Chapitre 9: Absolution


Résumé:

Valjean soigne l'inspecteur; Javert réfléchit sur lui même.

" Il faut plus de courage pour souffrir que pour mourir".

-Napoléon Bonaparte

***

La tête de Javert battait. Il se débattait. Quelque chose le maintenait au sol, s'enfonçant dans le haut de ses bras et le bas de ses jambes. Il était attaché à une table par des cordes épaisses et lourdes, comme celles du gréement d'un bateau. Il lutta contre elles, mais ne réussi qu'à s'écorcher.

Il faisait sombre, d'un bleu crépusculaire, et il pouvait tout juste distinguer les silhouettes de bâtiments en ruine et les piles de meubles brisés. Le bruit des fusils au loin résonnait sur les murs. L'air sentait la poudre à canon et le sang. Il ne pouvait pas voir les étoiles à cause de la brume persistante de fumée.

Bientôt, ils reviendraient pour lui, les étudiants. Ils le tueraient. Il savait qu'ils le feraient. Ils ne quitteraient pas ce monde, ne perdraient pas ce combat, sans l'emmener avec eux. La dernière petite vengeance dont ils étaient capables.

Il regrettait qu'ils ne l'aient pas tué plus tôt. Cette attente... il ne pouvait pas la supporter. Mieux valait en finir le plus vite possible.

Une silhouette apparu dans l'obscurité, se rapprochant de lui.

Javert ne pouvait pas distinguer son visage, mais il savait qui c'était. "Toi..."

Donc, c'était comme ça que ça devait se passer, alors. C'était peut-être plus approprié. De cette façon, il y avait une sorte de conclusion dans sa mort. La fin d'une histoire qui avait duré trop longtemps, la résolution d'un ancien conflit.

"Fais-le, alors", dit-il. "Prends ta revanche."

"Chut", le fit taire la silhouette. Il jeta un coup d'oeil en arrière par-dessus son épaule.

Javert sentit une main sur sa poitrine. Il y eut une pression, et l'homme atteignit sa poitrine, sa cage thoracique, et une panique vive et soudaine saisit Javert quand il réalisa ce qui se passait. Il se tordit sous sa main, en vain ; les cordes le tenaient fermement. Attaché comme un agneau à l'abattoir, il était à la merci de l'homme.

Il sentit des mains se refermer sur son coeur, des mains larges et puissantes, qui auraient pu lui ôter toute vie. Il tremblait de terreur et d'agonie. "N-non ; qu'est-ce que tu- ?"

"Shh," implorait l'homme, s'efforçant de retirer son cœur de sa poitrine. "S'il te plaît."

Comment pouvait-il faire ça ? Comment quelqu'un pouvait-il faire ça - retirer son coeur de sa poitrine sans le tuer ? Et pourtant il battait, même s'il était arraché, et il pouvait le sentir, sentir les mains de l'homme autour de lui, le tenant comme un petit oiseau fragile.

Javert laissa échapper un grognement rachitique, un gémissement, horrifié. Cette sensation ! Cette vulnérabilité !

Avoir cette chose misérable, faible et méchante arrachée de sa cage. Être mis à nu comme ça ! Il était paralysé par la peur. "Non, arrête ça ; sto-"

"Je suis désolé", souffla l'homme, et Javert put apercevoir son visage. Il était triste, effrayé et plein de remords. "Je ne peux sauver qu'une partie de vous."

"Quoi ?" Javert eut un sursaut en réalisant ce que l'homme avait l'intention de faire. " Non !" éclata-t-il, " Non , tu ne peux pas..."

Des cris s'élevèrent de l'autre côté de la barricade, et ils se rapprochèrent, suivis par des bruits de pas.

L'homme regarda dans leur direction avec panique, puis tourna à nouveau son regard vers lui. "Je suis désolé", dit-il à nouveau, s'écartant de la table et reculant lentement.

"Non, tu ne peux pas faire ça", réussit à dire Javert, malgré la douleur qui s'était emparée de son corps alors qu'il essayait de se libérer. "Tu ne peux pas..."

Les pas se rapprochaient, dépassant le coin.

Avec un dernier regard désespéré vers lui, l'homme détala, s'enfuyant dans la nuit.

"Non !" cria Javert, toujours attaché et piégé alors que l'homme s'enfuyait avec la partie la plus sans défense et la plus soigneusement gardée de son âme.

Il était censé le tuer, pas... pas... !

"Comment oses-tu ?" cria-t-il après lui, "Comment oses-tu ?". Qui t'en a donné le droit ? Valjean !" Sa voix se brisa quand les rebelles apparurent, tous rougeoyants de sang et de gloire. " Valjean !"

Ils s'approchèrent de lui avec un regard dans leurs yeux aussi tranchant que leurs lames.

Et il continuait de pleurer après ce maudit voleur. "Espèce de salaud !" La force le quitta, et il resta allongé, tremblant, les larmes coulant sur les côtés de son visage. "Valjean..."

"Nous n'avons plus de balles", dit un des écoliers.

Ils l'entourèrent,, et il frissonna devant eux, dépouillé de son calme et de son sang-froid, la poitrine grande ouverte et béante, comme une gueule noire, brute, viscérale et creuse. Ils pouvaient voir jusqu'à son cœur, et il n'avait plus rien pour se protéger de leur colère.

Ils le laissèrent seul dans les rues désertes et enfumées, ensanglanté et brisé.

