Ostentation d'érudition, illusion de progrès
À mesure qu'on devient érudit, si l'on est le moindrement « sage avec recul », on devine qu'il est de plus en plus improbable de rencontrer des personnes qui en savent autant que soi. Alors, comme progressivement on déjoue les postures chargées de masquer les connaissances approximatives, et comme on reçoit la dissimulation comme une variété du mensonge et comme une feinte pour l'emporter malgré tout ayant tort, on ne se laisse plus aussi facilement abuser qu'auparavant par le bénéfice-du-doute, cette molle tendresse qui pardonne d'office au nom des faiblesses intrinsèques de l'humanité – le bénéfice-du-doute est toujours une condescendance. Celui qui fait ainsi des progrès, à condition qu'il conserve de sa distance, n'a donc logiquement aucune raison de complexifier excessivement son discours, d'y adjoindre références obscures, étymologies argutieuses, citations déconnectées, formules abstruses, juxtaposées, extrapolées et inconcevables. Et pourquoi ? Parce que si l'auteur s'exprimait vraiment pour être compris, il devinerait, à présent qu'il sait, que ces obscurités le rendent inaccessible et hermétique ; et parce que s'il discourait pour lui seul, il n'aurait pas besoin de rappeler ce qu'il sait déjà, et notamment ces références qui demeurent à jamais en l'esprit de l'érudit sitôt qu'il les a acquises sans qu'il soit nécessaire d'en faire la répétition écrite pour ne pas dire l'étalage. Alors, pourquoi constate-t-on souvent que l'érudit, c'est-à-dire un être de grand labeur et fort attentif à ses progrès, soit généralement de plus en plus alambiqué et abscons ? Ce n'est pas, je crois, parce que sa science se développe suivant des profondeurs allant pour le profane vers l'inintelligible – nombre de savants, épargnant au plus grand nombre ce qui constitue le jargon inessentiel de leur spécialité, parviennent très bien à faire entendre les idées qu'ils alimentent et instruisent (c'est le propre de la bonne vulgarisation de ne rien déformer, et je pose qu'une science qui n'est pas largement intelligible n'a que des effets insignifiants sur la mentalité générale de l'humanité) –, ce n'est pas encore parce qu'il ignore l'état réel de la capacité intellectuelle de son contemporain – il reçoit le plus souvent, en commentaires de ses articles, des naïvetés qui lui indiquent où se situe son lecteur moyen, c'est-à-dire quelqu'un qui, déjà, accepte de le lire –, et ce n'est pas non plus parce que l'exposition de ses théories nécessite de passer par une terminologie inappréciable – tout érudit confirmé sait que l'abondance terminologique est précisément le moyen de fabriquer des concepts mensongers dont seul le poids, pour ne pas dire « la lourdeur », impressionne, parce que la terminologie, comme démonstration de ressources, en impose superficiellement au détriment du sens, constituant l'argument pro hominem (montrant qu'on en sait beaucoup) et manquant au pro rationem (tendant à dissimuler ainsi le manque de contenu).
Qu'est-ce qui peut donc pousser l'érudit à recourir tôt ou tard à de tels procédés de pure forme ? l'appât de la reconnaissance ? Il a mieux à faire, je pense, que de la pavane pour s'en prévaloir, ou, plus exactement, si ses publications ont toujours reposé vraisemblablement sur une intention similaire (ne pas nier qu'il subsiste toujours dans le fait de publier quelque chose de l'ordre de la valorisation personnelle), il ne peut avoir altéré sa manière et changé son style pour un dessein toujours identique ; et je ne crois pas du tout, à vrai dire, qu'un penseur puisse conserver le sentiment de sa dignité en s'avouant, même à demi, qu'il écrit obscurément pour paraître et se constituer sans scrupule une renommée sur une illusion de sagesse – or, comme je le répète souvent, le sentiment de l'estime-de-soi, même artificiellement établi, est nécessaire à l'être humain pour entretenir une vie heureuse, et l'on ne peut se reconnaître un vice ou une turpitude sans s'en sentir piètre et coupable, du moins ce défaut de la chinoiserie ne présenterait-il pas du tout à la conscience de l'écrivain l'aspect d'un défaut ou d'un stratagème. Non, il me semble qu'on aurait tort de lui attribuer quelque volonté crâne ou un désir d'épate, que ce n'est pas mesurer une telle tendance en psychologue que de s'en figurer une tromperie volontaire ou une méchanceté assumée. Il faut plutôt, au préalable, bien concevoir ce que c'est intérieurement qu'un érudit : c'est celui qui, dans l'étude, s'observe constamment progresser – car il n'y a pas d'autre raison de vouloir s'édifier que d'aspirer à être supérieur, aux autres ou à un état antérieur de soi-même, et il faut, pour celui qui se livre tant au labeur volontaire, des indices réguliers de l'apport intellectuel que cet effort lui procure. Et l'érudit sait que cet apport principalement se mesure à ce que l'on crée, non à ce que l'on répète ; même l'universitaire qui ne semble à peu près que paraphraser éternellement quelque auteur se croit un pouvoir de création au sein de la science herméneutique à laquelle il s'adonne ; or, il ne se peut qu'un esprit même ingénieux trouve