Douzième Chapitre 1/2 - Réécrit
Joyce sort de sa chambre à ce moment là, les cheveux emmêlés et l'air fatigué. Elle vient de se réveiller.
— Jake est là, ai-je le temps d'annoncer, la voix tremblante, avant d'entendre les pas des garçons dans le couloir.
Elle me lance un regard alarmé, soudainement complètement réveillée, et sans réfléchir, s'élance dans les escaliers avant moi. Lorsque j'arrive en bas à mon tour, j'aperçois la belle blonde serrer Jake dans ses bras, qui enfouit son visage dans son cou, l'air épuisé. Mon cœur se serre, et je serre les dents en m'avançant, la cage thoracique en feu. Quand les deux amis se détachent, Jake me voit enfin, et le regard qu'il me lance n'est pas celui auquel je m'attendais. À aucun moment je n'y distingue surprise, choc ou une quelconque autre émotion que celle qu'il affiche déjà, un trouble intense. Je fronce les sourcils, et le fixe en silence. Il n'a pas bonne mine. Pâle et cerné, il semble respirer souffrance, à la fois physique et morale. Ses cheveux et son visage sont parsemés de poussière et de terre. Il fait tant de peine, l'air aussi vulnérable...
Je n'ose pas ouvrir la bouche, et l'observe en attendant une réaction de sa part, mais son expression ne change pas, et il rentre dans le salon en détournant les yeux. Joyce se retourne vers moi un bref instant, puis nous entrons dans la pièce à notre tour.
— Tu sais ce qui t'es arrivé ? le questionne Zac, une fois installé.
— Non, répond Jake en s'asseyant dans le canapé où Joyce le rejoint. Entre mon arrivée à la grotte et mon réveil, complètement sonné, rien. C'est normal que je ne me rappelle de rien, mais d'habitude je suis enchaîné et je n'ai jamais pu me libérer. J'ai peur qu'il se soit passé quelque chose, que je sois sorti dans la forêt ou je ne sais pas, soupire-t-il en passant des mains sales sur son visage.
Je frissonne. Il ne se souvient de rien. Zac me jette un coup d'œil, comme pour me demander mon avis, et je secoue frénétiquement la tête en le suppliant du regard de ne rien dire à propos de l'incident de cette nuit. Il acquiesce et reporte son attention vers le loup-garou perdu nous faisant face.
— Si tu t'es réveillé dans la grotte, c'est déjà bon signe, tu n'es peut-être sorti. Puis, aucune trace de sang, non ? Donc tout va bien.
Je sens le regard de Joyce peser sur moi un instant, mais je ne peux pas quitter Jake des yeux.
— Oui, c'est vrai... souffle celui-ci en hochant la tête. Mais il n'y a juste aucune raison pour que je me sois détaché comme ça, c'est...
Il soupire. Je n'ouvre toujours pas la bouche. Je ne sais plus quoi faire, si je dois lui dire, ou lui cacher, si je dois me comporter normalement avec lui. Je dois essayer d'être naturelle, pour l'instant du moins, jusqu'à ce que je me décide. Je croise son regard une seconde, et ne parviens pas à esquisser un sourire honnête. Lui m'en adresse un, sans son éclat habituel. Cependant, il a l'air de reprendre un peu ses esprits. Il se lève, et fait un signe de tête à Zac en enlevant son tee-shirt d'un geste délicat. Je déglutis, et ai du mal à décrocher les yeux de son torse musclé, malgré moi, et je fixe sa cicatrice qui m'intrigue, mais Joyce se racle la gorge et me lance un regard inquisiteur pour me montrer que je manque de discrétion. Jake se tourne afin d'afficher son dos.
— J'ai mal, il y a quelque chose ?
Un violent frisson me parcourt à nouveau le corps, et mes mains se crispent sur mes genoux. Un énorme hématome ainsi que d'innombrables éraflures se dessinent sur son dos abîmé. C'est moi qui lui ai fait ça, je l'ai vraiment blessé. Je ne pensais pas pouvoir faire ça à quelqu'un, encore moins à un loup-garou transformé. Ça me fait presque peur. Alors que le souvenir de la violence avec laquelle je l'ai balancé dans la grotte me revient, je vois Joyce et Zachariah me regarder tous deux, et je baisse les yeux, embarrassée. Si Jake apprenait ce qu'il s'est passé, je ne suis pas sûre que sa réaction sera celle que j'espère. Il aurait honte, et se sentirait trahi et coupable. Il ne voudrait sûrement plus m'adresser la parole, trop désolé et heurté. J'en suis sûre.
— Ouais, mais je te donnerai un truc pour que ça parte.
Jake hoche lentement la tête, les sourcils froncés, et remet son tee-shirt alors que je peine à maîtriser mon cœur, qui frappe si violemment ma poitrine qu'il me coupe la respiration.
