Une Confession, John Wainwright, 1984

J'ai bien senti, après que mon père eut lu mon commentaire sur Raymond Carver, comme il avait été embarrassé de me l'avoir conseillé : comme j'ai éreinté ce livre, il suppose que j'ai perdu mon temps par sa faute, déploré cette perte, et il a dû s'en croire coupable. Mais il ignore que même un mauvais ouvrage fait un bon exercice pour un critique, et que le plaisir à analyser minutieusement les raisons d'un échec peut presque égaler parfois celui de se plonger dans un livre réussi.

L'autre jour, il est venu me voir avec ce livre ; prudent, il a précisé : « C'est la situation initiale du personnage qui m'a plu. Je te le prête, tu n'y passeras pas longtemps de toute façon. Ce n'est sans doute pas un grand roman, mais... enfin tu verras. »

S'il lit actuellement cette introduction, puisque je ne lui ai pas encore dit ce que je pense de cet ouvrage, comme il doit s'inquiéter à cette heure ! J'éternise un peu pour prolonger sa souffrance, et, comme cela se partage et se moque, je vous en fais profiter tous par la même occasion !

Mais d'abord :

Il faut considérer le traducteur de ce polar comme une sorte de génie paradoxal, un artiste de l'absurde, un admirable iconoclaste du bon sens. C'est que Wainwright, britannique, jugea bon d'intituler le livre Cul-de-sac... oui, directement en français dans la version originale. Or, ce français sembla sans doute une injure aux capacités d'un ouvrier si laborieux, et il parut impossible à ce traducteur de talent de conserver ce titre tel quel – la tentation dut même être grande pour lui de le transposer en anglais et de tâcher de justifier ainsi son salaire par toutes sortes de contorsions propres à noyer son front de sueurs ostensibles. De son côté, l'éditeur, qui est un être généralement frustre et intéressé surtout par l'argent et diverses choses légales, put constater qu'un livre de Douglas Kennedy portait déjà ce titre, et il se dit, bien qu'il ne fût pas du tout prohibé que deux œuvres portassent le même nom : « Ce serait un fort inconvénient que deux romans soient intitulés de la même manière ! Cela pose au moins quelque problème de visibilité commerciale. » Et voici comment, dans son inculture crasse, et ignorant totalement qu'il a existé quelqu'un comme Jean-Jacques Rousseau, le type songea, ému certainement par sa propre pensée admirable et superbe : « Tiens, il n'y a qu'à intituler celui-ci Une confession : c'est très original incontestablement, et ça ne marche sur les brisées de personne ! ».

Bref. J'écris « bref » une fois de plus en évoquant le merveilleux monde contemporain du livre : combien de « bref » encore me faudra-t-il dépenser avant de pouvoir, sans rien taire, parler franchement car avec fierté d'un univers qui aura cessé de sombrer dans la plus détestable marchandise ?

Papa avait raison, le début de ce roman est une odieuse réjouissance. Dans son journal, M. Duxbury, cinquantenaire propriétaire d'une imprimerie, raconte, à dessein d'être un jour lu par son fils adoré, son affreux quotidien de couple avec une mégère guindée et insupportable, capricieuse, stupide, insensible, sorte de garce embourgeoisée dont le portrait est un délice pour les cœurs acides. Cet homme, qui se croit coincé dans une existence de concessions perpétuelles et d'instabilités d'humeur subies, exprime combien il tient malgré tout au « bonheur de cette contrainte », et combien il estime son mariage un effort continu et nécessaire de bonne entente en dépit des soumissions cinglantes auxquelles il s'oblige. En cela, ce journal représente l'abnégation imbécile et chrétienne à laquelle de nombreuses générations se sont pliées et dont il subsiste beaucoup dans notre société où il faut : subir, tolérer, arranger, le tout avec une espèce d'extinction de vitalité qui passe, on ne sait pourquoi, pour une vertu de patience voire de sagesse.

Seulement, M. Duxbury, au cours d'une promenade avec son épouse en villégiature, est accusé d'avoir poussé ladite dame dans un ravin, ce dont elle n'a de toute façon pas survécu : un seul témoin, vraiment pas fiable de surcroît, l'a vu, un certain M. Foster... et c'est tout ce qui pèse contre lui qui déclare qu'elle a simplement « glissé sur de la boue ».

