Cinquante-deuxième Chapitre.
[Samedi 4 mars. Après avoir vu Thaniel et Zac, Heaven s'est entretenue longuement avec le roi.]
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Seule, je me fraie un chemin entre les couloirs et les colonnes jusqu'à la salle du trône. Un frisson me parcourt quand j'y entre en silence, perturbée par le vide et le froid qui règne dans le château. D'un pas lent, je longe les colonnes menant la double porte principale séparant la pièce du vestibule. De là, en me retournant, j'ai une vue particulière sur l'estrade et sur le trône qui s'y érige. Le sol est encore d'un noir profond, et le trône d'or et de marbre s'y détache encore plus. Derrière lui, les rideaux pailletés tombent de l'arc de fenêtres qui baigne toute la pièce de la lumière matinale. J'ai toujours du mal à m'imaginer que le trône a accompagné d'innombrables rois et peuples. Qu'à une époque, c'était Jorah qui s'y asseyait. Qui avait une couronne sur la tête et un frère dans son ombre.
— Si tu vas t'y asseoir, je te promets de ne rien dire.
Je sursaute en me tournant vers ma mère. Je ne l'avais pas entendue entrer. Un sourire flottant sur les lèvres, elle s'avance vers moi, sa chevelure brune ondulant avec grâce sur ses épaules.
Elle n'attend pas de réponse, et lève la tête vers le haut plafond voûté du château. Un rayon de lumière éclaire son visage, et donne à ses yeux bleus une couleur translucide.
— Tu as passé du temps avec Elijah. Ça a été édifiant ?
— Tu l'appelles par son prénom, maintenant ? noté-je non sans amertume.
Elle pose un regard tendre sur moi.
— J'ai essayé de l'appeler Sa Majesté, mais je trouvais ça un peu hypocrite. Et « Monsieur » l'était encore plus.
Je ne réagis pas à son ton sarcastique. Je lève la tête vers le plafond à mon tour, et ferme les yeux en inspirant profondément, pour sentir l'air qui a repris sa circulation autour de moi. Écartant légèrement les doigts, je sens y passer les circulations du vent, mais aussi la chaleur de la lumière qui réchauffe l'atmosphère.
— Est-ce que ça te fait bizarre de pouvoir sentir le soleil ? interrogé-je ma mère sans la regarder.
Elle ne répond pas tout de suite. Sans même la voir, je devine l'expression mélancolique de son visage, la lueur vacillante de son regard.
— Ce qui me fait le plus bizarre, c'est de dormir, avoue-t-elle finalement. De pouvoir regarder une horloge et compter les battements de mon cœur sans en perdre le fil. D'inspirer sans me dire que quand j'expirerai, des années seront peut-être passées.
Mes yeux s'ouvrent d'eux même et je la regarde, muette. Un sourire flotte à ses lèvres, et pendant une seconde, elle ne se rend pas compte que je la regarde. Elle lève une main et fais glisser la poussière éclairée entre ses doigts, dans des volutes légers ressemblant à de la fumée. Une brise étrange, comme parsemée d'étincelles, soulève ses cheveux noirs et ses yeux bleus s'animent de leur couleur surnaturelle au même instant où elle se tourne vers moi.
— Ton élément préféré est le feu, deviné-je d'une voix rauque.
Elle souffle du nez, et acquiesce en baissant sa main, éteignant les étincelles qui couraient sur ses doigts.
— Et toi, c'est l'air.
Je ne trouve rien à répondre, car elle a raison.
— Je suis un peu rouillée, avoue-t-elle en reculant lentement pour observer la salle du trône. Mais finalement, je n'avais pas oublié la sensation de la magie. Cette impression qu'on est enfin complets que quand notre sang brille en nous.
Elle parle en se déplaçant dans la pièce, ses pas légers ne résonnant même pas sur le marbre. Silencieusement, je suis ses mouvements des yeux. Quelque chose en elle a changé. Elle est toujours enveloppée de tristesse, mais dans sa voix perce un ton presque rieur qui me déconcerte un peu. Alors que je sens l'atmosphère peser à cause de la magie du roi, elle semble ne ressentir aucun obstacle.
