Ana
J'ai presque fini de préparer mon sac, et à chaque vêtement que je plie, chaque livre que je range, une boule se forme dans mon estomac. Plus je le remplis, plus mon cœur se serre. Jamais je n'aurais cru que quitter mes parents serait aussi difficile. Pourtant, je devrais être soulagée de partir, de m'éloigner de cette maison où je me sens de plus en plus étrangère. Mais une part de moi reste accrochée à tout ce que j'ai connu ici, même si cet endroit est devenu étouffant.
Il faut dire que l'ambiance dans la maison familiale n'est plus la même depuis cet événement. Avant, tout était parfait, ou presque. Mais aujourd'hui, il y a comme une ombre qui plane, un poids invisible qui rend chaque moment un peu plus lourd.
Je me souviens encore des rires, des discussions animées, de cette sensation de sécurité qui me réchauffait, mais tout cela me semble maintenant si lointain. Une larme monte et se cale au coin de mon œil, menaçant de couler. Je cligne rapidement plusieurs fois pour la chasser. Ce n'est pas le moment de flancher, pas maintenant.
— Ma chérie, je peux entrer ? demande ma mère doucement, se tenant dans l'entrebâillement de ma porte.
Je hoche la tête sans dire un mot. Elle s'approche lentement et m'entoure de ses bras dans une étreinte qui, malgré tout, me réchauffe un peu le cœur.
— Tu vas me manquer..., souffle-t-elle contre mon oreille.
J'aimerais pouvoir en dire autant.
— Vous allez me manquer aussi, toi et papa, réponds-je tout de même, avec un petit sourire forcé.
Elle me regarde, l'air légèrement attristé, comme si elle devinait que mes mots sonnent creux. Peut-être que pour elle, me voir partir est déjà un soulagement, ou un moyen de se rassurer, de croire que tout finira par s'arranger.
— Maman ? je l'appelle d'une petite voix.
— Oui, ma chérie ?
— Tu crois que je fais le bon choix en partant là-bas ? je l'interroge, l'incertitude me rongeant.
Elle hausse les épaules, réfléchissant.
— Je ne sais pas trop, concède-t-elle. Pourquoi tiens-tu tant à y aller ?
Je baisse les yeux, incapable de lui donner une vraie réponse.
— Moi, je crois savoir pourquoi, continue-t-elle en me regardant fixement.
Vraiment ?
— C'est pour te rapprocher de Jason, finit-elle par dire doucement.
Je sens un choc en moi. Une vague de colère me traverse.
— Il est mort, maman ! Il est parti, plus jamais je ne le reverrai, tu le sais très bien !
— Oui, je sais Ana, mais inconsciemment, c'est pour lui que tu pars. C'est dans cette université qu'il était, après tout.
Je secoue la tête avec force, refusant cette idée. Rien à voir avec mon frère, c'est juste une université, une parmi tant d'autres, je m'y suis inscrite parce que c'était pratique, c'est tout.
— Non, rien à voir avec lui, je réplique, plus pour me convaincre moi-même qu'elle.
— Peut-être que tu cherches inconsciemment à réaliser ce qu'il t'avait dit un jour..., murmure-t-elle, la voix pleine de douceur.
Je recule brusquement, comme si ses mots m'avaient giflée. Je la fixe, les yeux écarquillés.
— Comment tu le sais ?! je m'écrie, presque effrayée.
— Savoir quoi ? fait-elle, feignant l'ignorance.
— Maman ! Je suis sûre que tu as écouté nos conversations, Jason m'a dit que ce serait cool si j'allais là où il étudiait, un jour ! Tu l'as entendu, c'est ça ?
Elle esquisse un petit sourire.
— Et alors ? Au moins, tu n'as plus à te poser de questions, Ana. Si c'est ce que tu veux, vas-y, fonce ! Ne laisse pas la peur te retenir.
— Et si je me plante ? Et si tout se passe mal là-bas ? je demande, la voix tremblante.
— Eh bien, tu te relèveras, et tu recommenceras, m'assure-t-elle avec un sourire encourageant. Je te connais bien, tu ne lâcheras pas si facilement, ce n'est pas ton genre.
Pff, comme si elle faisait vraiment attention à moi.
— Allez, il est temps d'y aller, la route est longue, dit-elle en jetant un coup d'œil à l'horloge.
Je me lève en tapotant mes cuisses, comme pour me donner un peu de courage. Ma mère m'observe avec une tendresse mêlée de tristesse.
— Ça va aller, tu verras, me rassure-t-elle.
— Je suis nulle à l'école, maman..., je murmure, plus pour moi-même que pour elle.
