Revoir Oméga et mourir

Notes:

Coucou tout le monde,

comme promis, je rajoute une petite pierre à mon édifice/pèlerinage mass-effect. Enfin plutôt au pèlerinage de nos deux zozos. Pas de flash back cette fois, ils entament bel et bien la tournée de la galaxie comme promis dans le premier chapitre. Et comme cette histoire tournait dans ma tête depuis un moment, j'ai commencé par Oméga.
Normalement, je ne devrais pas vous proposer la suite dans 200 millions d'années. Je sais déjà où ils poseront les valises (mais chut) et ce que je veux mettre en avant. Ceci étant, reste à l'écrire et, comme toujours pour cette histoire, j'ai besoin du bon état d'esprit. C'est difficile à décrire, mais c'est un peu mon doudou en ce moment et j'y reviens quand je suis mélancolique. Pour ça que je n'annonce aucun rythme de parution et surtout que je me débrouille pour que chaque chapitre soit une fin en soi. Pour que vous ne restiez pas plantés là si je décide de ne pas poursuivre pendant un long moment (ou ne plus poursuivre). Même si, à terme, j'ai déjà une petite idée de là où je veux aller. Après reste à savoir si je vais le faire, car ce serait assez "ambitieux" et m'entraînerait plus loin que de simples OS "pour le mood".
Bref, j'arrête de bavasser (même si je pense qu'il n'était pas inutile de revenir sur le contexte ;) ) et je vous laisse bouquiner peinards.
NOTE : correction maison. Pour les horreurs qui restent, frappez-moi XD


— Je pourrais me noyer dans le bleu de ces yeux-là.

— Oh pitié, Shepard ! Vous pouvez faire mieux que ça ! Même moi je n'ai jamais osé sortir ça à personne. Je tiens à mes mandibules !

— Ha parce que vous pensez faire mieux, Vakarian ? On reparle de cette nana que vous avez draguée au bar en lui demandant si elle était alcoolique pour aussi bien connaître les lieux ?

— Hey, avouez que la question était légitime !

— Hum, hum...

Le haussement de sourcil goguenard de Shepard en disait long sur son opinion.

— Bon, très bien ! Je veux bien concéder que j'ai merdé sous la pression, rétorqua Garrus. Mais on avait autre chose en tête avec ces saloperies de Moissonneurs sur le dos...

— Ne vous cherchez pas d'excuses, Vakarian. Ne pas merder sous la pression est votre spécialité en temps de guerre.

— Je suis flatté du vote de confiance, mais... Bon, OK, OK ! Coupable ! J'avoue tout ! C'était aussi mauvais que vos yeux de poisson noyé !

Garrus leva les mains en signe de reddition, puis descendit son verre d'alcool quarien cul sec. Le fond du verre claqua contre le métal du comptoir, le son se perdant dans les pulsations infernales des baffles du bar.

Ni l'Au-Delà ni Oméga n'avaient vraiment changé depuis leur toute première visite. À croire que la guerre et les Moissonneurs n'étaient jamais passés par là. Shepard était pourtant bien placé pour savoir que non. Ici comme ailleurs, l'endoctrinement avait fait son œuvre, si ce n'est que les stigmates s'étaient résorbés bien plus vite que sur la Citadelle ou sur Terre.

Oméga avait toujours été au confluent d'équilibres subtils et paradoxalement immuables. Un monde pirate au chaos aussi ritualisé et hiérarchisé que celui de n'importe quelle planète dite civilisée. Sauf qu'ici, personne n'oubliait jamais vraiment que les affaires primaient sur tout le reste. Cela donnait un but à tous les aliens échoués sur ce caillou poreux, un objectif vers lequel tendre alors qu'ils s'y mélangeaient comme nulle part ailleurs.

Refourguer une cargaison volée, cela avait un caractère d'immédiateté beaucoup plus tangible que n'importe quel grand élan en faveur de la reconstruction et de l'entente galactique post-guerre. Finalement, les espèces de la Voie Lactée ne s'étaient jamais aussi peu foutu sur la gueule qu'au carrefour des trafics en tout genre et des pires entourloupes. Un constat d'une évidente simplicité, fruit du bon sens et du respect des profits immédiats.

« Presque le secret du bonheur », ironisa intérieurement Shepard qui continuait d'observer la faune bigarrée amassée dans le bar.

Dans un coin, un groupe de Vortchas s'était rassemblé autour d'une rediffusion d'une course de varrens, et pariait bruyamment à grand renfort de crédits et d'encouragements suraigus. Des Krogans chahutaient en buvant du rincol et quelques Butariens tuaient le temps en astiquant leurs armes. Et, bien entendu, des Asaris en tenues plus que légères dansaient sur les tables en ramassant les pourboires.

Une soirée ordinaire dans les bas-fonds de la galaxie. Et sans doute était-ce pour cela que Garrus et Shepard avaient décidé d'entamer leur pèlerinage précisément ici. À cause de cette impression d'immuabilité. Comme si rien n'avait changé en dépit des souvenirs et des fantômes qui s'attardaient à tous les coins de rue.

Garrus portait plus que d'ordinaire les doigts à la cicatrice de son visage. Et parfois aux encoches sur son armure, là où Shepard savait qu'étaient gravés les noms de ses douze équipiers. Les hommes qu'Archangel avait perdus sur Oméga et de la mort desquels il se sentait toujours responsable. Shepard, lui, aurait aimé que la voix de Mordin ne résonne pas aussi clairement dans son esprit. Les coquillages et les chansons d'opérette du bon docteur.