Les cordes qui l'avaient attaché à la table avaient disparu, mais la martingale était restée, ainsi que les entraves autour de ses chevilles. Il n'avait plus assez de force pour essayer de les couper. Il resta étendu, épuisé, mourant dans la ruelle, seule étincelle de vie au milieu d'un tas de cadavres, respirant son dernier souffle.

Au bout d'un moment, il entendit à nouveau des pas, cette fois plus ordonnés, plus lents. Il savait que les écoliers étaient partis, vers leur mort ou autre. Alors qui cela pouvait-il être ?

Un groupe d'hommes dans l'ombre sortit de l'obscurité et s'arrêta en passant devant lui.

"Eh bien, c'est Javert", remarqua l'un d'eux.

La police, la garde, ses collègues et supérieurs ! Ils étaient venus pour surveiller la répression finale des insurgés.

Ils ne semblaient pas, pour une raison quelconque, s'attendre à le trouver vivant.

Une petite lueur d'espoir brilla en lui. Ils pouvaient l'aider, le guérir, le sauver.

Mais ils sont restèrent là, à le fixer d'un air morose, leurs visages étant des masques noirs dans la nuit.

Javert les regardait, les implorant du regard, un soupçon de peur commençant à se former au fond de son esprit.

"C'est dommage", entendit-il dire.

"Oui. C'était un si bon officier."

"Il n'y a rien à faire alors ?"

"Regardez-le." Une main fit un geste vers sa poitrine ensanglantée et le trou béant où se trouvait son cœur. "Quelqu'un a volé sa détermination. On l'a arraché de sa poitrine. Il est inutile, maintenant."

Javert trembla de peur. "N-non, ce n'est pas..." Il essaya de protester, de se défendre, de cacher la blessure, mais ils avaient vu, et il ne pouvait pas nier ce qui s'était passé. "Ce n'est pas ma faute", supplia-t-il, rampant dans le coin. "Ce n'est pas ma faute, je n'ai pas demandé ça. Je ne voulais pas être..."

"La loi en lui est morte", dit un autre. "Il a laissé son âme être touchée. Maintenant, il ne pourra plus jamais redevenir ce qu'il était. Il vaudrait mieux mettre fin à sa misère, avant qu'il ne tombe plus bas."

"Non, non," s'étouffa Javert, "s'il vous plaît, je peux arranger ça, je peux... Si je le ramène, si je reprends ce qu'il a volé..."

"Ça ne règlera pas les choses. Déjà, tu as été souillé. Il n'y a aucun moyen de réparer ce qui a été fait. Viens, maintenant. Ne rampes pas. Garde le peu de dignité qu'il te reste. On va faire vite."

Javert tremblait, les yeux exorbités, des gémissements s'échappant de sa gorge. Il essaya de s'éloigner d'eux, mais c'était inutile ; son chemin était bloqué par des tables et des chaises cassées et des chariots renversés.

Ils se rapprochèrent de lui, le surplombant et masquant le ciel.

Le trou dans sa poitrine palpitait sous le poids de ces yeux qui le jugeaient. Si vide, si tendre.

"Pathétique", dit encore quelqu'un.

"Tais-toi maintenant", murmura Chabouillet, le prenant par les cheveux et positionnant sa tête sur le billot. "Personne n'a besoin de savoir."

"Non", pleurait Javert, les larmes chaudes sur ses joues, le corps parcouru de frissons et de sanglots. "Non..."

Il leva les yeux vers l'éclat de l'acier suspendu au-dessus de sa tête et donna une secousse désespérée.

Pour cela, on lui enfonça le visage dans la pierre froide et impitoyable. Il entendit le grincement du métal glissant sur le métal, et poussa un cri lorsque la lame de la guillotine s'abaissait.

Ce cri semblait se répercuter dans l'éternité. Finalement, il s'éteignit et le laissa flotter dans le vide, noir et infini, mais qui l'entourait, l'écrasait.

C'était une torture. Il n'était plus vivant, mais il n'était pas tout à fait mort. Quelque part, d'une manière ou d'une autre, il était toujours enraciné par quelque chose, une corde qui l'attachait encore à cette enveloppe mortelle.

Il entendit, faiblement, une sorte de bruit sourd et régulier. Peu à peu, le son devenait plus fort. Il fut ramener à la conscience par ce bruit, et avec lui apparurent de vagues flashs d'informations sensorielles.

La texture d'un tissu qui l'effleurait.

Des pas sur la terre, rapides, qui courent.

Le souffle irrégulier et haletant de quelqu'un.

Avec un faible gémissement, il réalisa ce que ce bruit sourd était. C'était le pouls de son cœur, qui battait encore malgré tout, serré avec acharnement contre la poitrine de Valjean. Javert était lié à lui, ce dernier vestige de lui-même, la seule partie de lui à s'en sortir vivant. Et il regrettait sa vie, même s'il s'y accrochait.

Il sanglotait dans l'obscurité, désolé et impuissant, conquis et vaincu. Il voulait s'effacer de l'existence, disparaître dans le repli indulgent de la mort.

Mais l'homme ne le laissait même pas faire !

Pourquoi avait-il sauvé cette partie de lui, cette chose terrible et laide ? Pourquoi l'avait-il gardé si précieusement, la mettant à l'abri du danger ?

Javert ne comprenait pas. Il ne voulait pas comprendre.

Mais la chaleur de l'homme s'infiltrait en lui, et il n'avait aucune défense contre elle.

D'une certaine manière, cette incompréhensible gentillesse le blessait plus que tout ce qu'il avait jamais ressenti dans sa vie.