L'inspecteur Harker, perspicace, ironique, un vrai limier, mène l'enquête qui, de fait au moment où le témoignage se produit, a déjà conclu depuis trois jours à la mort accidentelle de Mme Duxbury, ce qui est bien embarrassant compte tenu du peu d'éléments dont il dispose pour relancer une affaire qui va contrarier bien des coroners et des experts. D'où dilemme : laisser les choses au repos peut-être, quoi qu'il se soit réellement passé ? D'autant que le lecteur, qui sait combien la femme a en quelque sorte mérité d'être assassinée – c'est qu'il a déjà lui-même voulu virtuellement la buter bien des fois –, se demande un peu au fond où serait le mal d'un si bon débarras, et Harker n'est pas loin quelquefois de penser lui-même la même chose...

On le sait, toute la qualité d'un bon polar se résume à la façon dont l'intrigue réalise ou non une affaire vraisemblable, car il n'est nullement difficile, en effet, de multiplier les scènes de poursuites et de dangers, et tout ce que réclame le lecteur instruit c'est une construction qui lui paraisse réaliste et plausible d'un point de vue psychologique et criminel, et si possible avec quelque développement réflexif sur la nature humaine. Or, cette conjonction se rencontre très rarement dans ce genre où en général on écrit tout pile un livre par an, y compris chez des auteurs qui se targuent d'avoir travaillé dans la police ou la médecine légale, raison pour laquelle j'ai presque totalement cessé de lire des polars depuis assez longtemps : les sadismes grossiers ou alambiqués qu'on y trouve en général n'évoquent rien de tout ce que j'ai appris scientifiquement même sur les tueurs les plus pervers, et pour ce qui est de l'élaboration d'une intrigue, bien des utilités m'impatientent pour ce qu'elles sont : une façon incroyable de meubler entre un point A et un point B où l'on exige que l'enquête progresse. Quant à l'écriture, je veux dire quant au style, il n'est pas, je crois, fort question d'en parler le plus souvent, n'est-ce pas ?

Commençons par cela, puisque nous y sommes : Wainwright écrit bien, certes pas à un degré de raffinement extrême, et ses parenthèses réflexives restent brèves, mais tout de même, c'est un auteur qui a le sens de la subtilité des émotions et des faits. Pas d'inutilités comme on en subit beaucoup dans ce genre – par exemple pas de ces descriptions languides et vaines de lieux stéréotypés à seule fin de montrer qu'on est capable de s'attarder sur des détails, et pas non plus de ces gestes tant millimétrés qu'absurdes pour indiquer la façon dont le témoin se gratte l'arête du nez lors d'un interrogatoire, ce dont tout le monde se fiche mais qui doit conférer à l'auteur une sorte de « talent visionnaire », on suppose – ; aussi des dialogues plus élaborés, plus littéraires, que la moyenne. Mais l'attrait principal vient surtout, comme c'est presque toujours le cas dans ce genre, de la curiosité qu'on a de savoir, puisqu'il faut partir à peu près du fait que Duxbury est bien coupable, la façon dont Harker va découvrir et confondre le criminel : c'est qu'en l'occurrence toute l'accusation repose sur un témoin unique, et l'on doit admettre que Duxbury n'a vraiment aucune raison d'avouer son meurtre, le bénéfice du doute lui profitant quoi qu'il arrive. Or, comme c'est généralement le cas, c'est là qu'il y a faiblesse de la construction : le récit piétine un long moment lorsque Harker interroge toutes sortes de témoins de moralité, témoins qui ne nous apprennent rien de neuf sur Duxbury et confirment seulement son journal.

Et, défaut essentiel, majeur, inexcusable à mon sens mais si récurrent dans le roman policier : il est une nouvelle fois impossible d'augurer la fin, parce que cette fin est ridicule et, d'un point de vue psychologique, largement invraisemblable. J'en parlerai après la citation d'un extrait, ne voulant pas dévoiler cette chute, mais elle est évidemment mauvaise et repose en entier, de l'aveu de l'enquêteur lui-même, sur une « intuition » que rien, aucun indice, ne permet au départ d'étayer : cet irrationnel-là importune dans une œuvre qui prétend reposer sur une méthode exacte d'investigation. Or, c'est tout l'intérêt de l'intrigue qui s'écroule alors : aussi bien le mobile du crime que la façon dont le criminel est confondu ne « tiennent » pas, et on ressent l'impression d'une escroquerie, comme j'en ressens toujours en lisant par exemple du Christie ; on ne pouvait pas savoir, trompés par l'illusion d'une vraisemblance qui s'évanouit in fine. Mais on peut, sans trop y réfléchir, se contenter de cela, à la façon, je crois, dont la plupart des lecteurs de polars se satisfont : si l'on n'y pense guère, on se laisse alors déborder par la surprise, et on trouve cela charmant – et puis aussitôt on passe à autre chose.