Secouant la tête pour chasser ces pensées, il termina lui aussi son verre. L'alcool de contrebande butarien lui brûla la trachée et il accueillit cette sensation qui l'ancrait dans le présent avec reconnaissance. Croisant le regard de Garrus par-dessus le verre, il comprit que son ami avait dû naviguer exactement dans les mêmes eaux. Ils ne firent donc pas semblant de ne pas comprendre. Ni l'un ni l'autre. Ils étaient au-delà de ça.

Le barman butarien grogna dans leur direction, une bouteille à l'étiquette douteuse à la maison. Shepard accepta cette dernière tournée et le type refit le niveau de leurs verres.

— Merde, siffla Garrus en attrapant le sien. On est rouillés. L'oiseau s'est envolé.

Et effectivement, la jolie Turienne à la taille fine et aux marquages blancs dans les bras de laquelle Shepard avait voulu pousser Garrus avait quitté la salle. Trop absorbés par leur concours de répliques à trois sous, ils n'y avaient même pas prêté attention. Le but avait pourtant été de trouver une méthode infaillible pour aborder la dame. Après tout, évacuer la pression n'aurait pas fait de mal à Garrus.

— J'ai bien peur que vous soyez condamné au célibat ce soir encore, Vakarian.

Le Turien grimaça un sourire, se leva et tapa sur l'épaule de Shepard, faisant claquer sa langue alors qu'il terminait lui aussi son ultime tournée, debout à côté du comptoir.

— Tant pis. Il nous reste la boxe, Shepard ! Allez, on ferait mieux de retourner au vaisseau. Je vous connais, avec votre poisse, on va finir par s'attirer des emmerdes sans même les chercher. Allez savoir quelle guerre vous pourriez encore déclencher ou quel alien sanguinaire on pourrait ressusciter.

Shepard repoussa son tabouret et esquiva une danseuse Asari qui lui souriait langoureusement. Mauvais client... Même bleus, des nibards restaient des nibards. Définitivement pas la came du sauveur de la Citadelle.

— Votre manque de foi me consterne, Garrus. Je suis certain qu'on doit pouvoir faire beaucoup mieux que les Moissonneurs, les Rachnis et autres bestioles bizarres. On est plutôt rodés maintenant...

— Ça n'était pas un défi, ronchonna Garrus qui le précédait vers la sortie. On a dit qu'on était en vacances. Vacances ! Vous connaissez le sens de ce mot-là ?

— Parce que vous oui, peut-être ?

Ils évitèrent habilement la masse compacte des danseurs qui se déhanchaient au rythme presque imperturbable de la musique électronique rugie par les enceintes du bar. Encore une de ces saloperies de compositions Hanari. Art moderne à la con, oui !

Heureusement, une fois le premier sas franchi et le couloir atteint, les lourdes portes de l'Au-Delà avalèrent le tapage pour ne laisser passer qu'un écho assourdi et déformé. Un peu de répit pour leurs oreilles.

— Vous croyez que l'apprenti de Mordin opère toujours dans son espèce de clinique du pauvre ? Pas mon endroit préféré d'Oméga, d'ailleurs... J'ai bien cru qu'on allait y rester avec cette fichue peste.

— Possible, répondit Shepard. Mais...

Il fut interrompu par un groupe de mercenaires qui leur barrait le passage. Une dizaine de Soleil Bleu, humains et aliens confondus, tous lourdement armés et bien à l'abri derrière leurs armures. Leur chef, un large Krogan, grogna dans leur direction, avec la nette intention de les interpeller.

— Qu'est-ce que je disais à propos des emmerdes ? bougonna Garrus qui portait déjà la main à son holster.

— Hey, pas de ça ici ! le coupa un des vigiles de l'Au-Delà. Aria n'aime pas qu'on repeigne les murs de son bar avec la cervelle des clients.

— C'est que ceux-là n'ont pas l'air très amicaux, plaida un Shepard débonnaire. Vous pourriez regarder ailleurs cinq minutes, non ?

— Ou vous pourriez virer vos culs dehors. C'est pas la place qui manque si vous voulez vous refaire le portrait. Dehors ! Maintenant !

À l'extérieur, la puanteur coutumière d'Oméga les frappa, mélange d'émanations des anciennes mines de l'astéroïde et de la crasse que déversaient un peu partout les habitants. La rouille se mêlait aux déjections de nature plus que suspecte, ainsi qu'à l'odeur de graillon qui montait des étals de divers boui-boui où l'on pouvait manger pour trois fois rien. À condition de ne pas être trop regardant sur le contenu du bol.

Shepard et Garrus se retrouvèrent sur le parvis de l'Au-Delà sans avoir tourné le dos aux mercenaires qui les talonnaient, silencieux et patibulaires. Cette attitude n'augurait vraiment rien de bon...

— On peut savoir ce que vous nous voulez, les gars ? Notre tronche vous revient pas ? demanda Shepard, les bras croisés, et affublé de sa tête des mauvais jours.

Le Korgan l'écarta sans ménagement pour se pencher vers Garrus qui ne recula pas, refusant de se laisser impressionner.

— T'as une sale gueule, le balafré.

— C'est pas ce que m'a dit ta sœur la semaine dernière...

Un sourire amusé joua sur les lèvres de Shepard. Quelles que soient les circonstances, il fallait toujours que Garrus fasse le malin. Le voir se départir de sa légendaire décontraction pour céder à la gravité était souvent synonyme d'emmerdes. De grosses emmerdes.

— Mais c'est que t'es un petit rigolo, gronda le Krogan, flanqué de ses hommes. Sauf que ta gueule de presse-purée, elle me rappelle un truc. Avant la guerre, y avait un Turien dans le coin. Avec quelques autres petits malins, il se prenait pour un foutu justicier. On a perdu quelques bons gars à cause de ses conneries. Alors les autres, ils ont peut-être oublié. Mais pas moi. Les Krogans ont de la mémoire, ça pour sûr !

