CHAPITRE 1, partie 3 - Errante

       Je sursautai.

Une joie euphorique m'envahit d'un coup : celle d'être encore présente. Ça avait marché. J'étais de nouveau dans la chambre, ma peluche dans la main, face à ma valise presque prête. Je ne comprenais toujours pas pourquoi je revenais toujours au même instant, sans l'avoir décidé. Peut-être parce que c'était le moment crucial avant que les choses ne changent...

Je me précipitais de nouveau vers mes parents, mais cette fois-ci, je savais absolument ce qu'il fallait faire, et je connaissais le chemin. Je sentais cette impression de vécu, sauf que j'avais le pouvoir de tout changer.

- Papa, maman! Il faut que je vous parle, c'est important.

Ils me regardaient alors avec leur sourire habituel, nais et sincère. Je n'avais pas de temps à perdre.

- Je n'ai pas de preuves de ce que je vais vous dire, mais vous devez absolument m'écouter. À la MTA, un homme... une bombe va exploser, juste avant que nous ne prenions l'avion. J'alertai, tentant de rester la plus naturelle possible.

Ma mère fronçait les sourcils, laissant tomber sur le sol toutes les affaires qu'elle avait soigneusement pliées. Elle était froissée de me voir baisser les coins des lèvres, perdant ce sourire habituel que j'avais toujours gardé, celui que cette société trop parfaite m'avait fait arborer. Elle se leva doucement et s'approcha de moi.

- Mon cœur... tu deviens folle... je crois que le docteur devrait venir plus souvent à la maison. Elle marmonna, soucieuse.

- Nan! Ne m'inspecte pas! Ni mes yeux, ni mon visage... Je suis tout à fait normale!

Elle me fixa, surprise, car c'est ce qu'elle s'apprêtait à faire. Je quitte la pièce en vitesse pour prendre une feuille de fils de molécules de kératine, et revins à leurs côtés pour dessiner une carte de la ville.

- Regardez, c'est le plan du trajet que nous allons emprunter avec la navette.

Ils inspectaient mon œuvre, passant leurs doigts tremblant sur le dessin, comme pour vérifier qu'il était bien réel. Je ne les avais jamais autant impressionné, et je me sentais intimement fière, et chanceuse d'avoir ce pouvoir.

- C'est donc vrai, répondit mon père. Mais comment sais-tu cela, Circée? insista-t-il, indécis.

- Parce que cela fait déjà deux fois que je reviens dans le passé. Je vous ai déjà perdus assez de fois, mais maintenant, nous devons arrêter l'homme qui va tuer toutes ces personnes à la MTA. Papa, appeler les forces de l'ordre ne te servira à rien... Je lui dis, le voyant empoigner son téléphone qu'il reposa dans l'immédiat. Le temps nous est compté, il faut partir et l'empêcher d'agir par nous-mêmes.

Ils continuèrent à me fixer longuement, quelques minutes après que je n'eut terminé de parler, digérant mes mots. Ma mère restait bouche bée, oubliant toutes mes paroles, sauf l'allusion à mon pouvoir de voyager dans le temps.

- Revenir dans le passé... souffla ma mère... La nature cache donc d'étonnantes possibilités.

- Ses pouvoirs sont tout, sauf naturels, rétorqua mon père, inquiet, me dévisageant, comme s'il redécouvrait sa propre fille.

Mes yeux se noyaient dans son regard sombre, presque menaçant. J'avais l'impression d'être un monstre à ses yeux. Je regardais alors ses éternelles cernes de travailleur de jour et de nuit, ne voulant plus le regarder droit dans les yeux, car je savais que son regard me ferait m'effondrer de chagrin. Je me sentis mal en ressentant cette peur qu'il éprouve envers moi et ma force... "Il devrait savoir que je n'utiliserais jamais cela contre lui ou maman" je me retenais de lui dire.

C'est alors que je me sentis fatiguée. En une fraction de seconde, mes paupières se refermèrent, m'obligeant à dormir, épuisée. Et, soudainement, je m'abattis sur le sol. Je luttais au fond de moi pour rester consciente. Qu'est-ce qui m'avait mise dans un tel état? L'utilisation de mes pouvoirs? Non... ce devait être simplement les émotions qui me submergeaient.

