Chapitre 8: Surrender (Reddition)
Résumé:
Javert, en essayant de regagner son indépendance, finit par la perdre.
" Tout ce que l'on accepte vraiment dans la vie subit un changement. Ainsi la souffrance doit devenir amour. C'est là tout le mystère. "
-Katherine Mansfield
***
Après l'échange ténu de cette nuit, aucun des deux hommes n'était trop désireux de rouvrir la conversation.
Javert était distant, Valjean solennel. Tous deux restaient silencieux, réticents à établir ou maintenir un contact visuel, pendant ne serait-ce qu'une seconde.
Valjean l'avait laissé seul pour dormir, après leur discussion, et ils avaient tous deux dormi un temps excessif - Valjean parce qu'il s'était peu reposé auparavant, et Javert parce qu'il n'était pas encore bien, son corps se fatiguant après la moindre dépense d'énergie.
Au matin - la fin de l'après midi, en fait - Valjean se leva et apporta à Javert un repas simple, quelque chose entre un petit déjeuner et un déjeuner. Une brève tentative de plaisanterie fut faite, du côté de la nécessité fonctionnelle : il s'enquit de sa santé et s'il avait besoin de quelque chose de plus ; il parla de son entreprise d'acheter quelques denrées plus riches.
Puis, ne le trouvant pas d'humeur à discuter davantage, Valjean rassura Javert en lui disant qu'il serait tout près, dans une autre pièce, s'il avait besoin de quelque chose, et le laissa à son repos.
Valjean devait sûrement comprendre l'inconfort de la situation dans laquelle ils se trouvaient presque aussi bien que lui, pensa Javert, car l'homme lui donnait une certaine liberté, par manque de surveillance. Il lui laissait son espace et, ce faisant, s'épargnait la peine de devoir gérer son attitude, qu'il admettait désagréable, et parfois désobligeante. Oui, maintenant que Javert allait un peu mieux, l'homme s'éloignait lentement de lui. Il devait ressentir une certaine gêne, à propos de ce qu'ils s'étaient dit hier soir. C'est pourquoi il le laissait tranquille, maintenant.
Ou, se demanda Javert, pourrait-il faire cela par confiance ?
Et, si oui, en était-il digne ?
Pourquoi Valjean était-il silencieux maintenant, retournant dans l'ombre ? Était-ce par crainte d'aggraver la situation qu'il tenait sa langue ?
Javert avait-il finalement réussi à faire fuir l'homme ?
Ça n'avait pas d'importance, se disait Javert. Cela ne devrait pas avoir d'importance. Il devrait être heureux d'être soulagé des soucis incessants de cet homme, qui s'inquiétait pour lui comme pour un bébé.
Il essaya de se rendormir, parce qu'il ne savait pas quoi faire d'autre, mais il se retrouva à fixer le vide, incapable de retomber dans le vide paisible du sommeil.
Outre l'agitation due au fait qu'il ait déjà beaucoup dormi il n'y a pas si longtemps, il y avait quelque chose de plus qui l'irritait. Il était difficile de déterminer exactement ce qui causait ce malaise, mais il finit par le réduire à une sorte d'insatisfaction personnelle de son état actuel.
Peut-être qu'il n'était pas exactement débordant de la violente résolution d'avant, mais il avait besoin de faire ... quelque chose.
Ses pensées n'étaient pas entièrement cohérentes, malgré ses nombreuses tentatives pour les rendre telles. Tout ce qu'il pouvait comprendre, c'est qu'il avait besoin de reprendre le contrôle, de se libérer de ce misérable état de dépendance et de conflit interne qui n'avait aucune résolution en vue.
Mais comment y parvenir ?
Il se demandait cela en regardant par la fenêtre - les murs, le plafond - et en ruminant dans une morosité tranquille.
Les heures passèrent ainsi, et ce n'est que la présence d'un autre être humain qui le sortit de sa rêverie, l'incitant à prononcer tout à coup une phrase dans laquelle était englobé l'ensemble de ses réflexions :
"Avez-vous un rasoir droit ?"
Valjean, qui était en train d'apporter du linge frais, se retourna pour le regarder avec un sursaut. Peut-être était-ce l'étrangeté de la demande et ses implications qui le faisaient réfléchir, ou peut-être était-ce parce que c'était la première fois que Javert s'adressait à lui d'un air aussi informel et entamait une interaction de son propre chef.