perpétuellement et avec assiduité à produire des idées vraiment nouvelles, des pensées inédites et édifiantes, des concepts surprenants ajoutant encore au vaste champ des réflexions déjà émises quelque effet déterminant ou même symbolique : le voici alors importuné. Ce qu'il apprend sans cesse et avec longueur, au moins quelques temps ne lui sert à la création de rien : comment s'y résoudre ? comment s'en contenter ? il ne progresse manifestement plus en termes de nouveautés. Les indices qui témoignent de sa progression, l'agilité intellectuelle qu'il prend pour repère et dont le mal qu'il éprouve en écrivant, ainsi que la subtilité embarrassante et l'ardeur difficile, sont ce qui depuis toujours le guide dans la certitude qu'il s'évertue, et il ne les rencontre plus dans l'innovation : que lui reste-t-il ? Il a besoin de sentir son intelligence toujours mise à l'épreuve, c'est sa boussole de distinction – l'effort tangible –, il veut entretenir vaillamment cette vertu, mais il ne discerne plus d'inédit à réaliser, il ne parvient plus à investir le territoire du non-déjà-dit... alors que faire ? Pour s'oublier cette lacune et se reconnaître un progrès, il va devoir efforcer son esprit encore en travail, mais non à la recherche du neuf révolutionnaire qu'il ignore pour l'heure et qui ne s'invente pas si spontanément : à la recherche du compliqué. L'abscons, qui réclame incontestablement du mal, induit bien l'idée intime d'un progrès, car il est loin d'être aisé de produire de la chinoiserie référencée et d'utiliser du jargon, il faut relire des textes nombreux, prendre des notes, tracer des tableaux, explorer beaucoup de dictionnaires et même se défaire de structures logiques élémentaires auxquelles le cerveau normal est habitué, et cela même se développe et se perfectionne, conduisant à des réalisations dont on peut évaluer les différences. L'écrivain retrouve de la peine, qui est certes sa pierre de touche, car il peine réellement à écrire ce que le lecteur ne parvient guère à comprendre, il ne fait pas du tout semblant de se donner de la peine, seulement c'est une peine qui n'a trait à rien de véritablement créatif et profond. Certes, la difficulté de la forme, en cette composition superficielle, devient presque son exclusif souci à l'exclusion d'une idée neuve, mais c'est une réalité qu'il peut oublier en se représentant qu'une forme nouvelle implique toujours quelque nuance inédite (ce qui n'est pas exactement faux), qu'un texte difficultueux est toujours la marque d'une réalisation sensée, et comme il travaille, il s'émeut de ce sentiment d'œuvrer – il se rassure ainsi, puisqu'il a besoin de se savoir peiner. Un érudit abstrus est un savant qui a perdu le sens de l'innovation et qui concentre son consubstantiel sens du devoir – le labeur – sur autre chose, sur l'aspect (pour ne pas dire : « l'apparence », terme trop chargé de préjugés) : il progresse encore, en quelque sorte, ceci est bien vrai, et il ne se ment pas tout à fait, quoique cette autre chose ne soit pas, selon moi, le principal, c'est-à-dire une substance individuelle qui n'existait point avant lui ; mais comment réclamer qu'un penseur crée toujours ? discipline infernale ! Alors, dans sa quête et ses habitudes de douleurs, il se fabrique en souffrant de ces repos relatifs où seule la forme de la réflexion suscite sa minutie et son ciselage d'artisan – qu'il parle de peu ne lui importe guère, il travaille quand même, c'est ce qu'il désire pour s'estimer, pour se trouver de la valeur. Il fait ainsi son apport à lui-même, mais l'apport qu'il fait au monde est devenu superflu et dérisoire : ne pas y regarder, regarder seulement au sentiment de son propre travail. Ainsi, à présent, il explicite ses recherches au lieu d'expliquer ses trouvailles ; c'est que celles-là sont abondantes, et celles-ci sont infimes ou inexistantes ; or, il doit s'efforcer par dignité, et voici son ultime support : parler des moyens plutôt que des résultats. Et c'est ce qui fonde, mais tout logiquement, le mécanisme de ce changement, et comment à force d'études on en vient à l'obscurité stérile ; ce n'est pas une valorisation publique, c'est tout au contraire une valorisation personnelle. S'il y a bien de la complaisance à se fatiguer au sein d'un même rond, il faut bien se sentir au moins un mérite, et avouons que c'est déjà une vertu rare et supérieure, particulièrement dans notre société, de se donner du mal ; mais la peine suprême, et tout le génie à mon sens, consiste à garder à l'esprit que l'au-delà du rond est le repère le plus pertinent, celui que notre attention ne doit point quitter, et que c'est trop de temps gâché de ne faire, en une pareille circonscription, que des finasseries et des complications sans autre apport de nouveauté que des mots. En somme, le moyen de sélectionner le penseur qu'on fréquente : ai-je à sa lecture appris plus que des mots nouveaux ou découvert plus que des références ? Le moyen de ne pas tendre à l'écrivain obscur : suis-je certain d'avoir au moins un petit quelque chose d'original à exprimer, sans parler de la manière ou du style ?
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