Tandis qu'elle pose la main sur la dernière colonne devant la grande double porte, elle se retourne vers moi avec un sourire.
— Ici, Adrian... ton père avait réussi à voler le couteau d'un garde. Il a couru partout, et a renversé un des buffets. Il m'avait dit que s'il arrivait à le faire, je devais danser avec lui.
— Et tu as accepté ?
Elle éclate de rire.
— Certainement pas. Je lui ai dit que pour mériter une danse avec moi, il fallait qu'il vole la couronne du roi. Il s'est fait éjecter avant d'essayer.
Je ris à mon tour, malgré moi amusée par l'hypothèse d'un Jorah à la couronne dérobée par un adolescent.
Ma mère sourit toujours lorsqu'elle s'adosse à la colonne de marbre pour regarder dans le vide de la salle, ses yeux passant sur moi comme si elle ne me voyait pas. À cet instant, elle observe des images que je ne verrai jamais, des souvenirs encore si vifs qu'elle peut les revivre.
— À ce moment, dit-elle d'une voix lointaine, je le détestais encore, mais c'est la première fois qu'il m'a fait rire.
— Tu le détestais ? Tu ne me l'avais jamais dit.
— Bien sûr ! s'exclame-t-elle. J'étais sûre que Zac t'avait raconté qu'on avait eu un coup de foudre. Mais, même si on finissait toujours par ne pas se lâcher, je ne pouvais pas supporter sa tête. Il était arrogant, persistant, et il croyait que le monde entier lui appartenait. Un jour, il m'a dit que j'étais la seule chose qu'il avait dû mériter. (Elle prend un air théâtral.) « Teresa, tu es la personne la plus insupportable que je connaisse, et pourtant je ne peux pas m'empêcher de te vouloir. Alors si tu ne veux pas m'appartenir, moi, je t'appartiendrai. »
Je me sens rougir malgré moi, frappée par l'émotion dans sa voix et dans son regard. Elle a dit ça en exagérant, mais elle se rappelle de chaque mot. Elle voit au delà des belles paroles, bien au delà.
— Je pense que j'aurais pleuré à ta place, avoué-je pour détendre l'atmosphère.
— J'ai pleuré ! J'ai pleuré.
Sa voix se casse légèrement tandis que son sourire tremble.
— Le voleur et la fille de bonne famille, résume-t-elle en haussant les épaules. On a vécu une histoire digne d'un livre. Et on est morts dans les bras l'un de l'autre, en sachant que notre fille vivrait.
Je serre les dents, me raclant la gorge pour chasser la peine de ma poitrine. Je ne veux pas imaginer leur mort, aussi romantique soit-elle. À cet instant, je veux me blottir dans ses bras, et dans ceux de Jake. Je veux lui dire que je lui appartiens, que je veux passer chaque seconde de ma vie à ses côtés.
Ma mère doit remarquer mon trouble, car elle m'approche en quelques foulées agiles et me tend sa main.
— Viens.
Je glisse mon bras sous les sien et elle pousse sur la double porte pour l'ouvrir, nous menant au vestibule immense. Je la suis alors qu'elle emprunte un des deux escaliers menant à la première galerie, et ne l'interromps pas lorsqu'elle commence à me conter ses histoires. Me faisant redécouvrir le château, elle raconte des anecdotes avec ses amis, avec mon père, avec Zac. Alors que nous traversons les interminables couloirs couverts de portraits, elle me raconte les vies de leurs modèles. Lorsque nous passons devant une galerie couverte de baie vitrée, donnant sur des jardins et des serres, elle me raconte qu'un jour elle a embrassé ici mon père. Elle me parle de sa famille qui arpentait ces couloirs quand ils avaient des réunions, et me mime l'effervescence des bals lorsqu'on dansait au clair de lune. Alors qu'elle me détaille des histoires aussi inimaginables que lointaines à mes yeux, elle m'apparaît de plus en plus comme la jeune femme bourgeoise qu'elle était, connaissant l'Histoire et les coutumes. Elle me parle de leurs écoles et de leurs jeux d'enfants, des différents scandales de son époque et des affaires étrangères qui se développaient quand elle avait mon âge. À travers ses yeux, je vois se dérouler sous mes yeux un univers qui m'est profondément inconnu, et il me semble sentir s'étendre, au delà des fenêtres et des jardins, le monde de Nyplel comme il l'est vraiment. Je peux imaginer les océans et les territoires, identiques à la Terre et pourtant si différents. Et, peut-être pour la première fois, j'arrive à m'imaginer un futur où je les découvrirai. J'arrive à entendre Jake me redire qu'il « doit encore me faire parcourir le monde», et le croire.