Lorsque Valjean s'arrêta enfin de courir, à l'abri de leurs poursuivants, il s'agenouilla et se plia en deux, reprenant son souffle. Il tendit le cœur qu'il avait porté comme un nourrisson dans ses bras pendant des kilomètres et des kilomètres, et le regarda avec étonnement, avec inquiétude, comme pour l'inspecter. Haletant, il pressa ses lèvres contre lui en signe de soulagement.

À cette sensation, une agonie déchira Javert. Il hurla, des flammes s'échappèrent de son cœur et son corps se reforma dans une gerbe de feu. Il essaya de déchirer son âme, de se déchirer en morceaux, d'arracher cet organe vil et battant de sa poitrine - n'importe quoi pour mettre fin à cette douleur atroce - mais tout ce qu'il fit, ce fut de rendre les flammes plus vives.

Il sentit que Valjean saisissait ses épaules.

"Qu'as tu fait ?" Lui rugit Javert dessus, le feu s'élevant, tourbillonnant autour de lui en rafales ardentes. " Qu'as tu fait ?" Il poussa un autre hurlement de douleur, se débarrassa de lui et recula en titubant.

L'homme l'entoura de ses bras, le serrant contre sa poitrine - essayant de le réconforter, même si ses vêtements et ses cheveux blancs comme neige prenaient feu.

Il ne semblait même pas remarquer qu'il était en train de brûler vif, et Javert était trop accablé pour s'en soucier.

Et alors que les flammes les consumaient, Javert ne pouvait entendre que ses propres cris.

***

Javert l'inquietait. La fièvre de l'homme était dangereusement élevée. Son coeur battait la chamade. Il était assailli de crises au cours desquelles il convulsait, se secouait dans son lit, s'agrippant aux draps dans la douleur ou le désespoir de Valjean ne savait quoi. Pendant de brefs instants, ses yeux s'ouvraient en grand et étaient vitreux, comme s'il contemplait le visage de la Mort elle-même. Mais le plus souvent, ils restaient fermés, crispés dans l'agonie, son front perlé de sueur, ses dents serrées. Il haletait, gémissait et pleurnichait comme un chien mourant.

L'homme délirait. Il criait dans son sommeil, parfois de peur, parfois de colère, parfois de supplication. La plupart du temps c'était dans un français brouillé, mais parfois Valjean pensait que cela ressemblait à quelque chose d'entièrement différent.

Les bribes de mots qu'il parvenait à saisir lui brisaient le cœur.

" Laisse-moi mourir ", répétait-il. Parfois c'était un cri, plein de fureur, et d'autres fois, un plaidoyer si angoissé qu'il faisait pleurer Valjean.

Et puis, en sanglotant : "Je ne veux pas de ça. Je ne veux pas de ça."

Parfois, ce n'était rien de plus que son nom, "Valjean", d'une voix fêlée et languissante. Valjean ne savait pas si l'homme le suppliait de l'aider ou s'il était en train de mourir de ses mains.

Il ne pouvait rien faire d'autre que de s'asseoir à ses côtés et d'essayer de le calmer, en le rassurant doucement et en le touchant tout aussi doucement. Il l'avait déshabiller, essuyait la sueur de sa peau avec un chiffon frais et humide, et essayait de lui donner un verre d'eau aussi souvent qu'il le pouvait.

Pourtant, ce n'était pas suffisant.

La fièvre de l'homme ne faisait qu'empirer. La vie semblait s'échapper de lui, le délire devenant de plus en plus profond.

Valjean envisagea de rappeler un médecin, mais quel que soit le médicament qu'il prescrirait, il craignait qu'il ne fasse que saper le peu de force qui restait à Javert et le plonger dans un sommeil profond et épouvantable dont il ne se réveillerait jamais.

Il ne savait pas quoi faire d'autre. En désespoir de cause, il remonta le lavoir en bois de l'étage inférieur et le remplit seau par seau avec l'eau du puits du boulevard.

Fronçant les sourcils avec remords, il glissa ses bras sous l'inspecteur inconscient et le porta comme un enfant jusqu'à la baignoire.

"Je suis désolé pour cela", dit-il en le faisant descendre avec précaution, sous-vêtements et tout, dans l'eau.

Javert sursauta, ses yeux s'ouvrirent d'un coup, vitreux et aveugles. Respirant de façon erratique, il se débattit pour s'échapper, une expression terrifiée sur le visage.

Valjean enroula ses bras autour du torse de l'homme, le tirant en arrière, essayant de le stabiliser et de l'empêcher de se blesser. "Ça va aller !" s'exclama-t-il en le retenant. L'eau l'éclaboussait, lui et le plancher en bois dur sur lequel il était agenouillé, tandis que l'homme se débattait contre lui. "Javert ! Javert, tout va bien ! Calme-toi."

L'homme tremblait toujours, mais il semblait réaliser qu'il était complètement piégé, car ses tentatives de fuite devenaient faibles.

" Chut ", murmura Valjean. " Chut ..." Il lissa les mèches de cheveux sombres et humides qui s'étaient collées sur le visage de l'homme, lui murmurant du réconfort, ses lèvres se posant juste au-dessus du sommet de sa tête.

Javert se calma un peu, mais pas beaucoup. Il tremblait convulsivement. Ses yeux bleus glacés ne fixaient rien - ce qui, dans son esprit, était peut-être quelque chose - tandis que les larmes coulaient, traçant des chemins étincelants sur ses joues. Entre ses halètements pour respirer, il gémissait de peur.

