3. Compte-rendu (version éditée)
Quelques jours plus tard, Thibaud et son contingent regagnèrent la forteresse. Après les salutations d'usage, le Normand se restaura rapidement puis alla se reposer. Ce n'est que quelques heures plus tard qu'il fit un compte-rendu succinct de son voyage. À l'invitation d'Edwin, il se rendit dans l'étude seigneuriale où il retrouva l'héritier de Thurston, Alinor et lady Judith. Là, il leur exposa la situation à Gwenthal :
— La construction du nouveau donjon est bien avancée. Le troisième étage est achevé. J'ai fait renforcer les palissades de protection et la construction du rempart de la haute-cour a commencé.
— Combien de mois avant que les travaux ne soient terminés, d'après vous ? demanda lady Judith.
— Tout dépendra des intempéries. Mais a priori, je dirai encore un an. C'est la durée qu'il faudra à peu près avant que Gwenthal soit suffisamment fortifié pour pouvoir résister en cas d'attaque conséquente.
Cette précision amena un sourire sur le visage de lady Judith.
— Parfait ! Cela nous laisse donc un peu de temps avant que tu puisses t'installer avec ton époux dans ton fief.
— Encore faut-il que nous soyons toujours mariés... murmura Alinor.
La réflexion de la jeune femme n'échappa pas à Thibaud, pas plus que l'expression orageuse qu'il vit sur les visages d'Edwin et de sa mère. Il ne put s'empêcher de réagir :
— Plaît-il ? Pourquoi dites-vous cela, Alinor ? Que se passe-t-il ?
— Vous n'aviez pas connaissance de la venue d'Odeline de Verneuil avec la famille de Gautier ?
Thibaud fronça les sourcils.
« C'est quoi cette histoire ? Qui est cette donzelle ? Et quel est le rapport avec le mariage de Gautier ? »
— Qui est cette Odeline de Verneuil ?
— Êtes-vous ignorant du contrat de mariage ? demanda lady Judith avec circonspection.
— Que... Quel contrat de mariage ?
— Celui qui a été contracté entre Gautier et la damoiselle de Verneuil.
Edwin prit la parole pour expliquer la situation :
— Apparemment le baron de Fougères père et son épouse ont signé une promesse de mariage avec Odeline de Verneuil au nom de Gautier.
— Quoi ??? Mais... mais ce n'est pas possible ! Gautier est déjà marié ! Il a épousé votre sœur il y a plusieurs semaines.
— D'après Odeline de Verneuil, notre union n'est pas valide, murmura Alinor d'une voix atone.
Le chevalier normand perçut nettement l'incertitude et l'angoisse dans les yeux de la jeune femme, aussi voulut-il la rassurer :
— Croyez-moi Alinor, jamais Gautier ne reniera votre mariage.
— Je sais que ce n'est pas dans ses intentions, mais il n'aura peut-être pas le choix.
— Si vous connaissiez mon cousin aussi bien que moi, vous sauriez que Gautier ne se laissera pas dicter sa conduite.
— Vous ne comprenez pas, Thibaud ! Si la promesse de mariage avec damoiselle Odeline est déclarée valide et qu'il n'honore pas le contrat signé par ses parents en son nom, la famille de Fougères perdra les fiefs qui constituent la dot des sœurs de Gautier.
À cette annonce, Thibaud jura copieusement avant de questionner :
— Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?
— Il y a une clause de dédommagement. Si Gautier n'honore pas le contrat ratifié par messire Amaury, la baronnie de Montours sera donnée à titre de compensation à Odeline de Verneuil.
— C'est complètement inepte ! Je n'arrive pas à y croire ! Comment ont-ils pu signer un tel contrat ?
Lady Judith répondit à sa question :
— Il semblerait que la damoiselle de Verneuil ait l'appui de votre reine Mathilde. Elle est sa pupille. Votre oncle et votre tante ont conclu cet accord avec la souveraine elle-même.