Garrus croisa les bras sur sa large poitrine, en appui sur la jambe gauche, comme s'il n'était pas face à un alien de 600 kilos qui le menaçait de son haleine fétide et de ses chicots à moitié pourris. Mais Shepard connaissait assez son second pour savoir où se fendillait la façade. Il y avait cette rigidité sourde et un peu prédatrice dans tous les muscles du Turien, de même que sa mandibule droite frémissait imperceptiblement.

— Quel rapport avec moi ? demanda plaisamment Garrus.

Le Krogan l'examina de la tête aux pieds, puis des pieds à la tête.

— T'as une tronche à jouer les rigolos. Et avec ta gueule ravagée, tu me rappelles vraiment trop Archangel. Il paraît que les anciens ont réussi à lui faire sauter le caisson. Sauf qu'on a jamais retrouvé de corps... Bizarre, non ?

Un ricanement rauque échappa à Garrus. Amer aussi, mais seul Shepard en avait conscience.

— Archangel ? Jamais entendu parler.

— Mon cul, feula le Krogan.

Et tous les mercenaires portèrent la main à leurs armes. Des flashs bleus indiquèrent que les biotiques du lot se préparaient à passer à l'action, de même que les ingénieurs qui pianotaient sur leurs omnitech.

Agacé et un peu inquiet par la tournure que prenaient les événements, Shepard laissa également ses pouvoirs biotiques affluer en lui, ouvrant la digue à l'ézo qui saturait chacune de ses cellules. Le picotement familier souleva sa peau et troubla sa vision d'un voile bleuté, au travers duquel toutes les lignes de résonance du monde semblaient soudain s'offrir à sa vision.

Oui, une petite singularité au milieu de tous ces guignols devrait dégager le terrain et attaquer les boucliers. À moins qu'il ne fonce dans le tas avec une charge biotique pour entamer le ménage au fusil à pompe. Garrus n'aurait aucun mal à enchaîner avec un tir percussif qui enverrait voler ceux encore debout et ferait tomber les armures. Un tel combo leur laisserait le temps d'aller se mettre à couvert derrière ces conteneurs, un peu plus loin au coin de la rue. De là, ils n'auraient aucun mal à se débarrasser de la dizaine d'emmerdeurs.

Donnez à Shepard et Garrus une bonne position retranchée ainsi qu'une ligne de tir dégagée, et rien n'était en mesure de leur résister. Les Moissonneurs l'avaient appris à leurs dépens. Pour ces deux-là, chaque champ de bataille était avant toute chose un échiquier, mélange de probabilités et de lignes de fuite tactiques. De l'habitude de travailler et de combattre ensemble était né une série d'automatismes et d'évidences. Même parler n'était plus tout à fait nécessaire pour se coordonner.

Garrus dut sentir que son commandant s'apprêtait à déchaîner l'enfer sur leurs opposants, car il lui posa une main apaisante sur l'avant-bras. Les pouvoirs biotiques de Shepard crépitèrent à ce contact, comme toujours quand on le touchait quand il était chargé.

— Allons, Shepard. On peut régler ça avec diplomatie. Pas besoin d'en venir aux mains alors qu'il y a erreur sur la personne. Archangel ? Ça vous dit quelque chose à vous, Commandant ?

Oh le petit malin...

— Commandant ? Shepard ? Putain, glapit un des Soleil Bleu. Genre LE commandant Shepard ?

Un frémissement bien perceptible agita le groupe qui recula d'un pas, laissant le Krogan seul face à Garrus.

— Lui-même, confirma Shepard avec un sourire carnassier. Je vois qu'ici aussi notre réputation nous précède. Donc si mon ami vous dit qu'il n'a rien à voir avec Archangel, j'imagine que vous aurez moins de mal à le croire.

Parfois, avoir sauvé la galaxie avait quelques avantages. Surtout quand vos ennemis n'ignoraient pas votre manque de scrupules et votre propension à verser le sang de ceux qui se trouvaient sur votre route. Les armes réintégrèrent leurs holsters et les mercenaires reculèrent prudemment. Tous sauf le Krogan qui ne paraissait nullement impressionné. Mais quand on vit un bon millier d'années pour enchaîner les batailles, c'était sans doute normal. Shepard en conçut un drôle de respect un peu biaisé pour le vieux briscard. De toute façon, il avait toujours eu un faible pour les Krogans, aussi stupides et bornés puissent-ils se montrer.

— T'auras pas toujours ton humain pour te coller au cul, cracha le foudre de guerre à Garrus. Et Shepard ou pas, vous êtes toujours que deux. Alors prends bien garde à tes mandibules. Archangel...

Puis il tourna les talons et traversa la place qui jouxtait l'Au-Delà au pas de charge, soulevant dans son sillage un nuage de poussière aussitôt étouffé par les autres mercenaires. Une retraite temporaire qui laissait un drôle d'arrière-goût dans la bouche de Shepard. Et dans celle de Garrus aussi, à en juger par la soudaine pâleur de ses plaques faciales. Sous son marquage bleu, elles avaient rarement semblé aussi ternes et grisâtres, même au plus fort de la guerre contre les Moissonneurs.

Shepard aurait dû le savoir. Ce pèlerinage à la con ne faisait que les confronter à leurs fantômes. Et Garrus à son pire échec, ici sur Oméga. Malgré tout, c'était lui qui avait insisté plus que de raison pour commencer par ici. Shepard avait cédé. Comme toujours. De toute façon, il avait déjà trop vécu pour ignorer que certaines blessures ne peuvent se refermer que dans la douleur, alors qu'on se permet de les rouvrir une dernière fois, avec netteté, pour enfin offrir une bonne prise à la cicatrisation. Ce que même leur traque de Sidonis, le traître qui avait vendu l'équipe de Garrus, n'avait pas permis.