Valjean le tenait farouchement, l'étroitesse de son emprise aidant un peu à supprimer les hoquets qui secouaient la poitrine de Javert.

"Tu es en sécurité", lui promit Valjean, incertain que l'homme puisse même le comprendre. "Je suis là, à côté de toi, d'accord ? Je ne te laisserai pas partir. Reste tranquille, ça va s'arranger. C'est ça. Juste comme ça."

L'homme baissa la tête et se replia sur lui-même.

"Voilà."

Javert s'affala sur lui, sa respiration était irrégulière et difficile. Il frissonnait contre lui, claquant des dents, cherchant la chaleur dans ses bras comme un homme qui meurt de froid.

Valjean avait déjà entendu quelque part que des fièvres particulièrement graves pouvaient, à un certain point, donner à la victime une sensation de froid, mais il n'avait jamais pensé que cela pouvait être aussi grave.

Pour Valjean, l'eau de la baignoire était tiède. Mais pour Javert, ça devait être comme si elle venait directement d'un glacier des Alpes.

Valjean le berçait doucement d'avant en arrière, en espérant que ça le calmerait un peu.

"Je suis désolé. Je suis tellement désolé", murmura-il, en posant son front au sommet de la tête de l'homme. "Je n'ai jamais voulu que tout cela arrive. Je ne savais pas ce que ça te ferait. Je... je ne savais pas. Je suis désolé. Je voulais juste que tu vives."

Javert ferma les yeux et enfoui son visage dans le creux de l'épaule de Valjean, en tremblant. Il resta assis comme ça pendant un long, long moment.

Finalement, la tension dans ses muscles commença à se dissiper, et il se détendit un peu, se laissant aller contre lui et retombant dans la brume du sommeil.

Valjean vérifia la température de l'homme.

Il était chaud, mais pas aussi brûlant qu'il y a une heure. L'eau avait fait son travail.

Il laissa échapper un petit soupir de soulagement, pressant ses lèvres sur le front de l'homme et envoyant une prière de remerciement à Dieu.

Lentement, pour ne pas le tirer de son sommeil, il sortit Javert de la baignoire et l'allongea sur une pile de couvertures qu'il avait empilées sur le sol. Il essuya l'eau des longs cheveux de l'homme, les peignit avec ses doigts et enleva soigneusement les nœuds, contemplant pensivement les mèches grises au milieu du brun-noir.

Il attendit que les sous-vêtements de l'homme sèchent avant de le prendre dans ses bras et de le remettre sur le matelas.

"Dors bien", murmura-t-il en remontant le drap sur lui.

Et pour la première fois depuis des jours, Javert dormit.

***

Tout était en feu. Son âme même. Cette terrible agonie de la vie - avoir ses entrailles exposées, recevoir de la pitié, de la bonté, de l'amour même - de la part de quelqu'un qui avait tous les droits de le haïr, de quelqu'un pour qui il devrait être impossible d'être bon - était plus qu'il ne pouvait en supporter. Javert s'était enflammé à cause de lui, à cause de ce qu'il lui avait fait, et les flammes l'avaient dévoré jusqu'à ce qu'il n'existe plus rien d'autre au monde que la torture et la misère.

Et puis, d'un seul coup, les flammes furent étouffés, éteintes instantanément par un plongeon dans l'eau glacée.

L'obscurité, la pression sur lui...

La Seine ?

Valjean l'avait-il poussé dans le fleuve ? Avait-il sauté ? Étaient-ils tombés ensemble ? Il ne pouvait pas se souvenir. Tout ce qu'il savait, c'était ce froid pénétrant qui glaçait le sang dans ses veines.

Les flammes avaient disparu, il était à nouveau lui-même, réel, corporel. Son corps n'était plus un feu d'enfer mais de la chair, solide, lourde et moite dans les eaux froides. Et il s'enfonça, et s'enfonça, et s'enfonça, de plus en plus loin de la lumière. L'air s'échappait d'entre ses lèvres et flottait vers la surface.

Donc, ce n'était pas par le feu qu'il allait mourir, mais par la glace. Mais à ce stade, la mort était une libération. Il ne pouvait plus supporter cette souffrance. Mieux valait que l'eau l'engourdisse et le laisse s'échapper.

Et pourtant, il se révoltait contre elle, alors qu'elle lui volait la vie. Cette brûlure dans ses poumons, la douleur dans sa poitrine, il ne pouvait s'empêcher de lutter. Il se débattait, convulsait, impuissant face aux profondeurs de la rivière. Il ne pouvait même pas garder sa dignité face à la mort, pas à la toute fin. Suffoquer, haleter pour respirer là où il n'y avait que de l'eau.

Non, il ne voulait pas vivre, mais il ne voulait pas mourir - pas comme ça ...

Pas comme-comme-

Il s'étouffait, le goût de la vase dans sa bouche.

Puis il sentit des bras s'enrouler autour de lui, et le tirer vers le haut. L'eau et les bulles bouillonnaient tout autour de lui.

Il brisa la surface, et essaya d'inhaler mais ne put pas, parce que ses poumons étaient pleins d'eau. S'étouffant, il la vomit, et haleta. De l'air béni, béni, remplit ses poumons, et il toussa et inspira autant qu'il pouvait.

Il était un poids mort dans l'eau, soutenu seulement par Valjean. Le froid avait sapé la force de ses muscles. Il ne pouvait rien faire d'autre que respirer, et respirer était déjà assez difficile.

Et mon dieu, il faisait froid, si froid. Mais Valjean était chaud.