Elle me sourit, avec cette douceur qui me rappelle un peu pourquoi je l'aime malgré tout.
— Tu vas t'en sortir, comme toujours.
Si c'est comme toujours alors je vais bien ramer...
— Et si jamais ça ne va pas, n'hésite pas à demander de l'aide à tes camarades. Ils ne te mangeront pas, tu sais.
Je la dévisage amèrement.
— Ouais, ouais, je marmonne en réponse.
Dans un dernier geste de réconfort, elle m'accompagne jusqu'à la porte du garage. Papa est là, les bras ouverts, et même si je ressens une certaine froideur à son égard, je m'approche pour lui dire au revoir. Il m'enveloppe dans une étreinte, et malgré moi, je ressens une pointe de regret.
Maman jette mon sac dans le coffre de la voiture, et après un dernier regard à mes parents, je grimpe dans le véhicule. Alors que je démarre, je jette un coup d'œil dans le rétroviseur et les vois, immobiles, à l'entrée de la maison. Un vide s'installe en moi, alors pour le contrer, j'active ma playlist, largement suffisante pour les sept heures de trajet qui m'attendent, puisque celle-ci dure environ neuf heures.
La première chanson, comme presque toutes celles de ma playlist, est de Nuit Incolore.
Mais, je la mets en pause lorsque je reçois un appel de Sam, mon meilleur ami. Il est le number one in my life, pas question de manquer un seul de ses coups de téléphones !
« Kakou kakou ! »
— Kakou kakou ! m'exclamé-je à mon tour.
« Alors, partie ? »
— Oui, ça y est. Je devrais arriver sur les coups de dix-neuf heures.
« Tu m'appelleras, hein ? »
— Promis. Sinon ça va ?
Je quitte enfin le village et m'engage sur l'autoroute.
« Ouais, ça va. Je stresse un peu je t'avoue. »
Je prends une mine inquiète.
— Mais ne t'inquiète surtout pas, Samy, ça va aller, tu vas tout gérer, le rassuré-je. Tu es super doué en plus.
« Bah oui, mais imagine que ce que je fais ne lui plaît pas, je serais la risée de famille. Un pauvre type ridicule ; une couille molle ; une grosse tâ- »
— Ferme-là, tu veux ! Tu n'es rien de tout ce que tu dis !
Je sens à travers l'écran qu'il hausse les épaules.
— Putain tu fais chier, Samy. Je te jure que je fais demi-tour si tu n'avoues pas que t'es un mec bourré de talent qui a plus de couilles que n'importe quelle personne, et ça au sens propre et au sens figuré, je t'étripe !
« Oh non, pitié Ana, arrête de faire de références avec ce moment super gênant... »
J'explose de rire et il ne tarde pas à me suivre, tous deux engloutis dans le souvenir de cette soirée où je dormais chez lui et qu'étant somnambule, il s'est déshabillé devant moi dans sa chambre, pensant être aux toilettes. Il s'est réveillé et quand je lui ai raconté il est carrément parti de chez lui pour aller chez son grand-père. C'était très très drôle.
— Bon, j'arrête. Ton père sera fier de toi, parole de bestie !
« Je t'aime tellement, ma vie !! »
— Moi aussi !!
Je n'ai qu'une envie, prendre la prochaine sortie et aller chez lui pour le prendre dans mes bras mais mon petit doigt me dit qu'il m'engueulerait...
« Je te promets, Ana Stuart, que si tu débarques je t'étrangle jusqu'à l'évanouissement. Tu te réveilleras ligotée à une chaise et je te torturerais pendant des heures entières jusqu'à ce que tu meures malencontreusement et que j'enterre ton cher cadavre sous la niche de mon chien au fond du jardin. »
— O-K, je crois que tu as été assez clair...
« J'espère bien. Va faire tes études et reviens-moi avec un cerveau cette fois. »
— T'es vraiment un gros bâtard !
« Je sais, moi aussi je t'aime! »
— Va te faire foutre, trou du cul !
Je raccroche, dans un rictus joyeux. Il me manque déjà ce con...
Je roule sur l'autoroute, le paysage défile à une vitesse que je ne ressens même plus. Mes pensées vagabondent, bercées par les voix de Nuit Incolore et de Loïc Nottet qui résonnent à fond dans l'habitacle à tour de rôle. J'avais mis pause un instant, juste pour prendre cet appel, et maintenant que je suis de nouveau seule, j'ai relancé ma playlist adorée. Le rythme m'apaise, il me garde concentrée, me maintient dans cette bulle où je n'entends rien d'autre que la musique et le bruit constant des pneus sur l'asphalte.