L'inspecteur passa une main sur son visage dépenaillé avec une expression de déplaisir. "Je me sens dégoûtant, comme ça".
Valjean le considéra un moment, ses yeux tombant alors qu'il acquiesçait finalement.
Quand il revint, portant un kit de rasage et un chiffon sec, Javert tendit la main vers eux - mais Valjean hésita.
"Laissez-moi faire", dit-il.
Javert le regarda de travers.
"Vous n'êtes pas bien ; vous mains sont instables, et vous pourriez vous couper..."
"Ne vous embêtez pas avec vos excuses mesquines", l'interrompit sombrement Javert. "Nous savons tous les deux pourquoi vous avez peur de me donner une lame."
Les coins de la bouche de Valjean s'abaissèrent , ses sourcils se froncèrent. Il réussit à avoir l'air à la fois vaincu et résolu. "Alors vous ne protesterez pas contre le fait que je le fasse pour vous."
"Faites comme vous voulez", lui répondit-il en grognant. "Mais ne vous laissez pas aller à penser que je suis indigne au point de me vider de mon sang sur vos draps. Je pense que même vous pouvez admettre que j'ai un peu plus de respect pour moi-même que ça."
"Peut-être, mais je ne m'y risquerai pas, quand bien même. Vous le savez bien. Et ", soupira-t-il en posant un genoux sur le bout du lit, " du point de vue pratique, ce sera vraiment mieux si quelqu'un d'autre le fait pour vous. Vous ne pouvez pas voir votre propre visage."
"Je pourrais si vous me donniez un miroir."
"Ce serait un travail maladroit, de jongler avec les deux à la fois. Maintenant, restez assis."
Javert lui lança un regard noir, ses muscles se contractant instinctivement à la simple proximité de l'homme.
D'un air pensif, Valjean prit une fiole d'huile dans la trousse et mouilla le tissu qu'il avait apporté, avant de tamponner le visage de Javert avec.
Le rasoir se déplia avec un clic.
Valjean prit doucement le menton de Javert et inclina sa tête vers le haut, raclant soigneusement la lame sur sa peau et rasant la longue barbe grise qui avait été laissée pousser ces derniers jours. Il s'arrêtait de temps en temps, pour nettoyer et re-lubrifier le fil du rasoir.
Pendant tout ce temps, Javert tenait ses yeux fermés avec un air de rancœur.
C'était une lutte pour garder son expression droite. Personne ne l'avait jamais touché aussi intimement auparavant, et c'était étonnamment troublant. La seule raison pour laquelle il le permettait maintenant était qu'il semblait ne pas avoir le choix. Le grattage du rasoir semblait si fort dans le silence de la pièce, et il pouvait sentir, brièvement, le souffle de l'homme. Sa peau se hérissait. Il se demanda à moitié sérieusement si Valjean n'était pas en train de faire tout ça juste pour le torturer.
Valjean inclina son visage plus haut, et soudain la lame glissa sur sa gorge, et un frisson parcourut l'échine de Javert. Il se crispa, ses yeux s'ouvrirent, sa peau se couvrit de chair de poule. Un souffle rauque s'échappa de ses lèvres, et il resta rigide, figé sur le lit dans une sorte de terreur.
Un condamné avait une lame sur sa gorge ! Et il avait permis cela !
L'homme pouvait mettre un terme à tout ça d'un seul coup, lui trancher la jugulaire et en finir avec lui sur-le-champ.
Mais il ne le ferait pas, il savait qu'il ne le ferait pas, et Javert se le disait - et pourtant ! Pourtant, il y avait une lame sur sa gorge, et l'homme qui la tenait était quelqu'un qu'il avait chassé, et contrarié, pendant des décennies ! Qui avait toutes les raisons de l'utiliser contre lui !
Javert était assis, impuissant, sous lui, totalement paralysé jusqu'à ce que la peau de son cou soit nue et que le rasoir se retire. Avec un frisson, il laissa échapper le souffle qu'il ne s'était pas rendu compte qu'il avait retenu. Il déglutit. Il ferma les yeux.
Un chiffon tamponna à nouveau son visage, sec, et il en fut à peine conscient dans le sillage de la lame et de la foule de sensations à faire dresser les cheveux qu'elle lui avait causées.
Lentement, L'homme se recomposa. Il se rassura sur la douceur des contacts, et sur l'intention derrière eux.