Frissonnant, Javert se pressa contre lui.

Il n'avait même plus envie d'être en vie. C'était trop dur. Mais l'homme ne voulait pas le laisser mourir. Et, pour dire la vérité, mourir était difficile, aussi.

Son esprit voulait mourir, mais son corps voulait vivre. Et il n'avait pas la force ou la résolution de le combattre, ou de combattre Valjean. Le monde était devenu un endroit terrifiant, et il en avait peur, et peur de lui-même. Tout autour de lui n'était qu'ombre, et tout ce qu'il pouvait faire, c'était pleurer et haleter pour respirer.

Tout était gris, incertain et effrayant pour lui. Il était tombé, avait plongé si loin. Pourtant, quelque chose le maintenait en l'air, l'empêchait de descendre dans cet ultime abîme.

D'une certaine façon, la seule chose dans ce monde qui aurait dû être sa ruine était devenue son bastion, et Valjean tenait sa tête au-dessus de la surface, et promettait qu'il ne le laisserait pas partir, que tout irait bien.

Et Javert ne savait pas pourquoi, mais il lui faisait confiance. Il lui faisait confiance de tout son être. Sanglotant, et dépourvu de toute énergie, il se coucha contre lui et ferma les yeux. Il était si fatigué. Tout ce qu'il voulait, c'était dormir.

Lentement, la chaleur de l'homme recommença à s'infiltrer en lui, chassant le froid de la rivière. Le monde était encore sombre, mais c'était une obscurité réconfortante, indulgente.

Dans sa poitrine, à travers ses veines, il sentait son cœur pomper, pomper, pomper. Sa tête était remplie de ce bruit, comme un battement de tambour, une cadence des lignes arrières, le poussant à aller de l'avant, de l'avant ...

"Tu vas t'en sortir", la voix de l'homme résonnait dans son esprit. "Je vais t'aider à traverser ça."

"Je te le promets."

***

La libération vint finalement sous la forme d'une tempête de pluie, la chaleur de l'été disparaissant dans un ciel nuageux et la bruine, le tonnerre grondant au loin. Les gouttes de pluie tapaient sur les vitres de la petite chambre du deuxième étage, se précipitant et convergeant les unes vers les autres au fur et à mesure qu'elles tombaient. Javert pouvait entendre les éclaboussures des gouttières du toit qui dégorgeaient leur contenu dans les flaques d'eau qui gonflaient dans la rue en contrebas.

La brûlure incessante qu'avait enduré son corps ces derniers jours commençait à s'atténuer - lentement, comme si elle ne voulait pas renoncer à son emprise sur lui.

Il se retrouva éveillé pendant de plus longues périodes, et le martèlement dans sa tête se réduit à une douleur sourde. Son esprit était un peu plus clair. Il était de nouveau capable d'avoir une pensée cohérente, autre chose qu'un mécontentement furieux qui s'exprimait par des bruits bestiaux de douleur.

Valjean semblait satisfait de le laisser tranquille, maintenant.

Il était clair pour Javert, à ce stade, que Valjean faisait cela par confiance. Et, de plus, par compréhension mutuelle. L'homme voulait vraiment qu'il aille mieux - et il savait que sa présence pouvait autant être une gêne qu'un réconfort, peut-être même plus. Par conséquent, il lui laissait son espace. Il lui accordait le silence, la paix. La dignité.

Bien sûr, il entrait encore souvent dans la chambre, apportant des repas et de l'eau fraîche, vérifiant sa température, lui demandant s'il avait besoin de quelque chose, s'enquérant de son rétablissement. Parfois, il essayait de faire la conversation, ou de l'inciter à partager ses pensées. Il parlait doucement, mais sans hésitation, et si Javert n'était pas d'humeur à engager la conversation, Valjean n'insistait pas.

Il dormait encore souvent et longtemps, mais Javert se surprenait de plus en plus à fixer le plafond ou à regarder par la fenêtre, agité non pas tant par son corps que par son esprit.

Sa santé n'était peut-être plus au bord du désastre maintenant - c'était plutôt un inconvénient ennuyeux, vraiment - mais à part cela, sa situation n'avait pas changé de façon significative au cours de la semaine écoulée depuis qu'il avait été ramené à la vie.

Une pensée lui vint alors, alors qu'il gisait dans son tourment - un seul mot : absolution.

Comme il l'avait dit précédemment, il n'avait plus envie de se battre, il était trop fatigué même pour des actes d'autodestruction. Il avait capitulé, laissant la vie le ballotter au gré de ses étranges marées. Il ne pensait plus à essayer de nager à contre-courant, même s'il le voulait.

C'était donc son destin maintenant, c'était ainsi que les choses étaient : qu'il vivrait - devait vivre, car il n'avait pas d'autre choix, semblait-il - qu'il devait trouver un moyen de continuer dans ce monde malgré le fait qu'il était brisé, que ses convictions étaient dissoutes, que sa boussole morale tournait sans fin.

Il ne pouvait pas se tuer.

Il ne pouvait même pas essayer, pas après tout cela.

Qu'est-ce que se tuer pourrait accomplir ? Avant, il avait cherché à apaiser les tensions, à faire taire une fois pour toutes les voix dissonantes dans son esprit, les conflits qui le déchiraient de l'intérieur. Il avait cherché à préserver sa dignité.

Mais il avait été dépouillé de sa dignité. Il n'avait plus rien à perdre.