Excengue, chacune de mes respirations était un râle. Mes parents, terrifiés de me voir ainsi, vinrent à mon chevet et me portèrent sur leur lit.

- Cisée, qu'est-ce qu'il t'arrive? S'affola-t-il.

- Rien... Rien... Mais il faut faire vite...

- Tu vas rester te reposer à la maison... Nous allons aller sur place pour l'arrêter.

- Non papa... Je dois venir avec vous. Je ne veux pas qu'il vous arrive un problème. Je répondais, la gorge sèche.

Sans réfléchir, mon père me prit dans ses bras et me transporta jusqu'à l'entrée. Nous n'avions pas pris nos valises, ni aucune de nos affaires, d'ailleurs. Nous avions juste nos mentaux, et mon père avait, en plus, sur son dos, le poids d'une pauvre petite malade. Nous descendions jusqu'en bas de l'immeuble en moins de deux minutes, empruntant une des nombreuses capsules qui nous menaient jusqu'au rez-de-chaussée. La seule chose qui m'apaisait était la douceur de mon père, et le soin qu'il prenait à me porter.

J'haletais en rejoignant la rue. L'air remplissait enfin mes poumons, comme lorsqu'un enfant respire pour la première fois, et cela me brulait la gorge.

Les habitants affluaient aux alentours, courants, heureux, dans la rue, sans avoir la moindre idée de ce qu'il allait se passer peu avant 14h. Je les regardais marcher sur la zone piétonnière, au-dessus de laquelle passaient les navettes, de larges bulles de verre rondes qui transportent des dizaines de personnes, sans jamais se choquer. Nous montâmes dans la station, en hauteur. et entrâmes dans la première venue.

Mon père me déposa sur une des banquettes qui planaient sur les contours de la navette. Ma vue se brouillait, et j'avais de plus en plus de mal à discerner les autres voyageurs, qui me fixaient, craintifs, en voyant une enfant dans cet état, surtout à Octalia.

Le dos contre ce banc, mou et confortable, je regardais le ciel qui se dessinait au travers des parois transparentes de la ville. Je ne m'en étais pas rendu compte, mais nous avancions déjà, et mes parents s'étaient mis à genoux à coté de moi. Ma mère posait sa main sur mon front, qu'elle trouvait étrangement froid. Pour ma part, je pensais qu'ils se faisaient du souci pour rien.

Je déviais la tête pour ne plus apercevoir leurs yeux brillants de pitié. Des autres navettes passaient à ma droite, et, à leurs vitesses, j'avais l'impression de voir des gens voler dans l'air, car ces bulles étaient intégralement faites de matériaux transparents. Seules leurs carrosseries étaient parfois visibles grâce aux reflets des rayons de soleil qui les rendaient éblouissantes.

Et, de chaque côté de la rue, des immeubles s'étendaient si haut que je n'en voyais pas la fin. Ce n'étaient pas des bâtiments droits, mais parfois bombés, tordus, parfois faits d'étages qui planaient les uns au-dessus des autres, défiant les lois de la physique. Pourtant, la ville n'avait pas d'aspect grotesque avec ses formes irrégulières, cela lui donnait même un aspect plutôt sérieux, abouti et rassurant. Certains étagent étaient même différenciés des autres, personnalisés, comme si chacun des habitants s'était trouvé une fibre artistique. Chaque habitation se différenciait des autres. Et, plus on s'éloignait de mon quartier, c'est-à-dire du centre d'Octalia, plus les immeubles perdaient de leur charme, de leur identité. Ce n'étaient plus que des maisons identiques superposées, puis copiées à l'identique un mètre plus loin. Octalia n'était pas réellement un ensemble parfait, mais plutôt une ville, et ses banlieues, organisées dans l'échelle de la richesse que l'Homme a imposée depuis toujours.