Jean Valjean était un condamné, mais il était évident que, pour une raison quelconque, et malgré tout, sa vie était en sécurité entre ses mains.
Javert se rappela également que l'homme était un idiot, considérant qu'il avait choisi de le sauver plutôt que d'assurer sa propre liberté - et que Valjean devait s'inquiéter pour lui pour avoir insisté de faire cela lui-même.
"Voilà", dit Valjean en se redressant et en essuyant la lame, "ça a l'air beaucoup mieux". Il referma le rasoir et la remit dans la trousse.
Javert ouvrit les yeux pour le regarder fixement, passant une main sur son visage de manière expérimentale. "Je ne vais pas vous remercier".
"Je n'ai pas demandé à être remercié."
Il se moqua de lui. "Vous m'agacez."
"Ce n'est pas la première fois que vous exprimez ce sentiment."
"Mm."
"Voulez-vous souper ?" demanda Valjean, en rassemblant les fournitures qu'il avait apportées.
"Je m'en fiche."
"Je vais apporter de la soupe, alors."
***
Javert attendit d'être sûr que Valjean était endormi avant de se lever, foulant le sol d'un pas léger.
Le vertige qui l'avait assailli la veille s'était considérablement atténué, et avec suffisamment de concentration, il était capable de garder son équilibre sans avoir à s'appuyer contre le mur.
Valjean avait - par chance ou par manque de prévoyance - laissé le reste des vêtements de Javert pliés sur la petite banquette en face du lit, et son manteau et ses autres accessoires étaient accrochés aux boutons de la tête de lit.
Sûrement, pensa Javert en enfilant ses bottes, sûrement était-ce l'air frais de la nuit, ces dernières nuits, qui avait soulagé ses souffrances et lui avait permis de se rétablir autant.
Couche après couche, bouton après bouton, il retrouva un peu de sa dignité - sa chemise de lin blanc, avec ses larges manches et ses volants - son gilet de coton gris, sa queue-de-pie marine, avec ses boutons d'argent étincelants - son grand manteau à double boutonnage, avec sa laine chaude et lourde et ses demi-capes protectrices. Il referma sa ceinture autour de sa taille, l'épée pendue à son côté. Puis, son col noir, et enfin ses gants de cuir. Avec cela, il se sentait un peu plus complet, un peu plus lui-même. Ce n'était pas grand chose, mais ça aidait un peu.
Pourtant, alors qu'il enfilait sa tenue familière, il sentait que son apparence était une trahison. Il n'était plus l'homme qui rendait la justice, l'image même de l'intégrité, de l'autorité. Il n'était plus cet homme qui avait résidé sous ce manteau. Se vêtir à nouveau de cet habit, c'était, d'une certaine manière, remettre un masque qui avait été son vrai visage ; il en ressentait l'étrangeté, si familière et pourtant si étrangère, et cela le dérangeait.
Il se glissa hors de la maison sans se faire remarquer, et fut quelque peu surpris de trouver les portes déverrouillées.
Il faisait sombre dehors, mais il y avait des étoiles et un grand clair de lune, et il trouva son chemin dans la ville sans problème. L'air était calme, mais frais, et à part le chant occasionnel des grillons, Paris était silencieux.
Les rues étaient désertes. Il semblait que même maintenant, quelques jours plus tard, les effets de l'insurrection étaient encore présents - le sang de ces âmes rebelles était encore frais dans l'esprit des citoyens. Ils n'osaient pas s'aventurer hors des portes à cette heure de la nuit. Pas encore.
C'était la première nuit qu'il passait seul dans la ville depuis la nuit où il avait attendu que Thénardier sorte de l'égout et qu'on lui avait donné Valjean à la place. La première nuit depuis qu'il avait failli être englouti par la Seine, l'eau froide du fleuve emplissant ses poumons, et qu'il avait été tiré de ses profondeurs à la dernière minute, forcé de respirer à nouveau.
Il semblait y avoir de la trépidation dans l'atmosphère, un étrange sentiment de pressentiment - comme si la ville elle-même savait ce qu'il avait fait, savait ce qu'il faisait maintenant.
Comme si elle l'observait.
Le jugeait.
Une brise égarée fit bruisser les arbres d'un jardin devant lequel il passa ; leurs feuilles lui murmurèrent ses défauts.