Le chevalier secoua la tête en faisant une grimace.
— Ce contrat ne peut être que caduc puisque Gautier est déjà marié.
— D'après Odeline de Verneuil, il est valable, car antérieur à la promesse de mariage scellée entre ma fille et votre cousin.
Thibaud grommela entre ses dents : « Cela ne doit pas être du goût de Gautier. »
— Effectivement ! De ce que je sais, il ne souhaite pas se séparer de ma fille. Il semblerait qu'il envisage même d'en appeler au roi pour faire reconnaître leur union et invalider le contrat avec Odeline, confirma lady Judith.
— Guillaume de Normandie est redevable envers Gautier. Mon cousin lui a sauvé la vie à deux reprises et le roi a présidé lui-même à son mariage.
Le jeune homme se tourna vers Alinor et lui adressa un sourire confiant afin de la rassurer :
— Je pense que Guillaume accédera à la requête de Gautier, vous n'avez aucun souci à vous faire, Alinor.
— Sauf si la reine Mathilde exige que le contrat soit honoré. Nous avons entendu dire que votre souverain tenait compte des avis de son épouse. Il ne voudra peut-être pas la contrarier.
— Il est vrai que Guillaume tient Mathilde en grande estime, mais je pense qu'il sait pertinemment tout ce qu'il doit à Gautier. Il s'en est fallu de peu que Hastings tourne à notre désavantage et l'intervention de mon cousin a été primordiale.
— Comment cela ? demanda Alinor, intriguée.
— Quand le cheval du duc a été tué sous lui, la rumeur s'est propagée que notre chef était mort et cela a créé la panique dans nos rangs. Gautier a sauvé Guillaume des Saxons qui voulaient l'achever et il lui a donné Shadow pour qu'il aille caracoler et montrer à nos soldats qu'il était vivant. Sans son intervention, les événements auraient tourné différemment. Gautier n'a jamais rien sollicité pour lui-même auprès de notre roi. S'il informe Guillaume qu'il souhaite la confirmation de votre union, je ne pense pas que notre sire lui refusera cette requête. Il a une dette envers lui.
Edwin eut une mimique satisfaite avant de demander confirmation :
— Fort bien. Donc vous pensez que nous n'avons pas à nous soucier de cette histoire de contrat ?
— Oui-da.
— Mais si la reine exige l'application de la clause de dédommagement ? s'inquiéta Alinor. Gautier n'acceptera jamais que ses sœurs pâtissent de cet arrangement.
— Le roi avait le dessein d'offrir un fief à Gautier pour récompenser sa loyauté. Mon cousin pourrait solliciter le maintien de la baronnie de Montours dans son escarcelle et la donner ensuite à Emeline, Héloïse et Alix. Dans le pire des cas, si ce n'est pas Montours, il pourra toujours transmettre à ses sœurs les terres que le roi lui attribuera. Cessez de vous angoisser, Alinor, votre union avec Gautier sera validée.
— Et que va-t-il se passer avec damoiselle Odeline ? s'enquit lady Judith.
— Je ne sais, milady. J'imagine que sa tutrice lui trouvera un autre promis. À moins qu'Enguerrand remplace Gautier et l'épouse dans quelques années.
Edwin intervint pour repousser cette solution :
— Je ne pense pas, non ! Il est trop jeune. Cette donzelle est plus âgée que lui.
— Elle a quel âge ?
— Dix-neuf ans, il me semble.
Thibaud haussa les épaules négligemment.
— Effectivement, elle est un peu plus vieille, mais ce n'est pas gênant outre mesure.
— Je ne suis pas sûr qu'il ait le caractère pour tenir tête à cette peste.
— Edwin ! Surveille tes paroles ! l'admonesta lady Judith.
— Je suis désolée maman, mais c'est la vérité. Cette donzelle est une véritable teigne. Elle est aussi capricieuse qu'un enfant. Je plains l'homme qui devra la mater. En faire une bonne épouse sera une tâche laborieuse. Elle est plus mégère qu'accommodante.
