5. Jalousies mutuelles (version éditée)


Le lendemain, Odeline de Verneuil fit son apparition dans la salle commune pour rompre le jeûne. La Normande était, comme de coutume, habillée avec soin. Elle avait revêtu un bliaud azur foncé, ajusté au niveau du corsage, qu'elle avait agrémenté d'une ceinture de métal ouvragée. Elle était parée de bijoux en turquoise et avait laissé ses cheveux libres. Dès qu'elle l'aperçut, Alinor se sentit à son désavantage et le sourire qu'elle adressait à Thibaud se fana aussitôt. Celui-ci remarqua immédiatement le changement d'humeur de son interlocutrice et se retourna pour voir ce qui affectait l'épouse de son cousin. Il comprit instantanément de quoi il retournait quand il vit Odeline.

« Diantre ! Voilà donc la fameuse héritière qui apporte le chaos dans le mariage de Gautier ! L'angoisse d'Alinor s'explique aisément. Cette donzelle est superbe ! »

Du moins, l'enveloppe extérieure était très agréable à contempler. En revanche, pour ce qui était de l'intérieur... d'après ce qu'il avait déduit des remarques des uns et des autres, cette fille n'était pas un cadeau, loin de là !

Le chevalier normand n'eut pas le loisir de penser plus avant, car Odeline s'approcha de lui et le salua d'un sourire avant de prendre place à la table seigneuriale. La rupture du jeûne était un repas moins conventionnel pendant lequel chacun allait et venait, s'asseyait pour manger et boire rapidement puis retournait vaquer à ses occupations. Ce n'était pas le moment propice pour de longues discussions. Thibaud remarqua que la Normande n'agissait pas comme les autres habitants de la forteresse. L'héritière s'installa confortablement et se restaura tranquillement, sans se presser, indifférente à l'effervescence qui régnait autour d'elle. Elle salua à peine la famille du seigneur de Thurston, car son attention était concentrée sur dame Adelise et ses filles. En tendant l'oreille, il l'entendit médire sur la famille saxonne et sur Alinor en particulier, qu'elle ne trouvait pas digne de son rang. Lorsqu'Emeline prit la défense de la jeune femme et que Clarie lui apporta son soutien, Thibaud ne put retenir un sourire de satisfaction. Visiblement, l'épouse de Gautier avait fait la conquête de sa sœur et de sa cousine ! Les deux jeunes filles étaient d'un naturel plutôt discret, mais pouvaient se révéler tenaces quand elles prenaient fait et cause pour quelqu'un. À n'en pas douter, Alinor avait maintenant deux alliées parmi les proches de Gautier. Trois, s'il se comptait lui-même. Et à voir l'expression exaspérée d'Amaury de Fougères, même quatre ! La Saxonne avait apparemment fait la conquête de la famille de son cousin, alors que la Normande avait plutôt l'air de les indisposer. Même sa tante Adelise semblait agacée par les propos de l'héritière !

Se rendant compte qu'elle ne trouvait pas d'oreille attentive à ses récriminations et curieuse de la présence de ce nouveau chevalier, Odeline de Verneuil décida de faire plus ample connaissance avec le guerrier blond. Profitant que la famille de Fougères quittait la table, elle changea de place pour se rapprocher de lui. La Normande engagea sans attendre la conversation et se montra fort intéressée d'apprendre qu'il était cousin avec Gautier. D'emblée, elle se plaignit de son statut de promise bafouée et tenta de le rallier à sa cause pour qu'il fasse pression sur son cousin. Odeline se fit charmeuse, essaya de l'attendrir sur sa condition d'orpheline, n'hésitant pas à poser sa main sur son avant-bras, à lui adresser des moues tour à tour attristées et séductrices. Ne sachant comment se sortir de ce guêpier sans paraître impoli, Thibaud jeta un coup d'œil circulaire pour trouver une échappatoire. Il croisa alors le regard d'Aileen assise non loin de là et fut saisi par les expressions qui se succédaient sur son visage. Elle avait les yeux larmoyants, ses traits étaient figés en une expression douloureuse et elle se mordait les lèvres. Il eut l'impression de recevoir un coup à la poitrine devant son minois affligé.

Quand la jeune fille croisa son regard, son expression changea aussitôt. Son corps se raidit perceptiblement, ses yeux se firent plus durs et elle crispa ses lèvres en une ligne mince. Thibaud remarqua qu'elle serrait convulsivement son gobelet, car les jointures de ses mains commençaient à blanchir. Il eut l'impression désagréable qu'elle se retenait pour ne pas crier et se jeter sur lui pour le frapper. Mais pourquoi réagissait-elle ainsi ? Elle était pourtant si douce et d'un naturel si paisible habituellement ! Pour quelle raison le regardait-elle si méchamment ? Il avait l'impression que ses iris lançaient des éclairs pour le foudroyer. Qu'avait-il fait pour qu'elle lui en veuille à ce point ? À moins que sa colère ne soit dirigée sur la pupille de la reine ?

Le jeune homme n'eut pas le temps de s'interroger davantage, car Odeline se mit à vilipender le frère aîné d'Alinor.