Alors qu'il traversait l'île de la Cité, il commença à sentir la tension sur son corps pas encore en bonne santé, mais il avança, déterminé à l'ignorer, déterminé à finir ce qu'il avait commencé.
Il s'approcha du haut portail en fer forgé avec le sentiment d'être lentement écrasé sous son propre regard.
C'était un énorme bâtiment ressemblant à un château sur la rive de la Seine, et sa hauteur imposante ne servait qu'à le faire se sentir plus bas.
La sentinelle sursauta à son approche ; il devait avoir été trop silencieux pour être perçue avant cette distance déconcertante. L'homme allait lever son fusil, mais, à mi-chemin de la visée, il hésita.
Il est probable que Javert, qui venait d'entrer dans le cercle de lumière projeté par la lanterne accrochée au mur, était devenu reconnaissable pour l'homme.
Le canon du pistolet plongea une fois de plus vers le sol. La sentinelle hocha la tête sèchement. "Inspecteur."
Javert inclina la tête, la voix basse. "Le maître de maison, si vous voulez bien."
Les yeux de la sentinelle se rétrécirent . "C'est le milieu de la nuit."
"Je sais."
"Il dort."
"J'en suis sûr."
L'homme fronça les sourcils. "Il vaudrait mieux que ce soit de la plus haute importance."
"Cela ne prendra que cinq minutes de son temps."
"Et pourtant, ça ne peut pas attendre jusqu'au matin ?"
"Je ne préférerais pas."
L'homme souffla et soupira . "Attendez ici", ordonna-t-il en prenant son fusil et en disparaissant dans le jardin.
Javert se tenait debout, anxieux, l'estomac noué. Il sentait sa peau devenir de nouveau inconfortablement chaude sous ses vêtements.
La rivière chantait dans son dos.
C'était un jardin splendide, bien entretenu, les arbres et les buissons soigneusement taillés, les chemins balayés de tous débris. Sur le mur de gauche, il y avait une profusion de belles laques japonaises. Un certain nombre de petites statues et de fleurs bordaient les allées.
Tout cela était perdu pour Javert. Lui qui avait tant admiré l'architecture et l'artisanat, dont il savait qu'il n'aurait jamais rien de tel, avait été consumé par sa conscience et il était devenu apathique et peu sensible à tout ce qui l'entourait.
La sentinelle revint.
Un autre homme le suivait, vêtu d'une longue chemise de nuit sur laquelle il avait jeté à la hâte un pardessus bleu qui ne tenait fermé que par quelques boutons polis. À mi-chemin dans le jardin, il s'arrêta et congédia la sentinelle, lui faisant signe de la main et d'un mouvement de tête.
Il s'approcha de la clôture. "Javert", marmonna-t-il en frottant ses yeux pleins de sommeil, "que diable entendez-vous par me réveiller au milieu de la n... " Il s'arrêta net, sa main se figeant sur place pendant une seconde avant de se retirer, ses yeux s'élargissant.
Javert ne pouvait qu'attribuer cela à son propre état d'ébriété. Il ne faisait aucun doute que l'homme était exaspéré par cette intrusion dans sa vie privée, qu'on l'arrache à son lit, et il ne faisait aucun doute qu'il était déçu par le visage ébouriffé de l'intrus.
Mais Javert ne pouvait supporter d'attendre plus longtemps, il devait remettre les choses en ordre.
" Renvoyez-moi ", souffla-t-il en tremblant, en baissant la tête.
Il ne lui restait plus d'attitude militaire, plus de prétention à l'amour-propre, plus d'autorité. Il ne pouvait rassembler la force pour tout ça plus longtemps. Il était trop fatigué - épuisé non seulement dans ses os mais au plus profond de son âme.
"Je vous en prie, je vous en supplie. Je suis inapte au service. Si vous ne me renvoyez pas, je démissionnerai."
Son ton retomba. " Mais il vaudrait mieux me congédier ; je le mérite. " il prononça les derniers mots dans son souffle : "J'ai échoué dans tout ce que j'avais entrepris."
Le préfet de police le fixait avec perplexité.
Un cliquetis métallique retentit soudain dans la rue à leur gauche, et les deux hommes eurent un sursaut, se tournant pour regarder dans la même direction.