Alinor fit remarquer :
— Elle est très belle et c'est une héritière. Voilà qui devrait faire pencher la balance en sa faveur.
Lady Judith approuva de la tête avant de proposer :
— Peut-être qu'elle pourrait vous convenir, messire Thibaud. Vous êtes en âge de vous marier et la damoiselle de Verneuil serait un bon parti pour vous. De plus, cela permettrait d'ajuster le contrat signé entre votre famille et damoiselle Odeline. Après tout, il n'est pas rare qu'un frère se substitue à l'autre pour remplir un contrat. Si Enguerrand ne peut pas remplacer messire Gautier, vous pourriez prendre sa place. Vous auriez tout à y gagner, non ?
Cette suggestion fit grimacer Alinor. Aileen était susceptible de mal réagir ! Sa sœur semblait s'être amourachée du chevalier et elle risquait de souffrir de voir l'objet de ses sentiments épouser Odeline. D'autant plus qu'elle ne portait pas la Normande dans son cœur, loin de là ! D'un autre côté, il valait peut-être mieux que cela arrive maintenant, plutôt qu'Aileen tombe réellement amoureuse de Thibaud et ait le cœur brisé plus tard, s'il s'engageait avec une autre femme ou s'il retournait en Normandie.
L'observation de lady Judith fut mal accueillie par Edwin et Thibaud. Le premier fronça les sourcils et ne put s'empêcher de commenter :
— Je vous plains mon pauvre ami ! Cette fille est une véritable plaie. Il faut être inconscient ou désespéré pour se lier à une peste pareille ! Elle fera vivre le calvaire à tout homme qui sera assez stupide pour l'épouser.
— Ne vous mettez point en peine pour moi, Edwin ! Je n'ai nullement l'intention de me passer la corde autour du cou. De toute manière, je n'ai rien à offrir à une femme à part mon épée, donc je doute que cette damoiselle accepte de s'unir à un chevalier sans terre.
Comprenant que la conversation à propos du contrat de mariage était terminée, lady Judith prit congé et retourna à ses occupations. Alinor souhaitait parler à Thibaud de la lettre qu'elle avait écrite pour Gautier, mais elle n'osait le faire devant son frère. Après quelques minutes d'hésitation et avant de prendre congé à son tour, elle lança :
— Cela étant réglé, je vais vous laisser. Mais auparavant... je... j'aimerais savoir ce que vous avez prévu de faire.
— Que voulez-vous dire, milady ?
— Je suppose que vous allez vous reposer un peu céans, mais après... Quelles sont vos intentions ? Restez-vous à Thurston ou allez-vous... ailleurs ?
— Ailleurs ? À quoi pensez-vous exactement, Alinor ?
— Je... je veux dire... est-ce que... enfin... allez-vous retrouver Gautier ?
— Oui, bien entendu. Je seconde mon cousin depuis toujours. Il est évident que je reste auprès de lui la plupart du temps. Nous ne nous séparons que dans de rares occasions, quand il a besoin de déléguer certaines de ses fonctions. Pourquoi cette question ?
Se doutant de ce qui préoccupait sa sœur, Edwin intervint :
— Je crois que ma sœur veut savoir si vous restez à Thurston en attendant le retour de Gautier ou si vous allez le rejoindre là où il se trouve actuellement.
— J'irai le rejoindre d'ici un jour ou deux, le temps de laisser les chevaux se reposer.
À cette annonce, un sourire illumina soudain le visage d'Alinor et oubliant la présence de son frère, elle demanda avec fébrilité :
— Dans ce cas, pourrai-je vous donner une missive à remettre à mon époux ?
— Bien sûr Alinor ! Vous pouvez compter sur moi.
— Je vous remercie infiniment.
C'est le cœur plus léger que la jeune femme quitta la pièce, laissant les deux hommes en tête à tête.