Pour autant, Shepard demeurait inquiet. Que le mot passe ici, sur Oméga, c'était une chose. Tous les truands du coin pouvaient bien apprendre que Garrus et Archangel étaient bel et bien la même personne. Pour ce qu'ils comptaient s'attarder ici... Le souci, c'était que depuis que les mercenaires d'Aria avaient aidé à défendre la Citadelle pendant la guerre, ceux-ci s'étaient répandus un peu partout dans la galaxie comme des cafards.

Bien entendu la patronne aurait pu taper du poing sur la table et ordonner qu'on foute la paix à Garrus. Mais le code d'honneur des raclures étant ce qu'il était, cette solution n'inspirait qu'une confiance limitée à Shepard. Et il n'avait pas du tout envie de voir une chasse au Turien d'envergure galactique être lancée à leurs trousses. D'autant qu'une telle déclaration ne ferait que fragiliser l'autorité d'Aria, même si l'Asari lui devait au moins ça. Après tout, sans Shepard, jamais elle n'aurait pu retrouver son trône de reine pirate sans y laisser de plumes. Pas plus que son damné canapé...

— Venez, dit alors Garrus qui avait sans doute remarqué l'expression pensive de Shepard. Je pense qu'il vaut mieux qu'on ne s'attarde pas dans le coin. Ils pourraient revenir en force...

Shepard acquiesça et lui emboîta le pas sans faire aucun commentaire. Parfois, une épaule amicale se devait d'être silencieuse. Présente, mais silencieuse. Le héros de la galaxie n'aimait pas non plus qu'on vienne le déranger lorsqu'il se perdait au milieu des fantômes et des échecs. Alors il laisserait à Garrus tout l'espace dont celui-ci avait besoin.

De son côté, peut-être Shepard irait-il faire un tour à l'ancienne clinique de Mordin le lendemain. Voir si le remplaçant n'avait besoin de rien...

***

Il se trouvait effectivement que le bon docteur avait besoin d'une montagne de choses. Même si un bâillon était sans doute la plus urgente de toutes. Les Galariens étaient pires que des oiseaux-mouches, toujours en mouvement, à papillonner, à parler, à s'agiter. Des vies si brèves pour des êtres aussi brillants. Un vrai gâchis.

Shepard mit plus de deux heures à s'en dépêtrer tandis que certains malades attendaient d'être soignés en gémissant. Il le fit remarquer une fois ou deux au toubib qui balaya l'interruption d'un geste désinvolte.

— Aucun état critique. Stabilité des constantes. Peuvent attendre.

Cet abruti avait même commencé à parler comme Mordin.

— Certes, répondit Shepard.

Finalement, il parvint à prendre congé après avoir promis d'obtenir davantage de moyens de la part d'Aria. Enfin surtout lorsque le Galarien précisa qu'il lui restait assez de souches vives de la fameuse peste pour y apporter quelques modifications.

Non, vraiment, il avait trop bien retenu les leçons de Mordin.

Le commandant flâna sur la route du retour, dans l'espoir de semer un peu de sa mélancolie dans les échoppes de contrebande. On lui proposa tout un tas d'armes et d'objets tellement sensibles que le Conseil aurait fait un malaise rien que de les savoir disponibles au marché noir. Et pourtant, ainsi allait le commerce sur Oméga.

Puis, passant devant l'Au-Delà alors qu'il se dirigeait vers les quais du spatioport, une idée vint à Shepard. Malgré lui, il n'avait pas pu s'empêcher de ruminer leur rencontre de la vieille. Toute la nuit, il s'était tourné et retourné dans sa couchette, jusqu'à finir par se lever, incapable de trouver le sommeil. Dans le carré, il avait trouvé Garrus occupé à vider une bouteille, les yeux dans le vague. Shepard l'avait rejoint et ils avaient bu en silence, levant parfois leurs verres aux morts qui passaient faire un coucou.

À la lumière du jour, ce qu'il convenait de magouiller pour tuer les rumeurs dans l'œuf lui apparut avec la limpidité d'une épiphanie. À l'entrée du bar, le videur le laissa passer en lui jetant un regard torve. La patronne avait donné des ordres et cet humain-là était autorisé à aller et venir comme bon lui voulait, même en dehors des heures d'ouverture.

Une volée de marches menait jusqu'au salon privé d'où Aria surplombait tout son royaume, entourée de sa cour de mercenaires et de voyous. Assise bien au fond de son canonique canapé, les jambes négligemment croisées, l'Asari n'avait pas changé. Glaciale, sardonique, terrible. Magnifique.

Face à elle, Shepard entrevoyait parfois la cause de cette fascination que suscitaient les Asaris chez tous les autres peuples. Comme chez Shiala, et parfois chez Liara, tant de choses bouillonnaient sous la surface. Une adaptabilité telle qu'elle en devenait mystérieuse. Une froideur qu'avaient endurcie les années, matinée de l'arrogance de la certitude. Celle d'être en haut de la chaîne alimentaire. Leur espérance de vie, leurs incroyables pouvoirs biotiques, leurs capacités diplomatiques, leur séduction... Oui, les Asaris avaient eu toutes les cartes en main. Et les avaient encore.

Malgré ça, les Humains avaient raflé la mise. Pas tant au jeu de l'évolution qu'à celui de la survie. Pourtant, quand on regardait Aria, il était difficile de se dire que ces superbes créatures manquaient de férocité ou d'ambition. Ou peut-être la reine pirate n'était-elle qu'une exception à la règle. Après tout, comment juger une espèce au regard de quelques individus...