Il faisait très sombre, et il y avait peu de réverbères, mais il y avait encore assez de lumière pour discerner la silhouette d'un homme qui se tenait un peu à l'écart d'eux. Il était d'une taille ordinaire, avec de larges épaules, et debout comme il l'était dans l'ombre, il n'aurait pas été reconnaissable pour Javert si ce n'était les cheveux blancs bouclés qui reflétaient la lumière de la lune et formaient comme une auréole lumineuse sur sa tête.
L'homme regardait, choqué, un chat qui venait manifestement de renverser un seau métallique sur les dalles, détruisant ainsi sa cachette. Il se retourna pour regarder Javert avec dans les yeux autant d'horreur effrayée que Javert, la bouche pendante.
Gisquet plissa les yeux. "Qui est là ?" demanda-t-il. Puis, d'une voix plus douce, destinée à Javert : "Qui est-ce ?"
Javert ne faisait pas attention au préfet. La vue de Jean Valjean l'avait rempli de terreur. "Non, non..." Il secoua la tête, et fit un pas en arrière. "Pas vous, pas ici."
Il serra les dents, frissonnant et ayant des sueurs froides.
Sans même adresser un mot à son supérieur, il se retourna et s'enfuit dans la nuit, sans remarquer que Gisquet l'appelait avec confusion.
Il ne réfléchit pas de l'endroit où il allait ; il semblait presque que tout avait déjà été décidé pour lui. Sa peau était froide et moite, alors que la fièvre le brûlait de l'intérieur. Il ne parvenait pas à aspirer suffisamment d'air pour satisfaire ses poumons irrités. Ses tripes se déchiraient, et il faillit trébucher sur lui-même en courant.
L'ex-détenu boitait de la jambe droite, là où une lourde chaîne avait jadis été attachée à sa cheville, et cela affectait sa démarche, surtout lorsqu'il courait.
Mais, dans son état maladif, Javert était loin de pouvoir atteindre la vitesse dont il était capable lorsqu'il était en bonne santé.
C'est peut-être pour cela que Jean Valjean réussit à le rattraper à mi-chemin du Quai du Marché Neuf.
"Javert !" cria-t-il, sans doute horrifié de le voir si près du bord de l'eau.
Javert ne lui accorda même pas un regard.
Valjean le tira en arrière par les pans de son manteau avant qu'il n'ait pu finir de grimper sur le mur qui séparait la passerelle de la rivière.
"Laisse-moi partir !" S'écria Javert alors que Valjean l'attrapait.
"Non !"
"Je ne peux plus faire ça !"
Il luttait encore pour se libérer, pour remonter sur le bord, mais l'homme le tenait solidement plaqué contre le parapet, l'enchaînant par ses deux poignets.
"Je ne peux pas le faire !"cria Javert, "Je ne peux pas le faire, je te dis ! Laisse-moi partir ; c'est mieux pour nous deux !" Il grognait et se tordait dans l'emprise de l'ancien détenu, s'étouffant avec sa propre respiration, sa voix était terrible. "Pourquoi ne me laisses-tu pas partir ?"
"Tu sais pourquoi !"cria Valjean, le forçant à se retourner pour le regarder dans les yeux. "Parce que tu es un homme bien ! Parce que tu ne mérites pas de mourir de cette façon !" Il secoua furieusement la tête. "Parce que j'ai trop souffert et trop longtemps dans ma vie pour laisser une autre personne endurer le même genre de tourments. Pas quand ils sont en face de moi, pas quand je peux faire quelque chose !" Ses yeux étaient humides, sa voix était sur le point de craquer. "Parce que je ne peux pas, tu comprends ? Je ne peux pas !"
"Putain, Valjean ; je vais plonger directement dans la Seine et je me fiche que tu sois toujours accroché à mon poignet !"
"Alors je me noierai avec toi !" hurla Valjean, l'étranglant contre le béton et avançant son visage vers le sien. "Peu importe ce que je dois faire pour l'empêcher, je ne peux pas te laisser faire cette chose ! Si je meurs dans le processus, qu'il en soit ainsi ! Mais je ne te laisserai pas partir, je ne te laisserai jamais partir ! Javert !" Sa voix était devenue un rugissement strident. "Je te suivrai jusqu'aux portes de l'enfer, tu comprends ?"
Javert frissonna sous son emprise. Jamais rien n'avait frappé son cœur d'une telle terreur que ces mots, et le visage de l'homme dont ils émanaient.