Mon cœur se mit à battre de plus en plus fort lorsque j'aperçus enfin la MTA se dessiner derrière cet horizon d'immeubles. En moins d'une minute, nous nous trouvions déjà devant la large entrée de cette immense battisse. Le voyage en Amérique avait perdu toute sa place dans mon esprit, je ne rêvais plus que d'une chose : empêcher l'accident qui allait se produire. J'avais alors repris un peu de force, et je pris mes parents par la main pour aller le plus rapidement à l'intérieur. Nous bousculions les autres voyageurs, qui avançaient, comme des pions, suivant les courants.

C'est à ce moment-là que je le vis, tapant du pied, semblable à tous les autres qui l'entouraient. Ma main se leva instinctivement vers lui. Mon père le regarda avec horreur. Je le haïssais, cet inconnu, mais je me sentais tranquillisée de le voir devant moi, inactif. Il ne restait plus qu'à prévenir la sécurité des doutes que nous avions sur cet homme. Je l'observais, lui souriant, sans qu'il ne me vit. Et mon regard suivait toutes ces personnes qui allaient pouvoir rentrer chez eux tranquillement, ou voyager... simplement vivre. Mais mon estomac se noua lorsqu'une main vint prendre mon épaule. Je me retournai, et aperçus une petite fille, blonde, probablement plus jeune que moi. C'est celle que je voyais entre les mains de sa mère, lors de la première explosion... J'eus un petit rictus, sachant qu'elle pourrait grandir.

- Tiens, dit elle en me rendant mon sourire, le monsieur là-bas m'a demandé de te remettre ce mot.

Elle me tendait un petit morceau de papier, tandis que son autre main tendait l'expéditeur du message. J'avais un mauvais présage. Pourquoi cette personne n'est-elle pas venue me le dire directement? Je ne regardai même pas celui qu'elle me montrait, impatiente de savoir ce qu'on voulait me dire. Et, ne sachant pas parfaitement lire à cause de mon manque d'éducation, je lisais à voix haute chaque mot, trébuchant sur chaque syllabe.

" On ne trompe pas le destin, c'est lui qui nous prend."

Je déglutis, comprenant alors le sens de ces mots. Mon cœur tambourinait, et une boule se forma dans ma gorge, coupant ma respiration.Je relevais avec douleur les yeux vers ce criminel qui allait bientôt exploser. Et je manquai de faire un arrêt cardiaque. Il était debout, devant son siège, me fixant avec un effroyable sourire. C'était lui... lui qui m'avait envoyé cela.

Il ne fit pas de même que la première fois, ne permettant plus à tous ces pauvres êtres de ressentir la moindre peur monter en eux. En un quart de seconde, comme pour ruiner toutes mes chances, il explosa. Il savait que je voulais l'arrêter, et sa vengeance fut terrible. Je me mis à crier, d'un hurlement strident, pleins de colère, car j'avais de nouveau échoué. Et, alors que la flamme se rependait, je voulus revenir dans le passé... mais je n'y parvins pas. Ma force m'avait quitte, abandonné, me laissant seule. Je ressentais une réelle peur, car cette fois-ci je n'y échapperais pas... Sans mes pouvoirs, je n'étais rien. Et, dans un élan de désespoir, je pris les dernières énergies qu'il me restait pour les concentrer dans mes mains, avec l'espérance de revenir de nouveau dans le passé. Mais j'étais bien trop fatiguée. J'attrapai la main de mon père, et retombai en arrière, l'emportant dans ma chute.

M'apprêtant à sentir une vague de chaleur me recouvrir, je ne compris pas pourquoi un froid glacial m'enveloppait. En ouvrant les paupières, je vis un univers bleu, cylindrique, qui m'entourait. Mon père était suspendu à ma main, comme endormis. Et nous avancions lentement dans ce tourbillon azur. Au bout, je voyais l'espace de la MTA, et le feu qui se rependait lentement jusqu'à nous. Et je pleurais, admirant aux premières loges, derrière cet écran surprenant, les décombres de l'aéroport, et les mourants pousser leur dernier souffle... Et à l'arrivée, il y avait un monde encore inconnu.