— Shepard, l'accueillit-elle de sa voix rauque. Je me demandais quand vous vous décideriez enfin à passer me saluer. Trois jours que vous vous baladez chez moi sans daigner m'accorder un instant.

Elle jouait les désinvoltes, mais Shepard savait qu'il avait bel et bien éborgné sa fierté. Sciemment. Jouer avec Aria se révélait toujours périlleux.

Aussi à l'aise que dans n'importe quel salon mondain, il prit place sur le canapé en ignorant les gardes du corps et autres pique-assiette rassemblés autour d'Aria. Comme si elle avait besoin de ceux-là pour se défendre.

— Aria, c'est toujours un plaisir. Comment vont les affaires ?

Le lent sourire qu'elle lui offrit était faux, un poil cruel, et parfaitement altier. Celui que l'on réserve aux adversaires qui ont prouvé leur valeur. Ou aux alliés dont on ne peut s'empêcher de se méfier, parce qu'on sait que seules les circonstances ont pu créer une association aussi peu naturelle.

Deux fauves d'une puissance égale étaient en train de se jauger, de se tourner autour, de se renifler ; chacun tentant de savoir si le jeu en valait la chandelle. S'ils ne feraient pas mieux de continuer à cohabiter plutôt que de tenter de prendre l'ascendant l'un sur l'autre.

— Les affaires tournent, Shepard. Elles ont même rarement été aussi florissantes. Les guerres sont toujours bonnes pour le business. Je me demande même si je ne vous en veux pas un peu d'avoir mis un terme à celle-là.

— Non, répondit Shepard avec décontraction, le buste penché en avant, un coude en appui sur son genou et l'autre main pendant négligemment entre ses cuisses. Sinon, vous seriez encore en train de vous inquiéter pour votre canapé. Et puis on vend aussi bien les armes que les matériaux de reconstruction.

— Certes. Mais tout cet élan de patriotisme galactique et d'amour de son prochain me donne envie de vomir. Toutes ces vieilles querelles que l'on fait mine d'enterrer au nom de la fraternité des peuples et qui ne manqueront pas de ressurgir à la première occasion...

Shepard ricana.

— Au fond, vous êtes une romantique, Aria. Bien sûr que la guerre ne change rien à rien. Vous en avez vu assez pour le savoir.

— Et vous aussi maintenant.

Dans les yeux violets de la contrebandière, se lisaient des siècles et des siècles d'expérience. Tous ces conflits auxquels elle avait survécu, faisant presque croire que la dernière guerre n'avait été qu'une escarmouche parmi tant d'autres. Qu'elle ne les avait pas tous poussés au bord de l'extinction.

— J'ai un service à vous demander, annonça Shepard de but en blanc, plantant son regard dans celui de l'Asari.

— Un service, hein ? Un rapport avec ces rumeurs agaçantes qui commencent à circuler sur le retour d'Archangel ?

— Je savais que les nouvelles iraient vite...

— Vous n'auriez pas dû revenir sur Oméga, Shepard. Laissez donc vos fantômes reposer en paix. Ils ne vous en voudront pas.

Shepard haussa les épaules, l'air de dire que ce qui était fait était fait et qu'il ne pouvait plus rien y changer.

— Sortez, ordonna Aria à ses hommes. Laissez-nous. Pas toi, dit-elle à son second, un Butarien auquel Shepard adressa un signe de tête.

Dès que tous les seconds couteaux eurent quitté la pièce, Aria se leva pour se planter face à la grande baie vitrée, en surplomb du bar. Elle tournait le dos à Shepard, les poignets croisés bas sur ses reins.

— Anto, ici présent, m'a rapporté les rumeurs. Je vous avais prévenu, lorsque vous avez recruté Archangel, que les secrets ne restent jamais enfouis éternellement. Un jour ou l'autre, ceci devait arriver. Quelqu'un allait le reconnaître.

— J'imagine que oui.

— Que comptez-vous faire ?

— En fait, dit Shepard en s'adossant au dossier du canapé, la vraie question est : qu'est-ce que vous allez faire.

Aria se retourna et lui lança un regard hautain.

— Ce problème ne me concerne pas, Shepard. Que votre petit camarade vive ou meurt, ça n'est pas mes oignons.

— Tut, tut, tut, chantonna un Shepard goguenard. Vous êtes plus intelligente que ça, Aria. Si les gens commencent à se souvenir d'Archangel, vous savez aussi bien que moi que ça sera mauvais pour les affaires. Ce qu'il a accompli risque de susciter des... vocations ? Oui, vocations, c'est le bon mot. Je suis certain que vous n'avez aucune envie de gérer d'autres types dans son genre, se prenant pour des justiciers.

Un reniflement méprisant retroussa le nez d'Aria qui fixa durement Shepard.

— Aussi difficile que ce soit pour moi de le reconnaître, les prétendus héros sont rarement aussi doués que l'a été Archangel. Ce ne sera pas une grosse épine dans le pied.

— Une épine reste une épine. Irritante. Et je veux vous éviter ça...

— Vous vous foutez de m'éviter quoi que ce soit, Shepard. Par contre, sauver la mise à Vakarian..., persifla Aria en se penchant, une moue faussement séductrice rivée à ses lèvres pulpeuses. Vous avez toujours eu un faible pour le Turien. Si vous ne voulez pas vous l'avouer, ou lui avouer à lui, vous pouvez bien me le dire à moi. Ceci dit, je ne vous jette pas la pierre. C'est attachant ces petites bêtes-là...