Or, quant à moi, cette autre chose ne consiste pas, aux antipodes de ces contentements-là, en un autre polar ; à l'inverse, me trouvant confirmé dans mes ennuis, je me dis : « On ne m'y reprendra plus », et jusqu'à preuve solide du contraire, jusqu'à quelque confiance forte en un conseiller dont j'aurais un peu éprouvé l'expertise, c'est tout à fait vers un autre genre que je me dirige alors, et pour longtemps.


À suivre : La Route, London.


                                                                      ***


« Ce soir, quand je suis rentré à la maison, elle était déjà couchée. Une salade de poulet froid m'attendait sur la table de la cuisine. C'était tout. Pas de mot. Rien. Je suis monté pour faire ma toilette, j'ai voulu entrer dans la chambre à coucher et l'ai trouvée fermée à clé. Pour la première fois depuis le début de notre vie maritale, je me suis retrouvé à la porte de notre chambre. Ce qui donne matière à réflexion. Un geste très blessant de sa part. Je pouvais l'entendre se déplacer à l'intérieur, j'ai frappé et appelé, mais elle a refusé de répondre. Que Dieu me vienne en aide, je l'ai même suppliée d'ouvrir la porte pour au moins discuter du problème, mais elle ne m'a pas répondu.

Quelle situation ridicule à notre âge. Puérile. Déraisonnable. Mais lorsque Maude est ainsi, elle est déraisonnable.

J'imagine que, dans la grande tradition de Hollywood (ou peut-être dans la tradition des héros évoluant dans ses maudits romans à l'eau de rose), j'aurais dû défoncer la porte. Peut-être s'attendait-elle à ce que je le fasse. Voulait-elle que je le fasse.

Mais ce n'est pas mon style, je le crains. Je ne suis pas un homme violent. Pas du genre qui casse tout. J'appartiens plutôt, je crois, à la catégorie de ceux qui sont prêts à tout pour préserver leur tranquillité. C'est une forme de faiblesse et elle me coûte. Parfois chèrement. Mais elle est dans ma nature et je n'y puis rien changer.

Je me suis autorisé une ridicule petite rébellion. Je n'aime pas particulièrement la salade de poulet froid, aussi je l'ai jetée à la poubelle et j'ai lavé l'assiette avant de marcher plus de trois kilomètres jusqu'au fish-and-chips le plus proche. Tout en revenant à pied à la maison, j'ai mangé mon fish-and-chips directement dans son emballage. Maude aurait été horrifiée. Mortifiée. »


                                                                       ***


Réflexions sur la fin, à ne lire que si vous avez terminé le roman ou si, n'en ayant rien à foutre, vous savez que vous ne le lirez jamais ou en tous cas pas pour l'inattendu de son dénouement.

Nous voilà donc forcés d'admettre que Duxbury a raté son mariage parce qu'il s'est découvert homosexuel dès la nuit des noces : cette idée abîme fort, je trouve, l'intérêt du « journal », parce que je trouvais réjouissante l'illustration d'un couple « normal » où la femme exerce son pouvoir de culpabilisation et d'importunité et où l'homme subit excessivement cette emprise avec toute la stupide inertie d'un chevalier chrétien enchaîné à son erreur initiale, en l'occurrence : le mariage. Cette situation de tension figurait une grande force d'identification presque universelle, et elle fonctionnait ainsi parce qu'elle se construisait sur la représentation d'un homme banal lésé par une épouse à peine originale : il y avait de la bravoure à dépeindre ainsi la façon dont un homme se voit parfois réduit à la castration par une mégère comme il en existe tant, et j'aimais bien en contrepartie que cet homme soit ridiculisé pour son manque de courage et d'initiative – il y avait une réflexion morale édifiante, quelque frustration réciproque de nature à peindre la condition humaine si pathétique. Seulement, voilà tout à coup que ce couple ne tire pas ses difficultés d'un étiolement de leur amour et d'un penchant pour quelque rapport sadomasochiste – toutes choses qui se rencontrent ordinairement –, mais d'une méprise d'un homme sur son identité sexuelle, méprise qui le fait sortir nettement de la norme et qui justifie en quelque sorte le dénigrement de l'épouse et le repentir du mari : ah ! tout est gâché par là même, et l'auteur paraît dire que seule une « déviation » a causé cet échec ! Par ailleurs, la découverte de cette homosexualité n'est annoncée par rien, et je défie quiconque d'en trouver le moindre signe dans les interrogatoires menés par l'enquêteur. Il y a rupture de la progression d'ensemble dans cette révélation incongrue, ce que Wainwright n'ignore pas du tout : Harker, objectivement, n'est nullement en mesure de s'en apercevoir, mais son « intuition » la ressent : ressort facile ! Et quelle preuve a-t-on de ce refoulement sexuel ? Duxbury « mate » des photos d'hommes qu'il collectionne dans une boîte secrète, si secrète d'ailleurs qu'il la révèle à la première menace de perquisition ! C'est si cliché et médiocre !

