BONUS: Un monde sans toi (Epic Inked Battle - round 3)

Le silence devient pesant.

Certes, pour Désiré, la notion de silence reste toute relative. Le cours d'eau chantonne sa clameur, des vaguelettes battent des temps irréguliers sur la paroi de la barque, et des gouttelettes clapotent au rythme des coups de rame. Des ramages étranges résonnent sur les berges boisées, où se mêlent croassements et pépiements. De petits rongeurs furètent sous les tapis de feuilles, tandis que des crapauds ressassent en boucle dans la vase leur puissant coassement.

Sur le passage de l'embarcation, la nature se tait un instant, et les animaux retiennent leur souffle. Mille paires d'yeux brillants épient les intrus, à l'affût du moindre geste menaçant, la moindre cause d'alerte.

Bien calé à l'arrière de la coque, dans le dos de Gwenhilde qui pagaie, Désiré ressent cette même impression de malaise.

Depuis qu'ils ont repris leur chemin sur la rivière, les deux voyageurs n'ont pas échangé un mot. Quelques paroles ont bien été prononcées, mais rien que l'on puisse qualifier de conversation. Gwenhilde s'est contentée d'aboyer des instructions sans attendre de réponse.

« Disperse les cendres. »

« Défais l'amarre. »

« Grimpe à bord. »

Désiré s'inquiète du regard fuyant de la batelière. Après les moments qu'ils ont passés ensemble, il aurait cru que l'ambiance serait moins moins tendue. Moins glaciale.

Gwenhilde ne se retourne même pas pour jeter un furtif coup d'œil, comme elle le faisait la veille. Sa tête reste obstinément braquée vers l'avant, et elle n'offre à Désiré que le rempart de sa cape sombre et de ses cheveux d'ébène.

Pourtant, la rivière est large et le courant tranquille et constant. Les obstacles sont rares, et il suffit de quelques coups de rame pour manœuvrer l'embarcation et l'éloigner des rochers qui affleurent çà et là.

« Ils habitent loin, ton clan ? demande Désiré dans l'espoir de démarrer la conversation.

— Non, rétorque la femme. Mais sa voix semble tendue, comme si cette seule syllabe lui coûtait un effort surhumain.

— T'es sûre que ça va, Gwenhilde ? »

Elle demeure muette. Désiré croit déceler dans la gorge de sa compagne de voyage comme des murmures marmonnés, presque une mélodie chantée, qui peine à s'exprimer. Il décide de ne pas l'accabler davantage, et prête l'oreille à sa chanson. Au fil des minutes, la voix se dénoue et Gwenhilde fredonne maintenant un air lent et mélancolique, aux accents de ballade médiévale.

Les paroles, dans une langue fluide aux consonnes gutturales, sonnent comme de l'islandais ou un genre de vieux dialecte nordique. À peine a-t-elle achevé la chanson, Gwenhilde reprend du début, et ainsi en boucle pendant de longues minutes. Désiré est sur le point de l'interrompre, quand soudain elle entame en français, sur la même mélodie.

Du sommet de la montagne
Dans la rivière d'argent
Un galet noir est tombé

Charriée par le courant
La pierre aux couleurs étranges
Descendra dans la vallée

Une main plongée dans l'eau
Des marais empoisonnés
Viendra pour la ramasser

Pour sa juste récompense
Elle recevra salaire
Du labeur de ses années

Le précieux joyau trouvé
Ornera le front du maître
Devant le peuple agenouillé

Il courbera nos échines
Avalera le soleil
Pour dans les ténèbres nous lier.

Désiré suit le cours de ce chant avec un intérêt croissant, et une inquiétude tout aussi grandissante. Au bout de sa ballade, Gwenhilde entame de nouveau la mélodie, et des spasmes soulèvent ses épaules, tandis que son torse s'incline vers l'avant. Elle porte la main à son visage. Désiré ne saurait dire si elle rit ou pleure. Il se penche vers elle et lui touche l'épaule.

« Gwenhilde, ordonne-t-il d'un ton sec. Accoste ta barque. »

La batelière obtempère, et de quelques mouvements de rame, fait virer l'embarcation vers la rive. Désiré saute dans l'eau peu profonde et tire la coque sur la terre ferme. Gwenhilde pose sa pagaie et descend à son tour. Tandis que Désiré s'échine à hisser le bateau sur la berge, elle lui tourne le dos. Mais il n'a pas besoin de la voir pour comprendre que son menton tremble, que ses dents s'entrechoquent, et que ses joues sont humides.