Shepard l'écarta d'un geste désinvolte et s'empara du verre qu'Aria n'avait pas fini, oublié sur la table. Il le sirota en fixant son interlocutrice avec une expression indéchiffrable, véritable bras de fer silencieux. Mais la partie d'échecs était biaisée et Shepard savait comment porter le coup final, utilisant le meilleur atout de sa main.

— J'ai quelque chose que vous voulez encore plus que la tranquillité, Aria. Peut-être même le désirez-vous aussi fort que je tiens à la tranquillité de Vakarian...

— Dites toujours ?

Un souffle profond quoique contenu souleva la poitrine généreuse de l'Asari et Shepard sut qu'il avait gagné.

— Oleg Petrovsky.

Cette fois, un véritable frisson traversa le corps d'Aria qui se raidit, de même qu'un léger voile bleu hérissait sa peau, signe qu'elle perdait le contrôle une fraction de seconde. Shepard en profita pour poursuivre.

— Nous lui avons laissé la vie en échange des informations qu'il détenait sur Cerberus et les Moissonneurs. Mais la guerre est finie. Il ne nous sert plus à rien.

— Il a négocié son immunité avec l'Alliance, répondit prudemment Aria.

Shepard haussa les épaules en terminant de siroter son verre.

— Que voulez-vous que ça me fasse ? Pour moi, il n'est rien de plus qu'un salopard de plus qui s'en tire à bon compte. Il nous a été utile pour démanteler Cerberus. Maintenant que c'est fini, il n'a plus aucune valeur. Vous le savez aussi bien que moi. Allons, Aria, dit-il en reprenant son sérieux. Ne me dites pas que vous ne seriez pas prête à négocier pour savoir où se terre l'assassin de Nyreen. Après... ce que vous ferez de cette information ne dépend que de vous.

Elle garda le silence un long moment, maintenant une illusion de contrôle sur la situation tandis qu'elle et Shepard se jaugeaient.

— Que voulez-vous ? articula-t-elle finalement.

Le commandant se détendit au fond du canapé alors que son interlocutrice retournait s'asseoir. De sa poche, il sortit un datapad qu'il posa sur la table. Toutes les coordonnées pour localiser le général Petrovsky. Qu'importait la suite des événements pour l'ancienne tête pensante de Cerberus. Pour ce que cela faisait à Shepard, Aria pouvait tout aussi bien débiter cet enfoiré en quartiers.

— J'ai besoin que vous tuiez Archangel. Une bonne fois pour toutes.

***

— Garrus, vous avez toujours votre ancienne armure dans la soute du vaisseau ? La vieille, celle que le missile a endommagée ?

Surpris par la question, le Turien se détourna du canon qu'il était occupé à calibrer. Ses doigts restèrent en suspens au-dessus du clavier holographique tandis qu'il réfléchissait.

— Heu, oui. Il me semble. Pourquoi ça ? Que comptez-vous en faire ?

— Ça m'aide à m'endormir la nuit de serrer un doudou contre moi...

Garrus écarta une mandibule et haussa une de ses plaques frontales, en une parfaite imitation du haussement de sourcil humain.

— Encombrante votre nouvelle peluche, Shepard. Et plus sérieusement ?

Le commandant lui offrit un sourire assuré.

— Venez m'aider à mettre la main dessus. Ensuite, on part en balade.

— Je... Heu... Bien.

Il leur fallut un bon moment pour retrouver l'armure dans ce que Joker appelait la caverne d'Ali-Bordel. Effectivement, par endroit, la soute du Normandy ressemblait plus à un gigantesque musée commémoratif de leurs pérégrinations qu'à un espace de stockage. Finalement, ils localisèrent la bonne caisse et en sortirent l'armure. Le temps en avait rouillé les articulations et une bonne couche de poussière la recouvrait.

— Vous voulez qu'on y passer un coup de torchon ? demanda Garrus, dubitatif.

— Surtout pas !

Puis ils se mirent en route, sans que Garrus ne sache où ils se rendaient. Une navette les conduisit aux abords d'un quartier qu'il commençait à reconnaître. Puis, à mesure qu'ils s'enfonçaient dans le dédale des ruelles crasseuses, il se fit une idée très précise de leur destination.

— Shepard ?

— Haut les cœurs, Vakarian. On y est presque.

Ils traversèrent le pont. Ce pont sur lequel Garrus avait tenu en respect des dizaines de mercenaires des heures durant. Ce pont qui lui avait sauvé la vie, alors qu'il alignait tête après tête dans son viseur, au milieu des cadavres de ses hommes.

Le bâtiment ressemblait désormais à une baleine éventrée, même s'il tenait encore debout. C'était encore pire à la faveur de la nuit artificielle qui commençait à tomber sur Oméga. Les entrailles exposées à l'air libre de l'immeuble donnaient l'impression qu'il venait à peine de rendre son dernier souffle. Même la guerre ne l'avait pas davantage abîmé, laissant intact le point d'impact où l'aéronef des Soleil Bleu avait explosé. À bien y réfléchir, cet immeuble racontait la même histoire que les cicatrices de son visage.

Garrus hésita au moment d'y pénétrer, redoutant que le présent s'efface et qu'il se retrouve propulsé quelques années en arrière. Il repensa alors à l'appel de son père, qu'il avait cru être le dernier. Il se souvint s'être dit que le vieux Turien n'avait peut-être pas tort sur toute la ligne et Garrus avait souhaité plus fort que tout le retrouver pour le lui dire. Vivre encore un peu, alors que tout espoir s'écroulait autour de lui.

Et puis Shepard était apparu sur ce foutu pont, flanqué d'un Galarien pyromane et d'une humaine ne portant pour toute armure que ses tatouages. Ces trois-là avaient enfoncé les lignes des mercenaires comme on coupe du beurre trop mou. Un vrai carnage à la barbarie purificatrice. Et Garrus s'était dit que tout espoir n'était pas perdu.