Je ne me rends pas compte tout de suite que je souris. Les yeux rivés sur l'horizon, dans cette galerie transparente inondée par le soleil, je souris en imaginant l'avenir. Je souris en m'imaginant vivre.
Ma mère m'observe pendant un certain temps avant que je ne me tourne vers elle.
— Tout le monde disait que tu me ressemblerais plus tard, confie-t-elle, mais je crois que tu tiens plus de ton père.
— Je manque de grâce, ça doit être pour ça, raillé-je.
Elle s'esclaffe en portant la main à sa bouche, et son rire cristallin ricoche sur les vitres. Je souffle du nez, puis me mords la joue en regardant un jardin où des gardes s'activent, longeant visiblement la barrière protectrice du château. Mon sourire retombe en même temps que la fugace envie de m'inventer un futur.
— Je m'en suis voulu de ne pas avoir pensé à lui, avoué-je d'une voix hésitante sans vouloir prononcer le nom de mon père. Je veux dire, j'ai pensé à lui, mais... mais j'étais trop obnubilée par le fait que toi, tu pouvais vivre, alors que lui... lui, c'était perdu d'avance. (Je déglutis, tournant mes sourcils froncés vers ma mère.) Je... je me sens coupable de ne pas réussir à imaginer l'amour qu'il ressentait pour moi. Je l'ai, là, ajouté-je en pointant mon cœur, mais je me sens trop loin de lui pour comprendre tout ce que tu me dis sur lui.
Alors que je pensais voir passer de la tristesse, voire de la colère, dans les yeux de ma mère, elle sourit avec douceur, comme elle seule sait le faire. Elle secoue la tête, balayant mes inquiétudes d'un geste de la main. Le regard explorant mon visage, elle me répond :
— J'aimerais pouvoir te partager mes souvenirs, pour que tu puisses le voir sourire, aimer, exister. Mais il n'a jamais existé pour toi, tu ne peux pas t'en vouloir de ne pas avoir pensé à lui. Tu n'as pas besoin de le connaître pour écouter avec plaisir tout ce que j'ai à te dire sur lui. Ne t'en veux pas pour ça. Il ne t'en voudrait pas non plus. Bon, il était prétentieux, mais...
Je souris timidement, cachant derrière mon dos mes mains triturant nerveusement les manches de ma veste tandis qu'elle soupire en regardant le ciel éclairé par un soleil affirmé.
— Ne remue pas le passé alors que tu ne l'as pas connu, Heaven, conclut ma mère.
J'acquiesce, le cœur toujours lourd mais soulagé. Et je sais qu'il le sera encore plus quand je lui aurais enfin posé la question qui me brûle la gorge depuis tout à l'heure. Car au fil de nos discussions, j'ai compris. J'ai compris pourquoi elle était aussi légère, pourquoi elle parlait du passé en souriant, et pourquoi elle n'a pas eu peur de traverser le couloir de la pièce où, il y a si longtemps, elle a été torturée.
— Tu n'as plus de sang de Sylphe en toi, pas vrai ?
Elle se fige, et je bloque ma respiration. Les rides de son front se creusent, et son sourire retombe lentement alors qu'elle se tourne vers moi. Doucement, elle porte sa main à ma joue, et je n'ai pas besoin qu'elle me réponde, car je devine, évidemment. Sur son visage passe un étrange soulagement, mélangé à sa mélancolie habituelle, et un inexplicable amusement distant. Comme si, à présent, elle regardait déjà tout ça de loin.