— Ces femmes ignorent tout des raffinements vestimentaires. Ces Saxons sont vraiment des rustres tous autant qu'ils sont. De vrais sauvages ! Les hommes surtout. Il n'y a qu'à voir le frère d'Alinor. Ce... cet Edwin ! Il est aussi mal embouché que le pire des vilains ! Il est censé être l'héritier de ce fief et il se conduit comme un serf ! Se vêt à peine mieux, se conduit encore pire, sans aucune délicatesse ni honneur !

Agacé d'entendre l'héritière déblatérer sur Edwin, qu'il appréciait malgré tout, Thibaud essaya de la ramener à de meilleurs sentiments :

— Damoiselle, je vous rappelle que...

Il n'eut pas le temps de terminer sa phrase, car Aileen, qui avait entendu la Normande, fondait sur eux :

— Vous n'êtes qu'une garce de la pire espèce !

— Je ne vous permets pas ! s'offusqua la Normande.

— Aileen ! tenta de s'interposer Thibaud en lui attrapant le bras.

Instantanément la jeune fille se dégagea avec violence.

— Ne me touchez pas !

Puis elle se tourna vers Odeline de Verneuil pour lui asséner :

— Vouloir briser l'union de ma sœur ne vous suffit pas ? Il faut aussi que vous portiez préjudice au reste de ma famille ? Que vous insultiez mon frère ?

— Comment osez-vous me parler de la sorte ? Vous oubliez que je suis votre hôte. Sont-ce là vos manières d'offrir l'hospitalité ?

— Et vous, comment osez-vous médire sur vos hôtes ? Vous vous pavanez devant tout un chacun, agissant comme si vous étiez en terrain conquis et...

— Mais je suis en terrain conquis ! Nous autres Normands vous avons vaincus ! Vous nous devez obéissance, respect et...

Edwin, qui était arrivé au cours de la dispute, interrompit brutalement Odeline :

— Taisez-vous ! Vous vous oubliez, je crois ! Vous êtes ici dans la demeure de mon père, vous n'êtes pas dans un de vos fiefs de Normandie. Si vous manquez encore une fois de respect à l'une de mes sœurs, je vous garantis que vous irez faire plus ample connaissance avec les hôtes de la porcherie. Et pour ce qui est de l'obéissance et du respect, je pense que votre éducation laisse grandement à désirer dans ces domaines !

Furieuse, Odeline se dressa brusquement, faisant basculer le tabouret sur lequel elle était assise.

— Je ne vous permets pas ! Vous êtes mal placé pour parler de respect, espèce de grippeminaud ! Vous vous comportez comme un soudard ! Vous êtes un butor de la pire espèce, pire qu'un baronnet...

Odeline n'eut pas le temps d'exprimer la fin de sa pensée, car Edwin l'attrapa et la fit basculer sur son épaule, lui arrachant un cri strident.

— Excusez-moi, Thibaud, je vais apprendre à cette vipère le respect qu'elle doit à ses hôtes et lui rafraîchir les idées par la même occasion !

Et sous le regard interloqué de Thibaud et celui satisfait d'Aileen, il sortit de la pièce avec la Normande dans une position humiliante. Revenu de sa stupeur, le chevalier blond se tourna vers Aileen qui asséna :

— Bien fait pour cette garce ! S'il pouvait la noyer, nous en serions débarrassés !

— Aileen ! Voyons, vous ne pensez pas ce que vous dites.

— Oui-da, je le pense ! Cette sorcière n'arrête pas de vouloir mettre tout le monde à ses pieds et elle n'hésite pas à rabaisser les autres pour cela.

Stupéfait par la virulence de la jeune Saxonne, il tenta de prendre la défense d'Odeline et de lui trouver des circonstances atténuantes :

— Ce n'est pas entièrement sa faute, elle...

Il fut interrompu par une gifle magistrale. Les yeux ronds de surprise, il porta la main à sa joue cuisante. Tudieu ! Elle venait encore de le souffleter !

— C'est ça ! C'est la faute des autres ! Alinor a mérité de se faire voler son mari peut-être ? Edwin a mérité de se faire insulter, mépriser ?

— Ce n'est pas une raison pour user d'elle si durement et...

— Mais bien entendu, vous allez à nouveau prendre sa défense, n'est-ce pas ? Parce qu'elle se trémousse sous votre nez et tout ce que vous voyez, ce sont ses appâts. Et vous allez aussi me dire que c'est normal parce qu'elle, c'est une vraie femme ?

— Son apparence n'entre pas en ligne de compte, Aileen. Damoiselle Odeline est une femme noble et elle a droit à un peu plus de respect et d'égards que ce qu'Edwin vient de lui montrer.

— Elle revendique d'être la promise de votre cousin et elle est prête à briser le mariage de ma sœur pour cela, mais elle essaie de vous séduire en même temps. Vous trouvez cela digne, peut-être ? Vous êtres un sottard, vous ne voyez que ce que vous voulez voir !

Et sur cette répartie bien sentie, Aileen tourna les talons et le laissa seul à la table.


Grippeminaud : homme hypocrite.

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