Shepard. Toujours Shepard. Qui se faisait un devoir d'apparaître quand tout s'écroulait et que la mort semblait inéluctable. Comme ça avait été le cas sur la lune de Palaven, quand les Turiens commençaient à penser qu'ils avaient perdu la guerre en même temps que leur flotte. La plus grande armée de la galaxie défaite comme un château de cartes construit dans les courants d'air.

Et puis Shepard...

— Qu'est-ce que vous êtes encore allé inventer ? demanda Garrus d'une voix rendue grondante par l'émotion qu'il tentait de réprimer.

Une bonne bourrade le heurta à l'épaule et les restes de l'armure endommagée qu'ils avaient transportée jusque-là cliquetèrent.

— Mort et résurrection d'un héros ! Vous allez voir, mon vieux, au début, c'est assez étrange, puis on s'y habitue.

Contrairement à ce qu'il aurait pensé, Shepard ne les conduisit pas à l'étage, là où l'aventure d'Archangel s'était achevée dans le sang. Il prit la direction des sous-sols à moitié écroulés. Un Buratien que Garrus ne reconnut pas les y attendait.

— Pile à l'heure, Shepard, les accueillit-il.

À ses pieds, gisait le cadavre d'un Turien inconnu, dont la carrure équivalait peu ou prou à celle de Garrus. Plus très frais. Vraiment plus frais du tout. Un peu comme si on avait été le déterrer après des années d'une mort paisible. On lui avait sectionné une partie du visage, lui arrachant les mandibules inférieures. Ses marquages coloniaux avaient même été effacés pour les remplacer par d'autres, plus simples. Plus bleus.

Garrus grimaça face à ce sacrilège alors même qu'il comprenait enfin là où Shepard voulait en venir.

— Qui est ce type ? demanda-t-il en désignant le cadavre.

— Archangel, pourquoi ? Ça se voit pas ? s'esclaffa le Buratien. Allez, on a pas toute la nuit. Vous avez l'armure ? On va la lui enfiler et ensuite, on enterre le corps. Ensuite, on le fourre sous les gravats. D'ici une semaine ou deux, des gosses tomberont dessus. Par pure inadvertance, bien entendu. Et le tour sera joué. Le monde aura enfin la preuve qu'Archangel y est bien resté. Ça tombe à pic, non ?

Shepard acquiesça en posant sa moitié de l'armure au sol.

— Impeccable, Anto. Vous remercierez Aria.

— Des clous, oui. Elle ne veut plus entendre parler de toutes ces conneries. Ça l'a mise d'une humeur de chien. Ceci dit, je ne voudrais pas être à la place de Petrovsky. Ça risque de faire bobo quand elle va lui mettre la main dessus. Allez, au boulot.

Et comme ça, ils enfilèrent le restant d'armure au cadavre, fronçant le nez sous l'odeur qui s'en dégageait encore par moment. Puis Anto entreprit de le rouer de coups et d'y ajouter une ou deux rafales de fusil à pompe « pour faire bonne mesure ».

Une fois son œuvre achevée, l'homme de main les abandonna après une dernière boutade, les laissant seuls quelques minutes dans le passage sur lequel un silence lourd et profond s'était abattu ; non sans leur avoir précisé que le Krogan qui avait lancé la rumeur du retour d'Archangel ne poserait plus de problèmes. Shepard ressentit un rapide pincement de culpabilité. Mais, après tout, la fin justifiait les moyens. Troquer la vie de quelques mercenaires contre celle de Garrus, ça n'était pas cher payé et il le referait autant de fois qu'il le faudrait.

Quand Anto eut disparu au coin du tunnel, Shepard cogna de son épaule celle de Garrus.

— Archangel est mort. Vive Archangel...

— Archangel est mort. Ça suffira. Après tout, vous n'avez pas tort, c'est peut-être bien là qu'était sa place.

Avec une hésitation qui ne lui ressemblait pas, Shepard étreignit les épaules de son frère d'armes.

— Peut-être bien. Tout comme ma vieille carcasse est sans doute autant à sa place dans les décombres du Normandy SR1. Alors au diable le vieux Shepard et Archangel. L'important, c'est le Shepard V2 et Garrus. Ici et maintenant.

— Ha, vous avez raison. Comme toujours. Ça ne sert à rien de se morfondre.

Garrus se pencha et, de l'étui qui lui pendait dans le dos, Shepard sortit un fusil que son compagnon n'avait pas remarqué. Il le tendit à Garrus. Son vieux Viper, de l'époque où ils écumaient la galaxie à la poursuite des Récolteurs. Celui qui avait failli loger une balle dans le crâne de Sidonis.

— Je me suis dit que ça compléterait la panoplie, souffla Shepard.

Le fusil à lunette rejoignit le cadavre du Turien, posé en travers de son torse. Protecteur.

Les deux amis se détournèrent sans plus rien ajouter.

Finalement, quelques légères charges d'explosifs bien placées permirent de faire s'écrouler une petite partie du tunnel. Juste de quoi recouvrir l'ensemble. Ils ajoutèrent quelques débris et autres meubles récupérés à droite à gauche. Une fois que la poussière serait retombée et aurait couvert leurs traces, la mise en scène serait parfaite. Comme si Archangel était bel et bien mort ici, des années plus tôt.

***

— Je vous en dois une, Shepard, dit Garrus une fois qu'ils se retrouvèrent attablés au bar.

Leurs pieds les avaient tout naturellement ramenés à l'Au-Delà et ils avaient chacun commandé une bouteille de gnôle à réveiller un mort. L'alcool n'était jamais de trop aux enterrements, surtout qu'un peu de poussière de l'explosion s'attardait dans leurs gorges et leurs yeux.