« Suis-moi, commande-t-elle.

— Y a pas moyen. Je me casse de l... »

La lame courbe pointe à dix centimètres de sa gorge. L'expression de Gwenhilde traduit une telle fureur, que ses prunelles noires semblent brûler derrière ses sourcils froncés, et les larmes qui noient ses paupières.

« Tu n'iras nulle part. Tu n'en as pas le droit, Désiré, fils de Baba.

— Écoute, j'ai pas tout compris à ton petit jeu, mais ta chanson m'a bien refroidi. Déjà, dès qu'y a un truc noir dans vos histoires, je sais que c'est pour ma gueule. Et j'ai pas eu l'impression que ça partait vers un happy end. Donc je me tire.

— Ils te retrouveront, où que tu ailles ! s'écrie la brune d'un ton devenu soudain suppliant.

— Tu m'en as trop dit, maintenant. Vas-y, accouche. »

La pointe de l'arme tremble quelques secondes, puis tombe vers le sol. Gwenhilde rengaine son sabre.

« Je vais te monter depuis la butte. Suis-moi, s'il te plaît. »

La femme gravit prestement la pente de la colline qui longe le fleuve. Désiré lui emboîte le pas, et peine à garder le rythme. La côte est raide, et l'ascension relève davantage de l'escalade que de la marche. Dix minutes plus tard, ils débouchent enfin au sommet. La vue dégagée leur révèle un paysage de plaine, où serpente le lit de la Celebrant. Désiré reprend son souffle, et vient s'asseoir à côté de Gwenhilde, sur une souche morte.

Le terrain en aval s'aplatit peu à peu en paresseuses collines, et plus loin encore, il aperçoit un fleuve qui s'élargit en un large delta, dont les eaux laissent échapper une fumée à la couleur malsaine.

« C'est là-bas que tu veux m'emmener ?

— Ainsi l'exigent les maîtres, murmure Gwenhilde, le menton baissé.

— Ils ont des projets pour moi, tes maîtres ?

— Ils tueront tous les membres de mon clan, si je ne te conduis pas auprès d'eux, au-delà de Plain-Palus, aux marais morts.

— Ravissant, commente Désiré. Je comprends mieux pourquoi tu ne veux pas me laisser filer.

— Oh, mais tu pourrais, s'écrie la jeune femme. Tu devrais. Va-t'en. Et ne te retourne pas.

— Non. Je crois que le seul moyen de me barrer de ce monde, c'est d'aller au bout.

— Tu as raison. Mais tu ne peux les vaincre. Ils te prendront, et tu resteras leur esclave pour toujours.

— Bah, fait Désiré en haussant les épaules. J'ai pas vraiment le choix.

— Si, tu l'as. »

Gwenhilde plonge ses magnifiques yeux dans ceux de Désiré, et son regard se durcit.

« Ce monde n'est pas le tien, n'est-ce pas ?

— Carrément pas.

— Quels sont tes derniers souvenirs, avant que tu n'arrives ici ?

— C'est flou. »

Une intense migraine frappe le crâne de Désiré, comme une cloche d'église dont le sonneur se serait pendu.

« Fais un effort, encourage la batelière.

— Je revois Tel Aviv. La discothèque. Je suis sorti prendre l'air, et puis... Une camionnette, des hommes armés. Ils m'ont... Non. Je ne veux pas revivre ça.

— Tu le dois, déclare Gwenhilde en posant sa main sur la sienne. Ils t'ont enlevé, et infligé les pires tortures.

— Non ! »

Désiré se lève et se prend la tête entre les mains. Une douleur insupportable dans les côtes le plie en deux. Lorsqu'il regarde ses avant-bras, il y découvre des dizaines d'entailles. Tout son corps le met à l'agonie.

« Souviens-toi, Désiré, continue Gwenhilde. Les électrocutions, les simulacres de noyade. Ils ont duré toute la nuit. »

Désiré crache de pleines gorgées d'eau, et d'atroces brûlures lui dévorent la peau. Il se tord de douleur au sol.

« Comment tu sais ? balbutie-t-il. Comment tu fais ça ?

— Au petit matin, tes amis t'ont secouru.

— Freyd. Piaget.

— Mais tu as trop souffert. Tu as des fractures, un poumon collapsé... »

Il se sent étouffer. Le goût du sang lui monte à la bouche.