Edwin et Thibaud échangèrent un regard de connivence.
— Je crois que ma sœur éprouve de tendres sentiments pour votre cousin.
— J'en ai bien l'impression !
— J'espère que ce contrat avec damoiselle Odeline ne va pas tout remettre en question ! Je ne veux pas qu'Alinor souffre.
— Je ne pense pas que Gautier soit prêt à renoncer à votre sœur. Il fera tout pour la garder. Confidence pour confidence, je crois que lui aussi a des sentiments pour son épouse. Je peux vous dire qu'il est plutôt jaloux et je ne l'ai jamais vu se conduire ainsi pour une femme.
— Laissons là les considérations sentimentales. Quelles sont les nouvelles en dehors de cela ?
— Il y a une certaine activité des rebelles. Les escarmouches se multiplient dans la région. Nous n'avons pas eu de problème à Gwenthal, mais nous avons dû déjouer une embuscade sur le trajet à l'aller. C'était un petit groupe mal organisé, mal équipé et nous n'avons pas eu trop de difficultés pour les vaincre. Par contre, un des hommes a parlé avant de mourir et... il a évoqué un noble qui paierait grassement pour avoir des renseignements sur Gautier.
— Par la Malpeste ! Ça se confirme ! Gautier est une cible désignée.
— Oui-da. Mais impossible de savoir pourquoi. Peut-être que les rebelles veulent faire un genre d'exemple, qu'ils le considèrent comme un symbole parce qu'il a sauvé le roi à Hastings ?
— Ou peut-être que c'est personnel.
— Mais à quel niveau ? Une vengeance ?
Thibaud se mit à aller et venir dans la pièce tout en continuant à vociférer :
— Cela n'a aucun sens ! Pourquoi lui ? S'il se conduisait comme un monstre avec les Saxons, je comprendrais. Mais ce n'est pas le cas ! Vous pouvez en attester, Edwin, non ?
— Oui, je suis d'accord avec vous. Gautier s'est toujours comporté correctement avec nous autres. Il n'a commis aucune exaction. Je pense à une motivation plus intime. Une raison qui ne soit pas liée au fait qu'il soit normand, mais qui concerne sa personne.
— Comme quoi ? À moins... à moins que ce soit en rapport avec Alinor ?
— Avec Alinor ? Que voulez-vous dire ?
— Il a épousé Alinor. Or votre sœur a refusé plusieurs alliances, non ?
— Oui, c'est exact.
— Ce pourrait être un soupirant éconduit qui serait jaloux que Gautier ait réussi là où il a lui-même échoué.
— Mmmh... je ne crois pas. Cela me semble difficile à croire, surtout que la plupart ne doivent plus être de ce monde. Beaucoup ont dû périr pendant la bataille du Nord ou après, à Hastings. Mais c'est une hypothèse intéressante. Je me renseignerai sur les anciens prétendants d'Alinor.
— Si j'ai bien compris, Gautier est passé par Thurston avant de se rendre à Winchester.
— Oui-da. Il doit rejoindre l'ost de Robert de Conteville.
— Il vous a dit combien de jours il va rester là-bas ? Est-ce que j'ai le temps de l'y rejoindre ou vaut-il mieux que je retourne auprès de FitzOsbern ?
— Honnêtement, je ne sais pas. Mais Gautier m'a laissé un parchemin à vous remettre. Il vous y donne peut-être des instructions ?
Edwin alla fouiller dans le coffret en bois qui renfermait les rouleaux. Très vite, il trouva la lettre qui portait le sceau de Gautier et tendit le document à Thibaud. Le chevalier s'en saisit, brisa le cachet de cire et prit connaissance de la missive.
— Gautier me demande de retourner dans les Marches et de l'y attendre. Apparemment il ne doit pas rester auprès de Conteville. Je vais donc rejoindre votre père et les troupes de FitzOsbern.
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