— Tu as ses yeux, murmure-t-elle. Si noirs qu'ils donnent l'impression d'avoir absorbé le monde.
Cette fois, je ne refoule pas mes larmes, me maudissant intérieurement d'être aussi facilement brisée par elle. Elle a accès à une part de mon cœur à laquelle personne n'a accès, pas même Jake. Son regard transcende les mots, ça a toujours été comme ça.
Je ne cherche pas à répondre, et cela n'est pas nécessaire car un membre du personnel du château nous interpelle. Alors que je me retourne, ma mère derrière moi, l'elfe en question nous salue timidement.
— Le repas est servi. Il ne manque plus que vous.
Je hausse les sourcils mais ma mère ne paraît pas surprise et le remercie en me dépassant pour le rejoindre. Je cligne des yeux plusieurs fois avant de leur emboîter le pas, presque sonnée.
— C'était prévu ? demandé-je alors que nous descendons un escaliers en colimaçon menant à un couloir plongé dans la pénombre.
— Il est un peu tard pour manger, mais Sa Majesté voulait profiter du soleil, répond le domestique en tournant vers un énième couloir.
Je fronce les sourcils. Il y a deux heures, le roi était cloîtré dans le noir, et là, il veut profiter du soleil ?
Le domestique nous fait traverser une antichambre et pousse vivement sur une porte. Je plisse instinctivement les yeux, aveuglée par la lumière qui perce dans la gigantesque véranda dans laquelle nous faisons irruption.
Autour d'une interminable table étincelante de mets variés, les baies vitrées sont ornées de plantes et de cages à oiseaux, soutenues par des colonnes couvertes de lierre. De chaque côté, une fontaine déverse le son cristallin de l'eau dans des bassins fleuris. Et au delà des fenêtres, un jardin immense cerné de serres, identique à ce que j'ai pu observer plus tôt, duquel il est étrangement impossible de discerner la forêt. Le château étant longé de grandes haies et portails massifs, il est impossible d'imaginer que de si vastes paysages s'y cachent. À chaque fois que je découvre une partie de cet endroit, j'ai l'impression qu'il vient d'apparaître, qu'il est plus grand que le palais lui même. Ça me donne le tournis.
Balayant la table des yeux, je vois que tous les regards sont tournés vers ma mère et moi. Je lâche un « Bonjour » timide en avisant les personnes présentes, et suis soulagée de voir tout de suite Jake, assis entre Zac et Kaleb, lui-même tourné vers Tyssia. Je reconnais les elfes Cora et Nadia, cette dernière ayant tout de suite levé les yeux au ciel en m'apercevant. Plus mon regard remonte vers le roi, plus les visages me sont inconnus. Deux ou trois étaient présents pendant l'expédition, j'en ai aperçus d'autres au premier rang pendant mon discours. Les plus proches du roi, je ne les connais pas, et d'après leurs insignes et leurs ports de têtes, je devine qu'ils sont des commandants ou généraux que je devrais arrêter de dévisager.
— Il ne manquait plus que vous ! fait une voix familière au fond de la table. Asseyez-vous.
En bout de table, le roi me toise avec un sourire en coin peu dissimulé. Confortablement installé dans une immense chaise en bois massif sculpté, il porte sa couronne et arbore son bras de verre comme s'il était une épée. Personne ne semble se soucier de son apparence, comme s'il avait toujours eu ces cheveux blancs et cette silhouette diaphane. Je n'ai pas le temps de déchiffrer son expression, un autre domestique me tire poliment une chaise entre ma mère et Nadia, devant deux inconnus. Je le remercie en bafouillant, mal à l'aise ainsi traitée et dévisagée.
— Je croyais que vous vouliez rester seul aujourd'hui, commenté-je en relevant le menton pour évacuer les regards.
Il sourit, de ce sourire qui le fait ressembler à Jorah.
— J'ai pensé qu'une pause était nécessaire, et que convoquer mes plus proches collaborateurs au vu des derniers changements l'était aussi.
Je m'empêche de froncer les sourcils. Si Stefen n'est pas là, c'est qu'il ne fait pas réellement une pause. Il veut simplement nous réunir une dernière fois pendant que son conseiller assure ses arrières. Un déjeuner ensoleillé, rien de mieux pour donner l'impression qu'il maîtrise la situation.