Une telle personne ! Il en était horrifié.
Était-ce vrai ? Ne pouvait-il pas lui échapper, même dans la mort ?
S'il sautait maintenant, s'il mettait fin à sa vie, Valjean ne ferait que le suivre, et ce n'était pas ce qu'il voulait, ce n'était pas ce qu'il pouvait supporter, et l'homme le savait ! Et l'homme utilisait cela contre lui, pour l'enchaîner à la vie ! C'était méprisable, jusqu'où il était prêt à aller, même pour le bien de son propre ennemi ! Cela le révoltait. Il était prêt à renoncer à sa propre liberté, à sa propre vie ! Incroyable, odieux ! Comment pouvait-il traiter avec cet homme qui, en se rendant, ne savait pas ce que c'était que de se rendre ? Qui, en cédant, refusait de le faire ?
N'y avait-il aucun moyen pour lui de se détruire sans le détruire aussi ? Serait-il à jamais chassé dans le vide ? Enchaîné à son destin, enchaîné à cet homme ?
N'y avait-il aucun moyen de s'en sortir ?
"Merde !" s'écria-t-il en tombant à genoux, "Sois maudit, Valjean ! Au diable ta pitié, au diable ta miséricorde, au diable ta bonté ; au diable !"
Sur ce dernier cri, presque un hurlement, sa voix se brisa.
"Je ne peux plus continuer", souffla-t-il en se recroquevillant contre le parapet, " je n'en peux plus ; je n'en peux plus ".
Valjean relâcha sa prise sur les poignets de l'homme tandis que Javert ramenait ses bras autour de lui-même, s'agrippant furieusement au tissu de son propre manteau tandis qu'il frémissait.
"Je ne peux pas vivre comme ça."
Il sentit Valjean enveloppant ses bras autour de lui, l'attirant dans une étreinte serrée.
Une partie de lui se révoltait contre cela, et il voulait repousser l'homme et se relever, mais il était simplement trop faible et trop fatigué pour se soucier de cela plus longtemps.
" Tu t'en sortiras ; je t'aiderai à t'en sortir ", disait Valjean, essoufflé, les doigts emmêlés dans les pans de son grand manteau. "Je te le promets. Laisse-moi juste t'aider. S'il te plaît", supplia-t-il désespérément, la voix tendue, "pour l'amour de Dieu, laisse-moi t'aider".
Javert grimaça, des larmes glissant sur ses joues alors qu'il serrait les dents. Il se recroquevilla sur lui-même, enfouissant sa tête dans l'épaule de l'homme.
Sa voix était fêlée et rauque, étouffée par le tissu du gilet de Valjean.
"Pourquoi ne pouvais-tu pas me laisser mourir avec ma dignité ?"
Valjean, ne semblant pas trouver de réponse appropriée, se contenta de le serrer plus fort. Prenant la tête de Javert dans ses mains, il pressa ses lèvres sur le côté de son front, s'y arrêtant un instant avant de les retirer et de froisser ses longs cheveux noirs. Il l'étreignit encore une fois, le berçant dans ses bras et le balançant doucement d'avant en arrière, la main sur l'arrière de sa tête.
"Je suis désolé," se lamenta Valjean, "Je suis désolé. Mais tu dois vivre, Javert. Tu dois vivre."
Il y avait une douloureuse supplication dans son ton, et cela frappa Javert en pleine poitrine.
D'après son comportement et le peu que Javert pouvait entendre de la respiration de l'homme, il lui sembla que Valjean pleurait aussi. Il ne s'attendait pas à comprendre pourquoi, et il ne voulait pas comprendre pourquoi, mais il découvrit que si, et il détestait cela, et il se détestait lui-même ; il détestait tout, et il était perdu.
Un sanglot s'échappa de sa gorge.
Finalement, se relâchant dans ses bras, il se rendit. Il n'avait plus la force de combattre Valjean, plus la volonté de résister. Pas même sa fierté ne pouvait rassembler assez de dégoût pour le motiver.
Javert était épuisé, il ne pouvait plus continuer.
Il ne pouvait même pas trouver la force de se lever, de se jeter dans la rivière comme il l'avait souhaité quelques instants auparavant ; il avait dépensé toute son énergie dans son désespoir et sa fureur. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était rester assis là, blotti dans l'étreinte de cet autre homme, tandis que les sanglots le secouaient et que les larmes coulaient librement de ses yeux.
