Chapitre 31

Le concert avait commencé, dès les premiers accords, Aurélien s'était bouché les oreilles. L'ampli à côté de lui montait dans les décibels et ses tympans en souffraient. Désiré, à côté de lui, semblait bien s'amuser. Jérémie s'était placé de l'autre côté avec sa nouvelle meuf. Ses deux amis avaient encore l'air d'être des gamins pré-pubères, il ne voulait pas se décrédibiliser en les présentant à ses copines. Désiré l'avait bien compris, mais rester avec Aurélien ne le dérangeait pas vraiment. Ils se connaissaient depuis qu'ils étaient gamins et même si Désiré avait toujours été timide, ils avaient fini par entretenir une relation amicale.

Le groupe de rock faisait péter la sono, les cordes de la basse s'arrachaient à chaque couplet. Désiré s'était mis à fond dans le truc, il battait la pulsation avec son pied gauche. Aurélien se faisait un peu chier. Ces reprises arrangées de Smells like teen spirit étaient d'une piteuse qualité, il préférait largement écouter l'originale avec Ichrak. Et puis de toute façon Kurt Cobain était mort, Nirvana, c'était fini. Il s'en était allé au comptoir installé sous une tente blanche appartenant à la municipalité et avait commandé un simple Orangina pour se désaltérer. Auré avait vraiment trop chaud, des gouttes de sueur arrivaient en abondance sur son front et un bon soda devrait le requinquer.

Quand le concert fut fini, Jérémie avait tardé à rejoindre ses deux amis. Il était déjà tard mais le cousin prenait son temps. Il flirtait avec la même fille depuis deux heures, c'était déjà pas mal. Désiré et Aurélien l'attendait parfois durant des dizaines de minutes, le temps qu'il finisse de causer avec une fille, toujours différente. Aurélien se demandait s'il avait déjà eu une copine. Pas des meufs au lycée ou à la fac si inaccessibles, mais une fille de son âge.

— Et toi, Désiré, pourquoi tu te trouverais pas une meuf toi aussi ? T'es toujours seul quand il drague. Ce serait cool que tu puisses avoir une copine, ça t'éviterait de devoir suivre Jerem comme un chien.

— Ouais... Mais ça m'intéresse pas... Genre avoir une petite-copine, c'est pas trop mon délire.

— Ah bon ? Pourtant tu dois voir passer des filles canons à longueur de journée à la plage. Celles que Jerem tente de se taper.

— Pas mon genre de personne...

— C'est quoi alors ton genre ? Les plus vieilles ? Les intellos ? Celles de ton âge ?

— Je sais pas...

— Et bien il serait peut-être temps que tu saches. Tu préfères les brunes ? Les blondes ? Les rousses, peut-être ? T'es mal barré, elles sont rares ces meufs-là !

— J'sais pas. C'est lourd là par contre. Et toi ? Aux dernières nouvelles, les amours, c'est pas une grande réussite...

— Ouais, mais ça m'intéresse pas. Et les meufs de ma classe sont beaucoup trop superficielles.

— Bon ben voilà ! Moi c'est pareil.

— Arrête de dire n'importe quoi. Tu vois passer des be-boms dès que tu vas au lac, t'sais ces allemandes ou les belges, là...

— Les hollandaises, tu veux dire ? C'est pas tout à fait pareil.

— Ouais voilà. Pourquoi tu prends pas ton courage à deux mains pour leur causer ? T'avais pas seize en anglais, toi ? Jérémie m'avait dit que t'étais super intelligent.

— Mais putain, j'viens de te dire que les filles ça m'intéressait pas !

— Ouais, ouais, déso... J'sais juste de te décoincer le cul, ria Aurélien.

— Je crois bien que Jerem a beaucoup trop déteint sur toi.

— On est cousin, en même temps.

On était en fin d'après-midi ou en début de soirée, le soleil dominait encore le ciel et les oiseaux continuaient de pialler au grand dam de Désiré qui détestait les piafs.

Jérémie avait rejoint ses amis qui commençaient à se tailler. Il avait marmonné quelques minables excuses, que cette fille, une certaine Sabrina était libre pour boire un coup, et puis en plus, elle avait dix-huit ans et pourrait donc commander une bonne bière tiède. Désiré et Aurélien s'étaient alors tiré du festival pour retrouver les allées paisibles de la ville. Il n'y avait pas grand chose à faire, parfois une grand-mère portait avec difficulté ses trois sacs de courses, parfois un jeune qui avait l'air de venir des quartiers réputés difficiles de Marseille se pointait cigarette au bec et zonait. C'était un cliché ambulant et raciste, celle de la racaille de cité arabe en survêtement qui rackettait les petits blancs inoffensifs. Aurélien détestait cette vision stéréotypée des quartiers populaires véhiculée dans les films et par les militants d'extrême droite, et dans les médias tout simplement. Le JT de la deux était bourré de ce genre de reportages, de journaliste qui partent dans les cités de la banlieue parisienne comme s'ils se rendaient dans un pays en guerre.