Les kilomètres passent, monotones, alors que l'autoroute coupe au travers d'une forêt dense, presque menaçante. Les arbres se resserrent de plus en plus, comme si la route s'enfonçait dans un tunnel vert sombre. Le ciel est couvert, un gris lourd et sans relief qui pèse sur l'horizon. Je me surprends à suivre les nuages, à essayer d'apercevoir un coin de bleu, mais en vain. Juste cette masse uniforme, pas que cela me déplaise, bien au contraire, j'adore le mauvais temps. D'ailleurs pourquoi le désigne-t-on comme mauvais alors qu'il n'est que la perfection ?
Ana, très mauvais idée de vouloir t'aventurer sur un terrain glissant avec le monde et ses normalités, car tu n'en as pas terminé...
Je jette un coup d'œil au tableau de bord. Le voyant d'essence clignote, insistant.
Génial.
Il faut que je m'arrête, sinon je finirai par tomber en panne au milieu de nulle part, et vu l'étendue de la forêt autour, je préfère éviter. Je continue quelques minutes jusqu'à apercevoir enfin le panneau qui annonce une station essence à moins d'un kilomètre. Je soupire de soulagement, mets mon clignotant, et quitte l'autoroute.
La station est petite, perdue entre les arbres qui l'entourent comme pour la camoufler. Une aire de repos, deux pompes, un distributeur automatique et un abri en bois qui semble servir de cafétéria. Le lieu est désert, ce qui ne me rassure pas vraiment, mais tant pis, je n'ai pas le choix. Je gare la voiture près de la pompe la plus proche, coupe le moteur, et sors.
Le froid me surprend aussitôt. Je ne m'attendais pas à ce que l'air soit aussi glacial, aussi chargé d'humidité. Une fine brume s'élève de la forêt, enveloppant les troncs d'arbres comme un voile. L'odeur de mousse et de terre humide me parvient, apportant avec elle une étrange sensation d'isolement. J'inspire profondément, puis je prends la pompe pour remplir le réservoir.
Le bruit du carburant qui coule est presque apaisant, mais soudain, je sens quelque chose, une présence. Je relève la tête et c'est là que je le vois. Un mec, marchant le long de la route, à une dizaine de mètres de la station. Il est blond, ses cheveux en désordre, à peine plus vieux que moi. Peut-être la vingtaine, pas plus. Il porte un vieux pull gris, trop large, avec une capuche qui retombe mollement sur ses épaules, et un jean noir déchiré aux genoux, comme si le temps l'avait usé jusqu'à la corde. Ses baskets blanches sont maculées de boue, sûrement à cause de la forêt qui l'entoure.
Il avance d'un pas lent, comme perdu dans ses pensées ou en quête de quelque chose qu'il n'arrive pas à trouver. Ses yeux balayent la route, les alentours, s'arrêtant un instant sur ma voiture, puis sur moi. Je frissonne, mais je ne suis pas sûre si c'est à cause du froid ou de ce regard furtif. Il ne semble pas menaçant, juste... étrange. Il continue de marcher, sans s'arrêter, comme s'il faisait partie de ce décor silencieux et brumeux.
Le compteur de la pompe claque, signalant la fin du remplissage. Je sursaute légèrement, ramenée à la réalité. Je range la pompe, referme le réservoir, et remonte vite dans la voiture. La portière claque plus fort que je ne le pensais, brisant le silence de la station.
Je redémarre, le moteur gronde et la voix de Nuit Incolore reprend là où elle s'était arrêtée, me ramenant dans mon cocon douillet. Pourtant, cette fois-ci, je ne suis plus aussi sereine. Je jette un dernier coup d'œil dans le rétroviseur. Le mec blond est toujours là, marchant dans la même direction, son pull gris se fondant presque dans la brume qui envahit la route. Un frisson me parcourt à nouveau.
Que fait-il ici, tout seul, sans bagnole ? Est-il paumé ?
Une voix dans ma tête m'ordonne de le laisser se démerder, mais une autre plus clémente m'oblige à songer qu'il a une longue route à faire dans le froid.
Finalement, je m'arrête sur le côté et attends patiemment qu'il arrive à mon niveau pour ouvrir la fenêtre côté passager.
— Eh, l'interpellé-je, tu vas où ?
— Ravenhood, répond-il simplement.
— Monte, murmuré-je d'un ton détaché.
Je n'aime pas les gens, mais bon, je n'allais quand même pas laisser ce pauvre mec ainsi comme un clochard, ma conscience aurait été affligée.
