L'immense préjudice du défaut d'éditeur
La révélation suivante m'est venue après avoir considéré la vie de Paul Valéry dont je lis pour la première fois un recueil à l'heure où j'écris :
On sait que cet auteur avait pris l'habitude d'écrire dans un cahier tous les matins, si bien qu'à la fin de sa vie, il en avait rédigé plus de 30 000 pages.
Or, qui peut dire si, au sein de ces cahiers, ne se situent pas des textes de pure révolution intellectuelle, comparables aux théorèmes les plus avancés de physique quantique, qui, dans l'imposante somme de textes, pourraient transporter l'avenir des hommes vers les innovations spirituelles les plus spectaculaires ? Je veux dire que je tiens Valéry un être à la fois assez haut et désorganisé pour avoir mêlé à un petit nombre de travaux supérieurs, d'importance cruciale, quantité de réflexions secondaires, strictement personnelles ou relativement oiseuses ; qui saura donc retrouver les passages en question, et qui, pour l'artiste et le penseur, fera ce tri ? Est-ce qu'on connaît bien des gens qui, pesant de leur pertinence exemplaire sur le monde des esprits et des Lettres, sont habiles à communiquer l'endroit précis où il faut chercher ?
J'ai écouté tout à l'heure d'assez nombreux spécialistes parler de Paul Valéry pour une émission de radio, et j'ai aussitôt reconnu les pédants et les crânes à leur façon caractéristique de s'exprimer, de se faire valoir, de poser, confits dans l'ampoule lexicale et mondaine, experts, oui, mais sans faculté à distinguer des profondeurs et à rendre la valeur véritable d'un homme : rien que l'habituel recueil d'anecdotes et de faits tournés de façon savante et plaisante – c'est même un comble si je me réfère à la façon dont, dans mon recueil, Valéry critique l'histoire en science sans méthode, ce qui correspond exactement à la facture de ces « historiens littéraires ». Ce sont manifestement de ces laudateurs accoutumés et appointés qui ne savent pas repérer des appuis fermes et solides, qui ne distinguent presque plus rien aussitôt qu'ils ont élu la spécialité qui les fera consulter, pour qui tout chez l'idole est environ excellent et parfait, symbolique et pittoresque, et qui publient Valéry, qu'ils adulent, comme l'inspirateur des sommités littéraires même les plus nulles pour autant qu'elles soient célèbres et puissent contribuer indirectement à sa postérité.
Ainsi, s'il existe, parmi ces 30 000 pages, 30 feuillets capables de servir à l'édification des siècles présent et à venir, 30 feuillets qu'il ne suffit que d'identifier pour me les montrer et m'empêcher d'en produire la répétition inutile, 30 feuillets à reconnaître selon leur haute valeur pour permettre à ce barreau supplémentaire d'offrir un progrès peut-être indispensable dans l'échelle des jugements et des connaissances – parfois on ne peut gravir plus loin s'il manque un échelon, il faut que ce barreau ait existé pour poursuivre, c'est la règle du développement humain –, alors comme moins de cent personnes au monde ont procédé à la lecture in extenso de ces cahiers et que nulle n'a l'aptitude ou même le souhait de distinguer vraiment le supérieur, il est tout à fait plausible qu'il faille, faute de guide pour indiquer ces extraits, qu'un auteur, qui indifféremment connaît ou ne connaît pas Valéry, repense par coïncidence ce que Paul Valéry a pensé, plutôt que d'espérer tirer parti de ces cahiers où nul n'a proprement et intelligemment effectué une sélection.
Que de temps perdu ! Il est déjà rare qu'un génie propose une révolution intellectuelle – qu'on songe au nombre de Platon, de Descartes, de Voltaire ou de Hugo dans un siècle ! –, or là, comme il n'y a même personne pour le remarquer et le révéler, il s'agit que l'humanité en produise au moins deux identiques ou semblables !
Et encore : a-t-on pensé à la façon dont ce second pourrait être lui aussi ignoré ? Mais quand cela finirait-il ? En littérature, si l'on y regarde bien, ce qu'on a vu le plus souvent depuis cent ans, c'est que la célébrité ne vint à l'auteur, de son vivant ou posthume, que par relation ou par argent : la plupart de nos génies furent des rentiers, et des écrivains déjà connus, pour le reste, en distinguèrent quelques autres, souvent après leur mort. Avant le XIXe, il semble, pour le dire en gros, qu'on avait les moyens de discerner presque tous les bons écrivains, parce qu'il y en avait peu et qu'il ne suffisait que d'élire les meilleurs parmi ceux qui existaient quand on pouvait lire la plupart. Aujourd'hui, on se fait un principe – par souci de rentabilité – à ne jamais repérer l'excellence : faut-il rappeler qui sont à présent les Goncourt et les Nobel des Nations et de l'Humanité ?
Et voici tout particulièrement où je veux en venir :
Si l'on admettait que Valéry était un intellectuel pourvoyeur de grandes ressources pour l'humanité, c'est par lui qu'il faudrait commencer à s'atteler pour mettre à disposition du public et des écrivains de quoi entraîner et perpétuer le grand progrès littéraire et spirituel des siècles.
Or, il est évident qu'à présent tout le monde se fiche de Paul Valéry. Il est même évident que l'attention, actuellement et en France, est bien davantage tournée vers des Vargas, Musso, Despentes, Dicker et Lévy qui tout aussi évidemment n'ont rien à nous apprendre, plutôt que vers des génies.
Qu'est-ce à dire ?
C'est-à-dire que partout où l'éditeur a cessé de faire son travail de sélection au profit de la marchandisation grossière – ce qui est enfin advenu omniprésentement sans presque aucune exception –, ce sont, chaque jour, des milliers d'heures de création et d'esprit qui sont perdues de publicité, donc perdues tout court, retirées au bénéfice de l'humanité, et qu'il faudra refaire surgir de la pensée d'un autre homme et plus tard, encore que dans l'espérance qu'on exposera celui-ci sous quelque lumière, ce qui, admettons-le à notre époque et aux décennies prochaines, a encore toutes les chances de ne pas se réaliser.
En sorte que le mal que fait l'éditeur négligent au monde quand il n'y a plus que lui pour diffuser des livres, au même titre exactement que le mal que fait le monde à défaut d'éditeurs, c'est de passer sous silence – silence qui nuit infiniment au développement de l'espèce humaine – quantité de textes de bouleversements profonds et inédits, et qu'il noie volontairement ou par incompétence sous des milliers de pages de nullités vulgaires qu'il prétend, par opportunisme commercial, valoir autant qu'eux.
Ni l'éditeur coupable ni le monde complaisant ne devrait se relever d'une telle honte et d'une si monstrueuse nuisance : c'est ce qui revient strictement à brûler des bibliothèques, mais en faisant croire qu'elles n'ont jamais existé.
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