Cette soirée à Gap, c'était vraiment ennuyant. Les dimanches après-midi dans les villes dortoirs ou moyennes, c'est toujours vide et creux, on a l'impression que ça résonne. Parce que le bar du coin est fermé, que le gérant prend congé. Le reste du temps, il n'y avait pas grand chose de plus à faire, mais le dimanche, il y avait vraiment personne dans le coin. Ils avaient fait un tour dans le petit centre-ville avant de se rendre à l'évidence : ça ne servait à rien de continuer à tourner en rond au milieu des banques et des pharmacies fermées, il était temps de rentrer et tant pis pour Jérémie, il connaissait son chemin.

La température avait un peu baissée, les rayons du soleil se faisaient moins persistants. A vélo sous les couleurs chaudes du coucher de soleil, ils crevaient la dalle. Ils allaient bientôt quitter la zone commerciale de la ville, et une station essence qui copiait les modèles à l'américaine proposait un commerce pour soulager les routiers et les voyageurs, le genre de commerce qu'on trouve uniquement sur les aires d'autoroutes, avec des mets hors de prix. Aurélien avait acheté un paquet de chips et une bouteille d'eau et ils avaient grignoté en silence les chips à l'ancienne sans goût au bord de la départementale, à quelques mètres des voitures qui filaient sous la chaleur et l'ennui d'un dimanche après-midi à Gap. Aurélien s'était allongé sur l'herbe qui bordait l'asphalte, il avait écouté les pneus qui adhéraient au bitume, ils avaient pensé à ces familles entassées dans des citadines qui revenaient d'un repas qui s'était éternisé chez les beaux-parents, ces familles recomposées qui revenaient prématurément de leurs vacances, la première semaine de juillet venant à peine de s'achever. Il songeait à ces routiers et à leurs T-shirts troués et leurs vestes en cuir teintées, avec leurs albums de Johnny qui tournaient sans cesse dans l'habitacle du camion. Ces vieux mecs de la cinquantaine à la moustache de syndicaliste qui prenaient une pinte de bière les samedis soir en montant sur la capitale. Ceux qui roulaient la nuit avec leur solitude, qui se berçaient au son des redifs de RTL pour que les colis arrivent à Paris au plus vite. Son oncle Boris faisait parti de cette catégorie de gens toujours sur les routes, ces nomades du transport payés à conduire un énorme bolide. Sa maison, c'était son Scania, son lit le siège passager et son repas une pizza surgelée avalée à la station Shell avec un café pour tenir la route. En réalité, ils n'étaient pas tous comme ça, c'était juste des stéréotypés inculqués qui n'englobaient qu'une petite partie de la profession. Boris ne répondait d'ailleurs à aucun des critères populaires cités.

Auré avait parfois cette impression de ne pas avancer, de pédaler dans le vide, de se faire doubler sans cesse par ces voitures qui l'humiliaient. Au bord de la forêt, il regardait les immenses chênes qui s'adonnaient à la friche, se battant constamment contre les ronces colonisatrices. Lors de l'un des arrêts qu'ils s'octroyaient quand Jerem n'était pas là, ils discutaient en voyant la nuit arriver.

— Ce serait cool un jour de se faire du camping dans les bois, genre survivaliste et retour aux sources, avec feu de camp et tentes... Une nuit... avait lancé Désiré

— T'es un drôle. Avec le feu, on sera cramé à des kilomètres. Sans mauvais jeu de mots.

— Bon ben sans feu alors. Avoue que c'est une bête d'idée !

— Pas vraiment non. J'ai fait du camping aux calanques avec des potes il y a pas longtemps, c'était cool parce qu'il y avait la mer à trois mètres, mais dans la forêt... Y aura tout le temps du bruit et de toute façon il y a rien à faire.

— T'es dur. Il suffit de dire à tes parents que tu dors chez moi, ils n'y verront que du feu ! Aller, on en parle à Jerem et ça peut-être super, tenta Désiré

— Pourquoi j'ai déjà l'impression d'avoir vécu cette conversation ? Et Jerem, il va encore nous ramener une de ses poufs sur-maquillées, pas question !

— Ben non justement. S'il en ramène une, elle découvrira qu'il n'est encore qu'un ado de treize ans et ce sera mort pour nous, alors il est pas con, il le fera jamais.

— Bon. Si tu le dis. Mais c'est quand même non.

— T'es chiant.

Désiré avait quitté son ami quand il était arrivé dans la bourgade où il vivait, un bourg de quelques centaines d'habitants. Auré avait fait le reste du chemin seul, sans s'arrêter, se concentrant sur les pédales de son engin qui tournaient. Quand il était arrivé chez lui la soirée était déjà bien entamée, il s'était fait engueuler comme d'habitude, Catherine avait craché son hystérie et exténué, il s'était couché.

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