« ... et si tu ne reçois pas des soins d'urgence, tu vas mourir. Quand tu seras mort, tu serviras mes maîtres pour l'éternité. Voilà ce qui t'attend si tu continues ta route avec moi. »

Au moment où il comprend, Désiré sent la douleur refluer, se retirer comme une marée descendante. Il respire à nouveau. Il reprend ses esprits et se redresse lentement, la main sur les côtes.

« Donc rien de tout ça n'est réel ?

— Bien sûr que si ! C'est même la seule réalité qui compte, en ce moment de ton existence.

— Comment je retourne chez moi ?

— Tu dois payer le prix.

— Parfait. Dis-moi ce que je dois faire, et je te donnerai tout ce que tu veux.

— Ne sous-estime pas le sacrifice qui te sera demandé. »

Gwenhilde se baisse, et s'assoit à même le sol près de Désiré. Son visage s'approche du sien, et soudain Désiré sent son souffle sur ses joues. Ils s'observent un long moment sans rien dire.

« Te souviens-tu de l'objet de ta quête, dans le monde d'où tu viens ?

— Jen.

— La femme que tu aimes, confirme Gwenhilde. Tu la vois en moi, n'est-ce pas ?

— Ouais, admet-il. T'es son portrait craché.

— Tu ne le dois pas. En fait, je suis la seule raison qui te retient ici-bas. Il faut abandonner toute volonté de la chercher, de la retrouver à travers moi.

— Mais je cherche pas à…

— Très bien, l'interrompt-elle. Dans ce cas, tu n'auras aucun mal à accomplir ce qu'il faut. »

Elle se redresse et le toise d'un air glacial, puis défait son fourreau de sa ceinture. Elle tend la poignée de l'arme vers Désiré.

« Fais-le, commande-t-elle, et tu seras libre. »

Ses yeux ne cillent pas une fois. La détermination est ancrée dans ses traits comme une loi dans la pierre. Désiré pose le plat de la main sur le pommeau du sabre et se relève péniblement. Il lui pose ja main sur l'épaule et lui rend son regard.

« C'est la seule solution ? » Elle acquiesce. « Alors, allons rencontrer tes maîtres. »

***

L'horizon rougit sur les eaux stagnantes du delta de l'Anduin. Les reliefs arrondis des collines ont depuis longtemps cédé la place à une étendue plate et gorgée d'humidité, où poussent de malingres roseaux. Des vapeurs souffreteuses et nauséabondes s'élèvent en paresseuses fumerolles au-dessus de la surface, et teintent la lumière déclinante d'un vert maladif.

Désiré et Gwenhilde pagayent de concert pour progresser dans ce paysage de désolation, où le fleuve a perdu la moindre vigueur. Çà et là, de grosses bulles de gaz crèvent la surface et se consument en de subites flammèches bleues.

Le soleil couchant étire l'ombre de leur embarcation qui les précède sur les eaux mortes.

« Nous arrivons. » souffle Gwenhilde.

En risquant un regard dans les eaux, Désiré croit voir des visages délavés et macabres danser sous la surface. Il se prend à frissonner à l'idée de ce qu'il adviendrait si la barque chavirait.

La lumière décline encore, à mesure que s'égrainent les minutes. La brume de mort resserre davantage son étau sur les voyageurs. Au loin, les sommets d'une montagne forment une haute et impénétrable muraille, derrière laquelle fait rage une tempête. Entre deux pics se dresse une haute tour nimbée d'un inquiétant halo cramoisi.

Désiré est le premier à remarquer la bande de terre sombre qui leur barre le passage.

« Désiré, murmure Gwenhilde, il est encore temps de …

— Non, répond-il sèchement. Je leur démonte la gueule et on en parle plus. »

La barque fend les eaux et touche enfin la berge. Dans la pénombre qui s'installe, Désiré perçoit des silhouettes imposantes debout en demi-cercle.

« Le comité d'accueil est prêt. »

Il bondit sur la terre ferme et inspire un grand coup avant de s'avancer. Ses baskets s'enfoncent bruyamment dans la boue à chaque pas, et Gwenhilde le suit à quelques enjambées.

Ils sont huit. Les contours de leurs corps indiquent des guerriers en armure, parfois en longues robes, dont la stature dépasse largement celle d'un homme. Loin derrière eux, Désiré devine des montures imposantes. Il entend des cliquetis de harnachements, ainsi que de longues chaînes. Il vient se placer au centre du demi-cercle.

Et attend.