— Bon, je vais... je vais prendre une douche, à tout à l'heure, souffle Jake en quittant la pièce sans nous adresser un regard.
Je ne l'avais encore jamais vu comme ça. Son air narquois, la lumière sur son visage, son regard chaleureux, même sa manie de contracter sa mâchoire, tout ce qui commençait à m'être familier chez lui a disparu aujourd'hui. Je pousse un long soupir, et enfouis mon visage entre mes mains.
— Il faudra que tu lui dises, lance Zac en se levant.
Il sort de la pièce sans attendre de réponse, et j'affaisse les épaules, complètement troublée. Je sens le regard de Joyce sur moi, et le silence entre nous devient de plus en plus pesant.
— Si je lui dis, ça changera tout entre nous, lâché-je alors, la voix rauque.
Je lève les yeux vers elle, et elle arque les sourcils, l'air surpris, et reprend une expression normale en se baissant un peu.
— Tout a déjà changé entre vous, Heaven.
Elle hausse les épaules, et se lève. Elle me tapote l'épaule en passant devant moi, puis, sort de la pièce avant que je ne l'entende également sortir de la maison.
Et je reste là, dans un silence de mort, à fixer l'extérieur par la fenêtre, la gorge nouée. Je ne sais pas quoi faire, et j'ai peur, affreusement peur.
Quelques minutes plus tard, j'entends du bruit dans le couloir, et me fige en voyant Jake entrer dans le salon. Il paraît étonné de me voir seule ici, et hésite avant de s'affaler dans l'autre fauteuil en prenant une gorgée dans une petite bouteille d'eau. Il écarte d'un geste hasardeux ses cheveux humides de son front, et prend une profonde inspiration.
— Tu sais ce que ça fait quand tu sais qu'il y a quelque chose qui va pas, mais tu arrives pas à savoir quoi ?
J'ai l'impression de m'évanouir quand il me dit ça. Je me racle la gorge en détournant discrètement le regard.
— Comment ça ?
— Je sens qu'il s'est passé quelque chose cette nuit. Et ça me... ça me prend la tête de pas savoir pourquoi je me sens aussi mal.
Je frémis, et reste muette. Je veux lui dire, pour le soulager. Mais qui sait comment il réagira ? C'est comme si mon esprit me disait de me taire, que ça ne causerait que plus de problèmes.
— Je ne sais pas, Jake, je ne peux pas t'aider sur ce coup là.
Et je me lève, un peu trop brutalement peut-être, et sors en quelques pas du salon, puis de la maison. J'ai besoin de prendre l'air.
Je cours dans les rues, en prenant de grandes bouffées d'air, sans destination. Je m'arrête progressivement à la vue d'un minuscule parc vide, et me laisse tomber sur un banc en bois. Je lève les yeux vers le ciel bleu, ne me laissant pas distraire par les quelques fées qui passent au dessus de moi. Je respire profondément. Je suis complètement perdue et indécise, j'ai l'impression de perdre mon contrôle sur moi-même et les choses qui m'arrivent.
Je reste ainsi quelques instants, jusqu'à ce que, avec surprise, je sente une présence à côté de moi et découvre Joyce, qui s'assied avec un sourire intrigué.
— Qu'est ce que tu fais là ? me demande-t-elle.
— Je te retourne la question.
— Je devais rapporter un truc à une amie, je passais juste par là en revenant. Alors, toi, qu'est-ce tu fais comme ça ?
— Je respire. Jake a débarqué dans le salon, je voulais pas rester toute seule avec.
— Bah pourquoi ? sourit-elle.
Je lui coule un regard médusé, pas spécialement amusée.
— Rigole pas... J'ose même pas le regarder dans les yeux, c'est horrible. Tu sais ce qu'il m'a dit ? Qu'il se sentait mal parce qu'il sentait qu'il s'était passé quelque chose. Tu veux que je lui dise quoi, moi, après ? Ouais, je t'ai suivi du coup quand tu t'es transformé t'as essayé de me tuer !
— Pourquoi tu lui dis pas ça, mais juste plus doucement et calmement ?
Je fronce les sourcils en mordillant ma lèvre inférieure.
— J'ai peur qu'il le prenne mal. Qu'il soit énervé contre moi, et qu'il se sente trop coupable.
— C'est un risque à prendre, Heaven, souffle Joyce. Mais ça vous enlèvera un poids à tous les deux, je pense pas que c'est à négliger. Et puis, tu lui en veux pas, non ?
— Non, non ! Bien sûr que je ne lui en veux pas, je sais bien que ce n'est pas de sa faute, et que c'est même carrément de la mienne. C'est juste que... quand je le vois, j'arrive pas à oublier... à quel point il m'a fait peur. Il n'y avait plus rien du Jake que je connais en lui, c'était...