Un coup surpuissant vint nous propulser en dehors de ce passage étrange. Un cercle, noir, se refermait doucement devant nous. Suffocante, je regardais autour de moi. J'étais à la maison. Et, au milieu du salon, un cercle noir se refermait peu à peu... Je n'avais pas voyagé dans le temps, je m'étais téléportée. Mes membres me faisaient mal, et, alors que je voulais me relever, je me rendu compte que mon père n'était pas là. Je courus vers ce portail sombre, et je l'aperçus, seul au milieu de ce bleu, en train de se faire assaillir par les flammes. Je tendais ma main, et, dans ce cylindre à la dimension surnaturel, le temps se faisait plus long. Mes doigts touchèrent difficilement les siens alors que le cercle se refermait de plus en plus, bloquant bientôt son passage. Il était emprisonné ici, et rien ne pouvait l'en échapper.

Des larmes commençaient à couler à flots sur mes joues, car je voyais ses jambes se faire consumer, avec une cruelle lenteur. D'un coup, je l'attrapais, et lorsque je le poussais enfin jusqu'à moi, là où une ne serait plus en danger, des flammes jaillirent de l'espace noir et m'éjectèrent contre le mur.

Ma tête tournait... mes yeux me brulaient... Que s'était-il passé? Je rouvris les yeux. Et je découvris avec horreur mon appartement en feu. La baie vitrée était brisée, et l'air qui venait mourir dans mon appartement amplifiait le feu. Je regardais alors mes bras, et j'étais miraculeusement intacte. En me levant, mon pied heurta quelque chose de mou... de chaud. Je baissai le regard. C'était une main. Celle de mon père. Je pleurais. Toutes mes émotions se relâchaient, d'un coup. Je voulus m'écrouler de douleur, mais des sirènes commencèrent à hurler en bas de l'immeuble.

Je courus dans le couloir, dévalai la rampe d'escalier sans contrôler aucun de mes sentiments. Je fuyais, car je n'avais plus rien, et je ne voulais plus rester ici. Je me retrouvais alors dans la rue sans le savoir, et je regardais mon immeuble, en face d'une vaste place, d'où on voyait le feu jaillir jusqu'à trois étages au-dessus de mon salon. Une fumée noire se rependait dans l'air. Bientôt, on allait se demander comment cela avait pu se produire, d'où venait cette main, tranchée, d'un corps introuvable, qui n'est plus qu'un tas de poussière, oublié dans un monde parallèle, bleu et cylindrique... Et, effondrée, je me mis à courir, loin du centre, loin du cœur d'Octalia qui ne m'avait causé que le plus grand des malheurs.

Je ressentais une rage incroyable, celle de ne pas être foutue de faire la seule chose que je pouvais faire, et dont je pensais avoir les capacités avec ce pouvoir surdimensionné... mais je m'acharnais à injurier ce ce monde qui m'avait menti, trahis. Je me fis une promesse : ne plus jamais faire un seul choix qui pourrait aider tous les autres, les habitants d'Octalia, qui ne me croiraient jamais.

Je me retrouvais seule, errant dans ce monde illusoire. Auparavant dans ma tour d'ivoire, j'étais à l'abri des horreurs qui se déroulaient sous mes yeux, n'ayant que le point de vue de ma fenêtre : celui qu'on me laissait voir... et j'avais à présent tout perdu.

Je me sentais faible, trop faible pour changer l'irréparable, et je le suis toujours. Car on ne trompe pas le destin, c'est lui qui nous prend... on ne réécrit pas l'histoire... je l'ai douloureusement appris. Depuis, je fuis, orpheline, cachant mes pouvoirs, et tentant de survivre dans ce monde cruel avec le peu de force qu'il me reste. Car maintenant je suis le spectre de Circée Bloom.

Et depuis ce jour, ma vie est un véritable cauchemar.



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J'espère que vous avez aimé ce premier chapitre :-)

Je sais, ce n'est pas très joyeux, mais je me devais d'expliquer la venue des pouvoirs de l'héroïne avant de vraiment passer à l'action ^^

Je vais au moins attendre une semaine avant de mettre la suite. N'hésitez pas à me laisser des commentaires :D

Bon week end!

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