Une figure émerge de la brume et se dresse à trois petits mètres devant lui. La distance lui paraît excessivement courte, et il se sent bien trop à portée de la créature. L'être sombre porte une couronne.

« Tu es venu, résonne une voix caverneuse.

— Ouais. Paraît que vous me cherchez. Vous me voulez quoi ?

— T'offrir ceci. »

Le géant tend sa main gantée de fer noir, et tient entre ses doigts un anneau d'airain.

« Enfile l'anneau de pouvoir et rejoins les Seigneurs de ce monde. »

Un sentiment d'impuissance étreint Désiré. Il avait envisagé de défier les maîtres de Gwenhilde en combat singulier, et de les vaincre les uns après les autres. Il réalise à cet instant que le monstre qui lui fait face représente un adversaire bien au-delà de sa portée. Il jette un regard désemparé aux alentours et pose nerveusement la main sur la poignée de son couteau.

Un cri barbare retentit derrière lui. Pris de surprise, Désiré fait volte face, la lame au clair. L'attaque de Gwenhilde est rapide, mais mal ajustée. La lame décrit un large cercle et atteint Désiré à l'épaule, mais de la partie de la lame la plus proche de la garde. L'attaquante, emportée par son propre élan, trébuche vers l'avant et tombe littéralement sur Désiré. De son bras blessé, il étreint la femme contre lui et lui jette un regard implorant.

« Pourquoi t'as fait ça, Gwen ?

— Sauve-toi, Désiré, lui chuchotte-t-elle, le visage inondé de larmes. C'est tout ce qui importe. »

Elle serre la main de Désiré sur le manche du couteau maculé de son sang, et tire vers elle. Un coup sec.

« Non ! »

Désiré hurle, mais il est trop tard. Le corps de Gwenhilde devient flasque et sans vigueur. Il la maintient tant bien que mal debout, et glisse son épaule sous elle pour l'empêcher de choir.

Alerté par un bruit de chaîne, il se précipite vers l'avant sans prendre le temps de se retourner.

Un immense boulet, de la taille d'une tête humaine, hérissé de lames affûtées, percute la terre à l'endroit même où il se trouvait une seconde plus tôt. Le Seigneur des damnés fond sur lui avec la force de quatre bœufs, et fait de nouveau tournoyer son massif fléau d'arme.

Désiré prend le sabre dans la main de Gwenhilde, et soutient la mourante de son bras gauche. Il esquive miraculeusement un moulinet de l'arme géante, et continue de céder du terrain.

À chaque pas en arrière, il constate que l'eau monte. D'abord, ce ne sont que quelques flaques éparses, puis il a de l'eau jusqu'aux chevilles. À présent aux genoux.

Acculé par les flots, face au furieux démon, il sait que le moment est décisif. Le monstrueux boulet s'abat. Désiré pousse le corps de Gwenhilde d'un côté, et plonge de l'autre.

Le morceau de métal lui lacère la cuisse et fracasse son genou. Une gerbe d'eau et de sang lui éclabousse le visage, et une grande vague l'emporte.

« Gwen ! » crie-t-il par-dessus le tumulte.

Mais il ne reçoit en réponse que le rugissement des eaux.

La vague de fond balaye les huit Nazgûl et leurs montures infernales. Elle inonde les mines des nains, submerge la Lorien, engloutit les forteresses des hommes et avale les bateaux. Les flots de sang enflent et noient les armées des orques, emportent comme des pantins les cavaliers et les trolls, les wargs et les uruk hai. Elle noie les héros et les anonymes, les braves et les traitres. Les flots déchaînés submergent la Comté, le Gondor et l'Isengard. Ils frappent les ents de Fangorn, engloutissent les rois rôdeurs, les discrets hobbits, les terribles araignées. Ils renversent les tours des magiciens et emportent avec eux les anneaux, les épées et les couronnes. Les eaux tumultueuses montent encore, elle dépassent les montagnes, les volcans, elles happent les aigles dans le ciel, elles recouvrent même les terres de légende, loin à l'ouest.

Cette Terre se noie, et Désiré lutte de toutes ses forces pour rester à la surface. Le niveau monte, comme une colère qui n'aurait plus de limite. Il s'élève plus haut que le ciel. Et par dessus le vacarme de la mer en furie, il croit deviner une voix lointaine qui lui livre cet adieu.

« Va, Désiré, fils de Baba. Et puisses-tu trouver enfin celle que tu cherches. »

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