— Heaven, m'interpelle-t-il, je ne crois pas que tu aies rencontré l'ambassadeur et la générale d'armée.
Il joint ses mots à des gestes pour désigner l'homme et la femme le plus près de lui. Il continue l'énumération de titres tels que celui de colonel, de chevalier, d'intendant, de conseillers divers... et je perds le fil, perdue dans une hiérarchie que je découvre. Cachée dans l'ombre, l'organisation du royaume ne me semble jamais laisser paraître qu'elle est décidée par d'autres personnes que le roi. Comme Stefen jusqu'à récemment, ils étaient pour la plupart dans d'autres villes du royaume ou carrément sur un autre continent, affirmant l'influence d'Érédia sur tout le territoire. Je les salue tous d'un signe de tête, de plus en plus mal à l'aise d'être plus près d'eux que de mes amis.
— Après la guerre, comptez-vous intégrer un département de la monarchie ? m'interroge une femme à l'air austère - une conseillère diplomatique -, ses yeux gris ressortant sur sa peau brune.
Je manque de m'étouffer avec l'eau que je viens d'avaler. Au lieu de dire une bêtise, je l'interroge du regard.
— Eh bien, vous avez déjà une place essentielle dans le conflit, si vous intégrez par la suite l'ambassade ou les troupes militaires, vous aiderez certainement à l'avancée du royaume.
J'entrouvre les lèvres, cherche mes mots puis réponds le plus sereinement possible :
— Non. Ce n'est pas dans mes projets.
Je détourne les yeux pour mettre fin à la discussion et me sers des pommes de terre en me concentrant dessus comme si c'était une tâche très difficile. Malgré moi, je me renfrogne. Je ne l'avais jamais envisagé, et ça ne m'enchante pas qu'on l'envisage à ma place. Je n'ai pas voulu la place que j'ai dans la guerre, mais on me l'attribue maintenant comme si j'étais ravie de pouvoir partager la table des dirigeants du royaume. C'est Thaniel qui a toujours rêvé de ça, et c'est lui qui est à l'étage la poitrine perforée.
Je mâche mon poulet avec morosité, et ose enfin relever les yeux parmi les discussions qui ont repris. Dès lors, je vois que Jake, à quelques chaises de moi, me regarde avec insistance et je suspends ma fourchette le temps d'évaluer son expression. Il inspecte mes yeux, et je me maudis intérieurement en devinant qu'ils doivent être rouges après que je les ai frottés pour en essuyer les larmes. Je fais mine de rien et laisse mon regard divaguer, prêtant une oreille distraite aux conversations politiques et militaires. Alors que j'avise les humeurs de mes amis, j'entends le roi échanger avec son ambassadeur sur les messages à envoyer aux autres royaumes, puis s'enquérir de l'avancée de la stratégie militaire à sa générale et son colonel. Les voyant ainsi échanger sans nous accorder un regard, je manque plusieurs fois de me lever pour m'en aller. Il fait passer mes amis pour ses collaborateurs proches simplement pour me faire croire à un repas inoffensif, alors qu'il attend que j'intervienne et me démarque d'eux précisément pour prouver ma place. Face aux sceptiques de ses invités, et face à mes proches desquels il veut m'éloigner pour me rendre plus redoutable.
Je serre les poings sur la table, sentant mon sang bouillir. Et ma mère doit le sentir, car elle pose une main sur mon bras sans parler. Je respire longuement et reprends mon repas sans accorder de coups d'oeil autour de moi, ne voulant ni attirer l'attention ni répondre aux regards incisifs du roi.
— Le cercle des gobelins et des fées aide à l'édification des tours d'observation, annonce un homme à la voix fluette. Ils tentent également d'établir des sorts, avec l'aide des elfes de la terre, pour que la téléportation des Bannis soit compromise aux alentours du château.
— Ils pourraient les empêcher de dépasser la forêt ? interroge l'intendant. Le dôme devait y être étendu, mais les frontières ancestrales bloquent toujours.