— Ça aurait pu devenir emmerdant cette histoire de Soleil Bleu. Ça n'est sans doute pas plus mal d'y avoir mis un terme dès maintenant.

— Ne vous réjouissez pas trop vite, Vakarian. Il nous reste deux semaines à tenir avant que les hommes d'Aria ne mettent la main sur le corps.

— Alors on a tout intérêt à ne pas trop s'attarder dans le coin. De toute façon, cette odeur d'ézo partout commence à me monter à la tête. Je ne me rappelais pas qu'Oméga puait autant.

Shepard relâcha un petit rire et, la tête basculée en arrière, remarqua qu'Aria le fixait depuis son poste d'observation en surplomb. Il leva son verre dans sa direction et elle se retourna, laissant retomber les persiennes.

— Merci, Shepard, dit Garrus avec une profondeur qui mit le commandant mal à l'aise.

Faire ce qu'il fallait pour s'assurer que ses hommes connaissent une paix bien méritée après cette foutue guerre était une chose. Donner dans le sentimentalisme, une autre.

— Y a pas de quoi, répondit-il d'un ton bourru.

Puis, avisant un regard qui accrochait le sien et se détournait aussitôt, il remarqua que la Turienne de la veille était revenue. Seule à une table, elle les observait l'air de rien. Enfin surtout Garrus, se demandant probablement ce qu'il fichait glué à un humain.

Shepard aussi. Ils s'étaient assez morfondus comme cela sur leur sort. L'heure était à l'oubli et à la distraction. Il se leva après avoir lancé un regard de défi à son compagnon qui le suivit d'un œil curieux.

Une seconde chaise à la table de la Turienne invitait à la rejoindre et Shepard s'y assit sans rien demander, offrant son plus blanc sourire. Elle avait de très beaux yeux verts, que faisaient ressortir ses tatouages blancs et une crête délicatement ourlée autour de ses oreilles. Sans doute un joli brin de fille selon les critères de Palaven, surtout avec cette taille fine.

Il se pencha vers elle, conspirateur.

— Bonsoir. Je voulais vous dire que vous étiez très jolie. En tout cas, mon ami là-bas le pense, mais comme c'est un grand timide, il n'ose pas vous l'avouer. Si vous acceptez de le rejoindre à sa table, je suis certain qu'il adorerait vous offrir un verre.

Puis, sans cérémonie et sans lui laisser le temps de répondre, Shepard se redressa pour s'éloigner, lui dédiant un clin d'œil d'encouragement. La Turienne n'hésita pas longtemps et partit saluer Garrus, ses hanches se balançant doucement. Comme elle s'asseyait et ne fuyait pas immédiatement, Shepard en déduisit que tout se passait bien. Il se dirigea vers le bar où il commanda un autre verre.

Un bon vieux whisky terrien au goût de nostalgie et de consolation. Parfois le rire de Garrus flottait jusqu'à lui, vibrant et tellement réel. Dépouillé l'espace de quelques instants de toutes ses fêlures. C'était une bonne chose.

Le commandant laissa la soirée s'écouler doucement, sirotant un verre après l'autre, les yeux dans le vide sans vraiment penser à quoi que ce soit. Parfois, il était bon de laisser les émotions glisser à travers lui, vivaces mais privées de leur capacité à le blesser ou à l'atteindre.

Quelques Asaris tentèrent de l'approcher et il les repoussa sans brutalité, leur offrant même un généreux pourboire, prix de la tranquillité. Plus tard dans la soirée, ce fut un Butarien qui se jucha sur le tabouret jouxtant le sien, le lorgnant avec une étincelle dans le regard qui ne mentait pas. Un homme d'Aria à en croire l'écusson peint sur sa poitrine.

Plus jeune que Shepard. Détendu et amical, ce qui était assez rare pour le noter lorsqu'il s'agissait d'un Butarien. A fortiori en présence d'un humain. Encore plus en présence de Shepard. Mais il fallait croire que les truands d'Aria avaient la fibre cosmopolite et l'esprit plus ouvert que les braves citoyens du reste de la galaxie. Un comble...

L'alien arborait une expression avenante et engageante, du moins autant que le permettaient ses dents pointues et les profonds sillons qui se creusaient entre ses trois paires d'yeux. Des yeux bleus. Juste bleus. Pas si bleus. Pas aussi bleus. Mais ils avaient le mérite d'être vendus par six et Shepard se dit que ça ferait l'affaire pour cette nuit. Du moins chercha-t-il à s'en convaincre en inclinant la tête en direction de l'autre gars.

— Je pourrais me noyer dans le bleu de ces yeux-là...

Le mercenaire ricana très légèrement et se lécha les lèvres. Shepard retint un soupir un poil désabusé en se levant, désignant la sortie d'un mouvement de la tête. Le gars lui emboîta le pas sans poser de questions.

Demain, lui et Garrus quitteraient Oméga.

Notes:

Voilà, j'espère que ce chapitre vous aura plu. Je ne sais pas vraiment pourquoi j'ai commencé par Oméga, mais ça s'est imposé. Et puis tous les éléments étaient là.
Bref, je vous dis peut-être à bientôt pour aller revoir d'autres vieux copains ;)
Sinon pour les autres fans de Bioware, j'ai un autre OS en stock pour la semaine prochaine. Un Dragon Age 2 centré sur le personnage de Fenris, entamé il y a des lustres, et que j'ai enfin bouclé. Après celui-ci, je devrais normalement être "à jour" de mes fics à poster. A moins que je n'écrive entre deux, ce qui n'est pas exclu.
Bises à tous

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