En se tuant, après tout cela, il n'y avait rien à gagner. L'acte de suicide ne se présentait plus à lui comme une solution, maintenant, mais plutôt comme une option de fuite née de la lâcheté. Une fuite qu'il n'avait plus le pouvoir de mener à bien.

Mais malgré tout, il était envahi par la lassitude lorsqu'il pensait à ce qui l'attendait.

Ses supérieurs ne lui permettraient pas de quitter la police, ils ne l'arracheraient pas à son poste pour en faire un exemple comme il le souhaitait. Il comprenait cela, d'une certaine manière. Il était un officier supérieur, avec beaucoup d'expérience et un palmarès presque parfait, qui leur avait été jusqu'à présent très utile. Son absence laisserait un vide qu'il faudrait combler.

Ce serait un inconvénient.

Cependant, même s'ils le laissaient vaciller, même s'ils lui rendaient son poste sans répercussion, il ne pouvait s'empêcher de penser qu'il ne serait pas à la hauteur de ce qu'ils attendaient de lui - de ce qu'ils méritaient de lui, de tout homme de son poste. Il n'avait pas l'impression de pouvoir être particulièrement utile à qui que ce soit, désormais. Pas maintenant, pas dans cet état. Il doutait certainement de sa capacité à continuer à rendre la justice, alors qu'il n'était plus tout à fait sûr de ce qu'était la "justice".

Où était passée sa force ? Son caractère impitoyable, sa vigueur ? Où était sa conviction ? Noyée dans la rivière, sans aucun doute. Dans son esprit, il ne pouvait pas être apte au service.

Mais il ne pouvait se résoudre à les combattre sur ce point ; car s'il y avait quelque chose de l'homme qui restait inchangé, c'était son respect de l'autorité. Et l'autorité voulait que lui, Javert, conserve son poste d'inspecteur.

Le souhaitait-il ? Non, peut-être pas. Y avait-il une autre façon de vivre pour lui ? Non, peut-être pas. En tout cas, il prendrait le travail qu'on lui confierait et l'accomplirait au mieux de ses capacités, sans se plaindre. Il ne pouvait pas discuter avec ses supérieurs, même s'il remettait en question leur jugement.

C'est dans cette triste résignation qu'il se surprit à penser à ce mot. Absolution.

Il n'avait pas envisagé l'existence d'un dieu, ni ce qu'il devait désirer de lui, personnellement, jusqu'à cette nuit à la rivière, lorsque son nouveau sens de la moralité l'avait forcé à admettre la présence de quelque chose qui avait une autorité supérieure à celle de la loi. Il avait frémi face à ce nouveau supérieur, incapable de le comprendre, incapable de l'accepter. Face à cela, il avait choisi de lui remettre sa démission de la seule manière qu'il connaissait.

Peut-être était-ce une erreur.

Peut-être que, comme ses supérieurs à la préfecture, ce supérieur ne voulait pas qu'il démissionne.

Peut-être que c'est ainsi que Valjean avait su où le trouver. Il était arrivé précisément au bon moment pour assister à sa chute. Il avait réussi à le trouver dans l'obscurité de ces eaux, par une nuit sans étoiles pour le guider, et à lutter avec succès contre un courant qui n'avait jusqu'alors épargné aucun homme, en hissant son corps sur la terre ferme.

Il y avait trop de coïncidences, pensait Javert.

Ne pouvaient-elles pas toutes faire partie d'un grand plan, d'un déroulement orchestré d'événements dans lequel lui - Javert, l'impitoyable inspecteur - était mis sur une autre voie ?

Il se moqua presque de lui-même en pensant à cette idée.

Une telle chose devait sortir de la bouche d'un prêtre ou d'une religieuse, pas d'un policier. Et s'il n'avait jamais remis en question ou contesté leurs croyances, il n'y avait jamais pensé personnellement.

Et pourtant, il se retrouvait attiré par la théorie, l'examinant avec pondération.

Non, se dit-il, s'il y avait un dieu - un chef d'orchestre omnipotent et omniprésent - pourquoi se préoccuperait-il de lui ? Combien de personnes sur cette terre méritaient davantage son attention - combien de saints et de martyrs, combien de pauvres âmes misérables mourant de faim dans les rues ? Pourquoi son existence avait-elle une importance particulière ?

Mais ah ! N'y avait-il pas un saint dans tout cela ? N'y avait-il pas un homme du côté duquel la divine providence semblait toujours être ? Un homme à la limite du martyre, sacrifiant son bien-être pour celui des autres ? Et lui, Javert, n'avait-il pas chassé cet homme, ne l'avait-il pas fait souffrir ?

C'était donc ça, alors ? Ce dieu intervenait dans les choses pour le bien de Valjean ?

Mais non, réalisa-t-il, en quoi le fait d'épargner sa vie faisait-il du bien à Valjean ? Au contraire, cela semblait seulement lui causer plus d'ennuis.

Si une force surnaturelle agissait au nom de Jean Valjean, n'aurait-il pas été logique d'éliminer la force oppressive de Javert, le principal antagoniste de l'homme ?

Mais alors, croire qu'un créateur divin veillait sur l'homme signifiait aussi admettre qu'il avait vu ses souffrances - sa famine, son emprisonnement, son expulsion de la société et ses tourments ultérieurs - et n'avait rien fait.

Pourquoi ? Cette force n'était-elle pas capable de changer les choses ? N'avait-elle pas d'empathie ?

Quel pouvoir une telle entité avait-elle réellement sur l'humanité ? Dans quelle mesure les actions des gens étaient-elles le fruit de leur propre volonté, et dans quelle mesure étaient-elles le fait de Dieu ? Le libre arbitre existait-t-il, ou n'étaient-ils que des marionnettes sur cette grande scène bleue ?