Ma mère répond à ma question avant que j'ai pu la lui poser, et m'explique que ce sont les frontières naturelles empêchant de relier la ville à une seule partie de la forêt. Soit on enferme toute la forêt avec Érédia, soit on la laisse en liberté.
— Le quadrillage de la zone est compliqué, confie l'homme à la voix hésitante, que je devine être un émissaire féerique à la poussière que je viens de voir tomber de ses doigts alors qu'il dessine une carte invisible au dessus de lui.
Pas si invisible que ça, finalement. En un clin d'oeil, les traits s'animent de paillettes bleutées à peine visibles et il se met à expliquer les points de repères et les tentatives pour localiser plus clairement le camp des Bannis, sous les yeux attentifs du roi. Malgré moi, je me prends au jeu, et m'éblouis de la rapidité de ses doigts poudreux alors qu'il manipule sa carte. Notre expédition a aidé à bien réduire les zones à explorer, mais le fait qu'on ne puisse pas s'aventurer dans la forêt sans déclencher la guerre complique l'affaire. Puisque la téléportation à l'intérieur d'un territoire est inédite, des recherches sont encore faites sur la distance qui peut être parcourue et ce qu'elle implique, en comparant avec les données que l'on a déjà sur des siècles de voyages transdimensionnels. Il semblerait que les elfes de la terre aient peut-être besoin des sorciers pour adoucir la terre de la forêt, et que ces derniers prévoient des réunions car ils sont les mieux placés pour estimer le pouvoir de Kali.
L'expédition était hier, et elle a heureusement aidé. Mais tout le monde s'est déjà mobilisé pour contrer la menace, avant hier et avant mon retour à la vie. Je m'impatientais, ayant l'impression d'avoir tout leur sort sur les épaules, mais je ne suis pas si seule. Comprendre que les choses sont en réalité prises en main par de réels connaisseurs est plus rassurant qu'effrayant. Je me radoucis, reposant l'énième macaron que j'engouffre pour m'occuper les mains.
La fausse carte s'évapore en un claquement de doigts, et l'émissaire laisse la parole à la générale d'armée qui part en description des troupes et de leurs stratégies de placement lors du combat, soutenue par sa conseillère qui atteste de la réflexion sur la protection des habitants les plus vulnérables - qui représentaient la majorité des victimes lors des deux affrontements majeurs. Je frissonne, les visions des cadavres d'enfants dans la boue me coupant définitivement l'appétit.
— Les nouvelles cuirasses vont être distribuées à grande échelle dans les prochains jours, explique l'intendant.
— Mais il faut avant que vous approuviez les dernières règles sur le port d'armes, évoque un chevalier. Je vois que personne ici à part nous ne porte encore de ceinture.
Leurs regards se tournent vers moi et mes amis, et je remarque avec embarras qu'en effet, sur leurs uniformes impeccables, tous arborent une ceinture ou un harnais ornés d'armes diverses. Quant aux cuirasses que l'intendant évoquait, je devine que c'est celles que j'ai remarquées sur les sentinelles devant le château, qui contrastait avec les classiques tenues de combat et le métal habillant les gardes. Alors bientôt, on devra tous être parés pour le combat à chaque instant. C'est à la fois angoissant et rassurant, un peu comme chaque sujet de cette grande conversation.
Je me perds dans mes pensées pendant que la générale d'armée discute avec l'émissaire et Nadia, Tyssia et Kaleb. J'entends le nom de ma mère dans la question de sa préparation au combat et son placement de bataille. Il est évoqué aussi que Zac et d'autres Changeurs pourraient avoir un rôle à jouer une fois que les tactiques seront précisées, mais que dans tous les cas, ils seront mobilisés pour permettre les guérisons assez rapides pour laisser les combattants repartir sur le terrain aussitôt. Plus je m'intéresse à la discussion, plus je sens le regard du roi peser sur moi, et plus je me rends compte que ce repas n'a rien à voir avec un repas ni même une réunion de formalité. C'est un conseil de guerre.