Valjean ne dit rien de plus. Il n'en avait pas besoin, ils se comprenaient l'un l'autre. Il le tint simplement là, le pressant contre sa poitrine et absorbant ses pleurs.
Javert ne savait pas combien de temps ils étaient restés là, lorsque Valjean reprit enfin la parole - mais cela devait faire un certain temps, car il s'était considérablement calmé, ses sanglots se réduisant à des respirations irrégulières.
"Venez," dit-il doucement, "Nous devrions rentrer. Les rues ne sont pas sûres à cette heure-ci, et vous avez besoin de vous allonger."
Javert ne contesta pas. Il était trop fatigué pour contester quoi que ce soit.
"Pouvez-vous vous lever ?"
Valjean se leva un peu, passant un bras sous son épaule et l'aidant à se lever. Voyant qu'il était stable, Valjean alla chercher son poignet, mais s'arrêta un instant, choisissant soigneusement de prendre sa main à la place.
Calme maintenant, Javert lui permit de le faire sans protester. Il ne fut même pas dérangé lorsqu'il sentit les doigts de l'homme s'enrouler autour des siens alors qu'il l'emmenait loin du quai.
En fait, la chaleur de la main serrée autour de la sienne le rassurait presque, bien qu'il ne sache pas pourquoi.
Inconsciemment, il la serra en retour.
Javert se retrouva à marcher plus près de Valjean, frôlant presque l'épaule de l'homme.
Petit à petit, il s'appuyait sur lui. Le temps qu'ils reviennent à la rue Plumet, il pouvait à peine supporter son propre poids, ses jambes ressemblant moins à des jambes qu'à de l'argile humide, sa tête tournait, brouillant son sens de l'équilibre.
Valjean du le traîner jusqu'en haut des escaliers, et lorsque Javert s'effondra finalement sur le lit, il avait l'impression qu'il ne se relèverait jamais.
Sa conscience s'éteignait lentement, retournant dans des rêves fiévreux, tandis que Valjean lui parlait doucement, murmurant des mots de consolation.
Javert ne pouvait pas comprendre ce que l'homme disait - ses pensées étaient trop embrouillées par la douleur et la fatigue - mais il s'accrocha au son de sa voix, n'ayant rien d'autre à quoi se raccrocher.
Il pataugeait dans un vaste océan, pris quelque part entre la vie et la mort, le ciel et l'enfer, et la présence de cet homme était la seule chose à laquelle il pouvait s'accrocher, l'attachant, l'enracinant au monde, une ancre dans une mer agitée.
Et, pour la première fois de sa vie, il y trouvait une source de réconfort plutôt que d'agitation.
***
La tête de Javert palpitait. Il avait trop chaud pour penser, pour se soucier, pour ressentir autre chose que le désir d'être capable de fermer les yeux et de bloquer tout ce qui l'entourait en le noyant dans le vide noir du sommeil.
Le sommeil, cependant, était inaccessible, du moins au sens propre et reposant du terme. Ce qu'il vivait n'était pas le sommeil, mais plutôt des accès de semi-conscience, des agonies fébriles qui le propulsaient dans et hors de la réalité et du monde éveillé.
Il avait l'impression à la fois qu'une force terrible s'était emparée de son crâne et le broyait lentement, et que quelqu'un avait lâché une ruche d'abeilles dans son cerveau. Il avait aussi l'impression d'être couché sur un lit de braises.
Il était donc dans un état lamentable.
Il arrivait à peine à se lever pour se soulager - en trébuchant dans le couloir, en manquant de s'étouffer ou de s'évanouir - et encore moins à penser à se disputer.
La moitié du temps, il ne parvenait même pas à garder les yeux ouverts. Les heures passaient en un clin d'oeil, et pourtant, le temps s'écoulait incroyablement lentement, ralenti par sa douleur. Il se tordait et frémissait sous les draps, agonisant, incapable de faire autre chose que de grogner son mécontentement.
Valjean finit par devoir faire les choses les plus simples pour lui.
Il n'avait même pas la force de se plaindre.
En fait, il n'était même pas tout à fait conscient de ce qui se passait autour de lui. Parfois, il n'avait qu'une vague conscience des choses : une pression sur sa peau, une brève chaleur - et c'est tout.