Le peu d'éléments psychologiques dont on finit par disposer sur le « vrai » Duxbury sont confondants d'invraisemblance, et l'on n'aura jamais vu un homme aux goûts si simples – car il apparaît d'une grande simplicité en général, et c'est pour l'essentiel ce qui l'oppose à sa femme qui est d'une sophistication pleine de malice et de ruse – avec un esprit si contourné ! Il faut imaginer que cet homme, qui aime la promenade, la pipe, la détente, le confort, qui se sacrifie toujours en somme pour sa tranquillité, qui apprécie les conversations courantes avec des inconnus et la nourriture élémentaire, aurait écrit un journal laissé en évidence à dessein de culpabiliser sa femme – lui qui souffre tant de ce procédé de culpabilisation qu'il déplore sans cesse et juge si vain –, journal dans lequel il s'invente même une maîtresse d'un soir ? Et l'on doit admettre également que ce même homme, si doux, si convenable, si embarrassé par les excès réguliers de son épouse, a adressé chez lui une lettre anonyme l'accusant d'infidélité, de façon à contrarier celle qui le sait pourtant impuissant et qui, malgré cette connaissance et en dépit de son manque d'autonomie patent, va employer un détective privé pour vérifier ce qu'elle sait faux de toute évidence – et Duxbury n'aurait pas manqué, comble d'imprudence, de se plaindre à la police de l'importunité d'un tel poursuivant, tandis que sa lettre de dénonciation est si manifestement un faux !

Ce n'est pas la rareté d'un profil littéraire qui me gêne, mais son incohérence (je veux souligner qu'a contrario le personnage de Harry Duxbury, le « fils », est très fiable, et que c'est justement ce qui le rend aussi peu truculent par rapport aux autres personnages du récit), et je préfère d'assez loin un Norman Bates de Psychose que notre John Duxbury moins surprenant mais plus contradictoire : car enfin, si ce personnage est capable d'échafauder une mise en scène de probité et d'honneur pour clamer son innocence à travers son journal exposé, si en somme son esprit est digne de mensonges et même de machination, pourquoi donc avoue-t-il à la fin ? – car c'est bien là, il me semble, que repose tout le suspense du livre, étant donné que son déni obstiné s'opposerait toujours efficacement à une accusation faible et sans preuve. Qu'on ait retrouvé chez lui des portraits de bodybuilders et que personne d'autre, en dépit de ses dires, n'ait fréquenté l'hôtel où il écrit avoir rencontré une femme, ce n'est pas là de quoi beaucoup l'accuser ni compliquer sa défense : il lui aurait été plus facile d'avouer son homosexualité qui ne constitue pas du tout un motif de meurtre ! Et pourquoi se dénonce-t-il alors ?

D'ailleurs, quel est-il, ce motif, pour autant qu'on estime qu'un roman policier repose sur un solide mobile ? On l'ignore au juste, il est seulement possible que son épouse ait refusé à Duxbury un baiser la veille au soir et que ça l'ait assez offusqué : mais aussi, ne l'a-t-elle pas vexé des dizaines, des centaines de fois, sans qu'il ait jamais pris le risque d'attenter à sa vie ?

Et voilà donc un roman policier dont le meurtre n'a pas de mobile, l'enquêteur pas d'autre méthode qu'une « intuition » pour confondre le tueur, et le criminel aucune crédibilité psychologique pour passer aux aveux comme il fait.

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