Une fois installé à ma droite, je redémarre, serrant fort le volant pour me retenir de regarder dans sa direction. Il doit me dépasser d'au moins trente bons centimètres et il est assez beau, c'est très intimidant...
De retour sur l'autoroute, pris d'un élan, il tente de brise la glace.
— Merci beaucoup mademoiselle. Comment tu t'appelles ?
— Je m'appelle Sane Teregarde-Pas.
— Waouh, un vrai nom composé, ça ! Moi c'est...
— J'en ai rien à cirer, le coupé-je.
— Kane Carlston, termine-t-il tout de même. Tu as l'air vraiment très...
— Sociable ? Oui extrêmement même, j'adore les gens.
— Ça se voit... Mais pourquoi tu t'es arrêté alors ?
— Je ne t'ai pas pris pour un étudiant je t'avoue, j'ai cru que t'étais un pauvre clochard paumé donc ma conscience m'a dit de ne pas te laisser errer seul dans le froid.
Il soupire.
— Merci beaucoup, Ana.
Je freine d'un seul coup, effrayée.
— Comment tu connais mon prénom, Ducon ?!
— C'est marqué sur ta carte.
Je jette un coup d'œil à mon porte clé et constate qu'il ne ment pas et accélère.
— J'ai encore une fois la preuve que les femmes ne devraient pas conduire... murmure-t-il.
— Alors toi tu vas bien fermer ta gueule ou je te jure que je te fais sortir !
— Mais on est en plein milieu d'une autoroute !
— C'est pas mon problème, fais pas chier !
Du coin de l'œil, je le vois lever les bras en guise de résignation puis je relance mes musiques.
Au bout d'environ une heure, de silence, je sens l'homme se tendre.
— Un souci ? Demandé-je, sans réellement en avoir quelque chose à faire.
— Non non, rien.
— Tu peux parler je ne vais pas t'étriper.
— Bah juste tes musiques me donnent envie de me suicider...
— Oh... surtout n'hésite pas alors. On est pas très loin d'un pont, si tu veux je t'y dépose.
— T'es une putain de cinglée en fait ! s'exclame-t-il.
Non, sans blague...
— Tu as de la chance, j'aime bien les gens fous.
Je freine d'un coup d'un seul.
— Bon, vas-y tu m'as cassé les couilles, tu dégages !
Il me supplie du regard en plissant les lèvres et en penchant sa tête sur le côté.
— Dernière chance, sale con ! T'as intérêt de la fermer !
Il hoche la tête.
Le reste du trajet se fait dans le calme le plus total, fort heureusement, et nous ne tardons pas à arriver à l'entrée de Ravenhood, l'Université fréquentée par mon défunt frère il y a de cela deux ans.
Nous sortons tous les deux et il s'en va dans un dernier remerciement que je balaye de la main.
Trop fort, je déteste déjà quelqu'un alors que je n'ai même pas encore mis les pieds dans le bâtiment principal, il faut faire fort quand même !
— Madame ?
— Stuart, Ana Stuart, je réponds à la dame de l'accueil.
Oui, à dix-sept ans je ne sais toujours pas comment nommer une secrétaire, et non, pas le droit de critiquer !
Ah, mais je viens de capter du coup... c'est une secrétaire... !
Ana, pitié, silence ! Arrête avec ton aléatoirisme ça devient gênant !
Je secoue la tête en lisant sur l'étiquette de la bonne-femme.
Jaqulyn.
Un nom de vieux.
Désolée à toutes les Jaqulyn... Mais bon, si vous vous blessez c'est que quelque part j'ai raison aussi.
— 657.
— Hein ?
Elle soupire.
— Étage 6 ; couloir 5 et chambre 7.
J'acquiesce dans un faux sourire et remet mon grand sac de sport sur l'épaule pour partir.
On se croirait vraiment dans un hôtel, c'est aberrant.
Mon humeur déjà catastrophique se transforme en une rage condescendante lorsque je découvre qu'en plus de devoir faire cours avec des gens, voir des humains toute la journée et ignorer les personnes qui vont me les briser, je vais devoir subir une colocataire. Bombasse en plus ! Je suis sûre qu'on ne va faire que de toquer à la porte pour la voir, ça fait chier !
Seigneur ! Au secours ! Aide-moi à disparaître... ou mieux, à supprimer tout le monde...
— Salut, je m'appelle Hope, se présente ma colocataire, dans un sourire cordial.
Je la dévisage et me jette sur le lit libre, bien décidée à m'installer tranquillement dans mon nouveau chez-moi sans cette inconnue, désormais mal à l'aise.
Dès demain, j'irais négocier pour changer de chambre en espérant pouvoir me retrouver seule.
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