Si un dieu omniprésent existait, pourquoi leur permettrait-il de souffrir en premier lieu ? N'était-il pas lui-même la force responsable de chaque événement où la souffrance pouvait être trouvée ?

Ou bien, l'humanité était-elle responsable de sa propre souffrance, celle-ci étant un sous-produit de sa liberté de choix ?

Mais alors, Dieu ne se souciait pas de ce qu'ils faisaient? Ne se souciait-il pas de ce qu'ils subissaient?

Pourquoi, alors, y a-t-il eu un dieu pour commencer ? Pourquoi l'adorer ?

Il se perdit dans cette réflexion.

Ce n'était pas pour rien - se disait-il - qu'il n'avait jamais eu de telles idées auparavant. Il y avait trop de questions sans réponses, trop de conflits logiques insolubles. Considérer vraiment de telles choses, c'était se perdre dans une vague d'existentialisme, douter de l'univers tout entier - et on ne pouvait pas vivre ainsi. Il y avait une raison pour laquelle il s'était jeté de ce quai.

Puis, revenant sur cette pensée, il se demanda à nouveau pourquoi, s'il y avait un dieu, et s'il s'arrangeait pour aider Valjean, il lui avait permis de survivre ? Sachant que lui, Javert, était la seule force restante au monde qui pouvait lui faire du mal ?

Cela n'avait aucun sens.

À moins que ...

En examinant les faits, on pourrait presque dire que, s'il y avait une sorte de plan cosmique, il jouait en fait en sa faveur. N'avait-il pas été sauvé trois fois d'une mort certaine ?

Aux barricades, il avait été condamné à être exécuté. C'était une chose sûre et logique, aussi. Compréhensible, même. Mais alors, apparemment de nulle part, Valjean était apparu. Il avait exigé de s'occuper du mouchard Javert lui même, l'avait éloigné de ses ravisseurs. Il avait coupé ses liens et l'avait libéré. Tout cela de la part d'un homme qui avait tous les droits, toutes les excuses, pour prendre sa vie. Mais il se trouvait que, malgré leur histoire, Valjean n'avait aucune animosité envers lui, qu'il avait l'habitude de sauver les gens et qu'il se trouvait au bon endroit au bon moment, possédant exactement la clé nécessaire pour empêcher sa mort.

Et puis, cette nuit à la rivière. Il n'y avait aucune raison pour que Valjean l'ait suivi. Il y avait, en fait, une multitude de raisons pour lui de ne pas le suivre. Et pourtant il avait été là, pour le voir tomber, pour le traîner dehors et forcer l'air à revenir dans ses poumons.

Enfin, la deuxième fois, sa dernière tentative. Comment Valjean avait-il su qu'il était parti ? S'était-il réveillé juste au moment où il était sorti de la maison ? Non, Javert avait été beaucoup trop silencieux pour que son départ l'ait tiré de son sommeil. Cela signifiait donc que Valjean s'était réveillé précisément au moment où il le fallait pour remarquer son absence et suivre sa trace.

Et même alors, même après l'avoir trouvé, Valjean aurait pu le laisser partir. Il aurait pu le laisser se noyer, admettre son erreur en le sauvant et laisser le problème se résoudre de lui-même. Après tout, lui -Javert- n'avait même pas été reconnaissant. Il l'avait repoussé et combattu à chaque instant. Mais l'homme était si saint et si têtu qu'il ne pouvait pas lâcher prise. Tout ce qu'on lui demandait, c'était un peu d'apathie - pour sa propre défense, à son propre avantage, rien de moins ! Et il ne pouvait même pas faire ça. Valjean l'avait forcé à s'asseoir et lui avait parlé doucement à l'oreille, l'avait tenu dans ses bras alors qu'il avait perdu tout son sang-froid, l'avait aidé à rentrer chez lui, à retourner dans son lit.

Tous ces petits miracles avaient été entièrement dépendants des actions d'un homme en particulier. Était-ce ce qui se passait, alors ? Jean Valjean était-il un agent de Dieu comme lui, Javert, était un agent de la police ? Était-il un outil à travers lequel une force supérieure exerçait la providence divine ?

En considérant les faits - et en se basant sur l'idée qu'il n'y avait pas de coïncidence - il semblait vraiment que Dieu faisait de son mieux pour ne pas le laisser mourir.

Mais pourquoi ? À quoi pouvait-il servir ? Quel bien pouvait-il faire, surtout maintenant, brisé et vaincu ?

Il ne comprenait pas.

Ces pensées le tourmentaient sans cesse alors qu'il était allongé là.

Au bout d'un certain temps, il parvint à établir au moins une poignée de raisons pour lesquelles il ne devait pas se tuer. Cela gênerait la préfecture. Cela agacerait ses supérieurs, qu'ils soient terrestres ou non. Après avoir été vu avec lui ces derniers temps, cela attirerait une attention indue sur l'homme qui se fait appeler M. Fauchelevent - éveillerait des soupçons non désirés de la part du policier.

Et puis, peut-être le pire dans tout ça, ce serait comme cracher au visage de Valjean.

Après tout ce que l'homme avait fait pour lui - même s'il ne l'avait pas vraiment voulu - il serait d'une froideur et d'une ingratitude répréhensibles de sa part de rejeter ces efforts comme s'ils n'avaient aucun sens. C'était peut-être un homme insensible, mais il n'était pas rancunier.