À mon soulagement, j'entends le nom de Jorah et Kali s'élever peu à peu. Je commençais à croire que personne n'évoquerait le réel problème. Et évidemment, mon nom arrive peu après. Je suis la seule avec le roi à pouvoir vraiment me mesurer à l'un comme à l'autre, mais tous s'accordent à dire que ce n'est pas une raison pour nous en laisser la charge complète. D'où le dôme protecteur et l'effort de monopole d'Elijah sur l'air. Et moi, qu'est-ce que je peux faire de plus que m'entraîner ? Qu'apprendre à manier une épée en verre et à amplifier mes ondes de choc ?
Soudain, j'ai une idée, et je commence à la formuler à l'instant où la générale s'adresse à moi.
— On voudrait vous demander de tester l'efficacité du dôme.
— ... dôme, finis-je dans un souffle inaudible.
Je reste muette un moment, prenant conscience sous les yeux impatients que j'ai eu la même idée qu'eux. Je me racle la gorge, masquant mon trouble derrière ma détermination.
— Oui. Je le ferai.
Ma réponse fige tout le monde sous l'effet de la surprise. Tous me regardent avec des yeux ronds ou des sourcils froncés, même le roi.
— Je suis la seule à pouvoir le faire, concédé-je. Le roi aurait pu aussi, mais j'ai plus de pouvoirs. Si je n'arrive pas à franchir la barrière, Jorah et Kali auront sûrement aussi beaucoup de mal.
— Ça pourrait te tuer, commente le roi.
Je plisse les yeux.
— J'ai réussi à franchir la barrière du camp des Bannis alors que j'avais des manettes bloquant mes pouvoirs. Si celle là me tue, ça voudra dire qu'elle tuera aussi Jorah.
Face à sa mâchoire crispée, j'ajoute un peu trop amèrement :
— Enfin, qu'elle le mettra à terre assez longtemps pour que vous puissiez lui transpercer le cœur.
Nouveau silence. Je déglutis, le ventre noueux. Comme seule réponse, le roi lève son verre de vin avec un sourire pour ses invités, et en bois une gorgée en me lançant un regard brillant. Je serre les dents face à la satisfaction sans équivoque sur son visage. Pour le narguer, je prends mon propre verre d'un vin que je déteste, et bois en réprimant une grimace. En sentant ma main se paralyser autour de mon verre, le temps d'une demi-seconde, je devine que c'est de son fait. Je fais mine de ne rien remarquer et soutiens son regard, rien que pour lui faire croire que je n'ai pas peur de ses manigances. J'ignore tout et ne vois rien d'autre que ses iris blancs. Et au bout d'un moment, j'hésite à animer mes propres yeux, pour qu'il les fixe à son tour et reconnaisse son frère dedans.
Mais aussitôt ai-je cette idée que je me détourne pour regarder le jardin au loin, n'entendant plus qu'au loin la conversation qui reprend. Je n'aime pas ça, la désagréable certitude que le roi me craint autant qu'il m'estime. Il veut me manipuler parce qu'il sait que je suis dangereuse. Je veux lui résister parce que je sais qu'il l'est aussi. Il ne me fait pas plus confiance que je lui fais confiance. Parce qu'il me rappelle trop son frère, et que dans mon sang coule celui de la seule personne qu'il craint. Il est présent en nous, et je me demande si, une fois qu'il sera mort, son fantôme cessera réellement de nous hanter. Car au fond, tant qu'on sera tous les deux en vie, Jorah ne disparaîtra jamais vraiment.
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Voilà pour le chapitre 52 ! J'espère qu'il vous a plu !
Assez dense et différent, j'ai adoré réfléchir à la guerre et montrer que Heaven ne voit pas tout, j'espère que vous aussi !
Dernier chapitre de l'année évidemment, c'était un plaisir de passer 2020 avec vous, vous avez éclairé cette année ahahah
J'espère que 2021 sera pleine de belles choses pour vous et, pour moi, celle où je finirai Différente et où le tome 1 atteindra 2 millions de vues, et peut-être celle où je commencerai le prochain roman qui germe déjà dans ma tête ;)
Je crois ne pas vous remercier assez, alors merci, merci mille fois pour votre soutien !
À bientôt pour la suite, bisouus ♥
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