Il semblait que la sensation du toucher était ce qui le ramenait à la semi-conscience par-dessus tout, cependant - la plupart de ses souvenirs consistaient en Valjean. L'homme semblait toujours être près de lui. Plaçant un tissu frais et humide sur son front. Vérifiant sa température. Lissant les cheveux de son visage. Réarrangeant les oreillers derrière lui. Inclinant sa tête et mettantun verre d'eau à ses lèvres, le tenant fermement pendant qu'il prenait des gorgées timides.
Le plus souvent, il avait la sensation d'une main qui enserrait la sienne - ou qui se posait sur son épaule ou sur le dessus de sa tête.
Il se sentait comme une poupée de chiffon molle et jetée : laid et sans valeur, s'effondrant aux coutures - sans utilité future, mais attendant la destruction finale.
Mais Valjean le manipulait comme s'il était fait de porcelaine délicate, chaque contact étant prudent, comme s'il craignait de le briser.
Javert n'avait jamais pensé à ce que pouvait être le toucher de l'homme, et il ne s'en serait pas soucié, mais il était surpris de voir que des mains aussi rudes, usées par le travail, puissent être si douces.
Pourtant, son toucher était une source de tourment personnel ; il aggravait son état et l'apaisait à la fois. La présence constante de Valjean l'agaçait, et pourtant elle était étrangement rassurante.
"Pourquoi ?" souffla-t-il, sa voix étant la seule chose dans l'obscurité étouffante à part le frottement du tissu sur son front. "Pourquoi faites-vous cela ?"
"Faire quoi ?"
"Prendre soin", croassa-t-il désespérément. "Pourquoi ?"
Valjean resta silencieux pendant un moment. "Vous savez pourquoi", murmura-t-il.
"Je ne sais pas."
"Vous le savez."
Javert rejeta sa tête sur l'oreiller, incapable même de la soulever. "Je ne vous comprends pas", se lamenta-t-il.
Une main se posa sur le côté de sa tête, le pouce caressant sa tempe.
"Je ne peux pas ignorer la souffrance de quelqu'un", expliqua Valjean. Son ton ressemblait plus à une confession qu'à une explication. "Pas quand je peux faire quelque chose pour empêcher cette souffrance." Et puis, plus doucement, "Peu importe qui c'est."
Javert n'avait encore jamais eu personne pour le rattraper en cas de chute, et bien qu'il ne l'ait pas demandé - et qu'il se soit encore rebellé contre l'idée qu'il puisse en avoir besoin - le fait de savoir qu'il y avait quelqu'un qui veillait sur lui, quelqu'un sur qui il pouvait compter si nécessaire, était vaguement... soulageant. Cela ne lui convenait pas tout à fait. Mais cela ne l'inquiétait pas non plus. Il n'était pas sûr de ce qu'il devait en faire, et le relégua donc dans le domaine des faits : froids et durs, indiscutables. Valjean était simplement là, c'était tout.
Il n'avait pas besoin de lui.
Il ne devrait pas avoir besoin de lui.
Mais il était là.
***
Javert pensait que, dans ses rêves fiévreux, il pouvait se rappeler avoir sombré dans les profondeurs, s'être agité et avoir cherché instinctivement de l'air alors que l'eau remplissait ses poumons - à la fin, il ne valait pas mieux qu'un animal à l'agonie, malgré tous ses efforts pour garder son calme.
Et puis, alors que ses convulsions s'apaisaient, que la force quittait son corps et que l'obscurité froide et silencieuse imprégnait son âme - juste au moment où il glissait dans l'abîme - il avait senti une pression, une chaleur : quelqu'un enroulant ses bras autour de lui et l'éloignant.
Il avait cru que c'était un ange.
Il n'était pas entièrement sûr de s'être trompé.
***
Notes:
Suggested Listening:
Clipping - Mutemath
The Cloud Atlas Sextet for Orchesra - Tom Tykwer / Johnny Kilmek / Reinhold Heil
Easier to Run - Linkin Park
Fear Not This Night - Asja
Final Confluence: Austin Wintory
Kesselring - Tom Tykwer / Johnny Kilmek / Reinhold Heil
Let Go - Frou Frou
Let Me Go (triple layered) - Panic! At The Disco
Let Me Hear (piano cover) - Tehishter
Won't Let Go - Tom Tykwer / Johnny Kilmek / Reinhold Heil
Yellow (Coldplay cover) - Jem
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