— Effrayant, finit Joyce. Je sais. La première fois que je l'ai vu se transformer, j'ai aussi été très choquée. Et pour toi, ça doit être un vrai traumatisme, il a failli te tuer. Mais il faut que tu comprennes, c'est un loup-garou. Il est à moitié sauvage. C'était lui, que tu le veuilles ou non, mais c'est une partie de lui qu'il ne contrôle pas. Alors n'aie pas peur de lui, s'il te plaît, ça serait injuste, même si je peux comprendre que tu aies du mal à assimiler tout ça.
Je hoche la tête, les yeux dans le vide. Elle a raison. Il faut pas que je me laisse dominer par les souvenirs traumatisants, et que je me raisonne. C'est Jake. Et en y réfléchissant, je ne connais absolument rien de lui, je ne sais pas qui il est.
— Tu le connais mieux que personne, non ? fais-je lentement.
— Jake ? Oui, je pense, pourquoi ?
— Je peux te poser une question sur lui ?
Elle opine d'un air intrigué, et je m'éclaircis la voix.
— D'où vient son pendentif ?
Face à ma question, Joyce paraît soudainement heurtée, et fronce les sourcils, visiblement contrariée, et je comprends qu'il y a bien quelque chose à dire à ce propos.
— Pourquoi tu me demandes ça ?
— Vous m'avez dit que vos pendentifs vous étaient fabriqués et donnés à un certain âge, mais quand j'avais demandé à Jake ce qu'était le sien, il m'avait répondu que c'était un souvenir...
Elle penche la tête, et fronce le nez avant de répondre.
— C'était celui de sa mère. Elle l'a lui a laissé le jour de sa mort. C'est la dernière chose qu'il lui reste d'elle, poursuit-elle.
Je souffle, un peu chamboulée. Maintenant, j'arrive à déchiffrer le regard étrange qu'il a eu à ce moment. Il m'a dévoilé plus tard que ses parents étaient morts, par la faute du roi. Mais je n'ai jamais osé lui demander d'en dire plus.
— Et... hésité-je.
— Elle et son mari sont morts pendant une transformation qui a mal tourné, déclare Joyce, devinant ma question.
— Comment ça ? Jake m'a dit que c'était à cause du roi...
Elle met du temps à répondre, et soupire avant de continuer d'un ton hésitant
— L'ancien roi était complètement taré. Il faisait plein d'expériences, il voulait essayer des choses. Et il a testé un « remède » censé permettre aux loups-garou de rester conscients lors de leur transformation, de garder le contrôle, sur les parents de Jake qui s'étaient portés volontaires. Mais au lieu de marcher, ça les a empoisonné.
Je plaque lentement ma main sur ma bouche.
— C'est horrible...
— Ouais... Et après ça, le roi a dit que c'était un accident, et personne n'a osé le contredire. Jake s'est retrouvé orphelin, et il a été confié à une amie de sa famille qui accueillait les enfants sans foyer.
Je ne réponds pas, et mon cœur se serre légèrement. C'est vraiment triste.
— Et toi, Joyce ? hésité-je, le ventre noué.Tes parents...
— Oh, ils sont en parfaite santé, ne t'inquiète pas, me rassure-t-elle. Ils vivent dans un clan de Kitsune pas très loin d'ici dans la forêt. Chez nous, à un âge, on préfère rester avec des personnes de notre espèce. Enfin bon, j'espère que ne ce sera pas mon cas.
Je hoche la tête en esquissant un sourire. Un silence inconfortable s'installe, puis je décide de changer de sujet.
— Zac m'a dit que t'étais super douée avec un katana, c'est vrai ?
— Il t'a dit ça ? pouffe-t-elle.
Ses yeux se sont animés d'une lueur étrange, et pendant une fraction de seconde, je perçois un léger trouble sur son visage.
— Mais oui, c'est vrai, poursuit-elle. Je m'en sors plutôt bien. J'ai appris à en faire depuis que je suis petite.
— C'est quoi les armes des autres espèces ?
Elle sourit légèrement, amusée par ma curiosité qui doit sûrement paraître innocente, et elle répond alors que je me gratte la nuque, gênée.
— Il y en a trop, mais par exemple, celle des Changeurs, c'est l'épée en acier. Et celle des loups-garou, le couteau de chasse. Les fées, elles, c'est la poudre de fée - elle fait des choses incroyables, il faudrait que tu vois. Les elfes utilisent des arcs, et les gobelins se servent de leurs potions...
— J'espère que j'aurais l'occasion de voir ça.
— Bah, j'espère aussi pour toi, mais bof, parce que c'est rare qu'on voit des armes si ce n'est pas pour se battre.
Je fronce le nez, et me lève, bientôt imitée par Joyce.
— Bon, on rentre ?
Elle hoche la tête, et nous prenons le chemin jusqu'à la maison.
Bạn đang đọc truyện trên: AzTruyen.Top