Non, le problème n'était pas de trouver des raisons de ne pas mourir. Le problème était que, peu importe ses efforts, Javert ne pouvait pas trouver une seule raison pour lui de vivre.

Sauf une.

L'absolution.

Ce mot ... Il n'avait jamais vraiment considéré sa signification possible. Pour l'homme d'il y a une semaine, l'idée que l'on puisse se racheter - que l'on puisse faillir et échouer dans les questions de moralité et pourtant réussir plus tard, et de manière écrasante - était une notion idiote : impossible au pire, un concept étranger au mieux.

Mais l'homme d'il y a une semaine était mort. Il s'était noyé dans les profondeurs de la Seine.

Un autre homme était resté à sa place - une coquille, une enveloppe, selon sa propre pensée, mais incontestablement différent - capable au moins de considérer des idées que le premier ne pouvait avoir, sinon de les divertir et même de les accepter.

L'idée de l'absolution le rendait curieux, tout du moins.

Toute sa vie, il avait cherché à gagner honnêtement sa vie et à faire le bien. Il faisait le bien en maintenant l'ordre. C'était une affaire très simple. Cette simplicité lui manquait. Cela lui manquait de pouvoir se sentir irréprochable, d'avoir la certitude de servir la société. Il lui manquait de savoir qu'il avait raison.

Il ne pouvait pas revenir à ces choses, pas de la manière dont il les avait initialement interprétées. Mais peut-être qu'il pourrait trouver un autre moyen de les retrouver.

Qu'est-ce qu'il ne donnerait pas pour être à nouveau sûr de lui!

S'il était possible de faire encore du bien au monde - même si c'était différent du sens initial du mot - cela lui plairait.

Alors, peut-être avait-il trop simplifié les choses. Peut-être avait-il été un peu aveugle. Ces choses commençaient à s'éclaircir dans son esprit. Même si cela semblait rendre les choses plus compliquées, au moins il arrivait à quelque chose.

Et où allait-il exactement ? Il se le demanda et mit du temps à répondre.

Faire le bien et non le mal : c'était la première ambition qu'il avait eue dans la vie. C'était la seule véritable ambition qu'il avait jamais eue, s'il y réfléchissait bien. Tous les autres désirs qu'il nourrissait n'étaient que des moyens de parvenir à cette fin.

N'était-ce pas encore son but ? Faire le bien ?

Même si sa compréhension de la façon d'atteindre le "bien" avait irrévocablement changé, ne pouvait-il pas encore y aspirer ? Cela prendrait du temps, et de la délibération. Ce ne serait pas un chemin agréable ou facile à prendre. Mais, s'il devait continuer à vivre dans ce monde, c'était le chemin qu'il savait qu'il devait prendre - le seul qu'il avait jamais vu.

Plus tôt, ce chemin avait bifurqué pendant un moment et l'avait poussé à bout. Faire respecter la loi, ce qui était bien, ou rendre la pareille à son sauveur, ce qui était également bien, telles avaient été les bifurcations du chemin, le conflit qui avait presque causé sa propre mort.

Mais il comprenait un peu mieux maintenant ce que pouvait être la bonté - juste un peu : une collection d'éclats à recoller. Le faire lui causerait de la douleur, oui - de la confusion et du doute. Mais s'il pouvait reconstruire ce qu'était vraiment la bonté, comment on pouvait l'atteindre...

S'il s'efforçait de l'atteindre, peut-être - seulement peut-être - pourrait-il être absous.

La loi et la moralité n'étaient pas nécessairement les mêmes choses. Il le comprenait maintenant. Il devait apprendre exactement en quoi elles différaient, et comment savoir où la limite était franchie.

S'il pouvait le faire...

Si un détenu qui avait perdu tout espoir en l'humanité et toute bonne volonté pouvait devenir un saint, un vieux policier brisé ne pourrait-il pas trouver un moyen de se racheter ? De rattraper ses transgressions passées, ses malentendus ?

Peut-être était-ce pour cela que les destins conspiraient pour le garder en vie.

Il contempla sa main, les yeux parcourant les plis et les replis de sa paume, parcourant la longueur de sa ligne de vie.

Il n'avait jamais vraiment remarqué combien elle était longue. Ce n'est pas surprenant, supposa-t-il, car il n'avait pas lu les lignes depuis qu'il était un très jeune enfant. Il était surprenant, cependant, qu'il se souvienne de telles choses. Il n'y avait jamais cru.

Mais c'était vraiment comme si quelque chose le maintenait en vie, comme si le destin avait un pouvoir sur les choses. Comme s'il le sauvait pour quelque chose.

Peut-être, pensa-t-il, alors que ses yeux traçaient la ligne, peut-être y avait-il un moyen de...

Il laissa ses paupières se fermer avec un soupir et s'enfonça dans les oreillers, croisant ses bras sur son ventre.

Oui ... Peut-être.

Il dormit mieux cette nuit-là.

***

Notes:

Suggested listening:

Alone Made of Ice - Maldito

Awake My Soul - Mumford & Sons

Bitter Sweet Symphony – The Verve

Freedom - Anthony Hamilton & Elayna Boynton

Ghosts That We Knew – Mumford & Sons

Hatching - The Cinematic Orchestra

Hidamari no Mori Uta - Masakatsu Takagi

Human – Daughter

Meguri - Masakatsu Takagi

Thoughts - Michael Schulte

Ubugoe - Masakatsu Takagi

When it's Cold I'd Like to Die - Moby

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