Chapitre 29: Descent (Descente)
Résumé:
Le début de la fin.
" La loi et l'ordre existent dans le but d'établir la justice, et lorsqu'ils échouent dans cet objectif, ils deviennent les barrages dangereusement structurés qui bloquent le flux du progrès social ."
-Martin Luther King, Jr.
***
Les heures leur glissaient entre les doigts alors qu'ils étaient assis dans le salon, Javert racontant tout ce dont il se souvenait du passé de Valjean, Marius avachi dans son fauteuil, hochant gravement la tête, griffonnant des notes de temps en temps.
Ils avaient allumé un feu dans la cheminée, malgré l'air d'été, plus pour dissiper un malaise que pour les réchauffer. Ses murmures étaient une aubaine réconfortante - les crépitements comblant ce qui aurait été un silence inquiétant.
Javert se perdait dans son récit, fixant le sol d'un air engourdi. Il passait ses doigts dans ses cheveux, défaisant les mèches grisonnantes jusqu'à ce que la plupart d'entre elles se soient échappées de leur ruban, ce à quoi il ne prêtait guère attention.
Marius sirotait avec parcimonie un verre de cognac - " pour se calmer les nerfs ", disait-il. Il apprit la miséricorde de l'évêque, l'étincelle de charité qui avait mis le feu aux poudres lors de l'épiphanie de Valjean et de sa réforme ultérieure. C'est ici qu'il comprit à quel point son père avait souffert, chassé pendant des décennies, toujours à deux doigts d'être découvert et repris. Et aussi, comment malgré ces chutes constantes, écrasantes, et ces terreurs omniprésentes, il avait continué à se consacrer autant que possible aux causes de la vertu.
Javert ne lui parla pas de ces nuits à la rivière, de ces jours d'agonie fiévreuse qu'il avait endurés avec Valjean à ses côtés. Le garçon savait déjà que Valjean lui avait sauvé la vie ; il n'avait pas besoin de savoir combien de fois. Et Javert se trouvait, par fierté, ou peut-être par humilité, incapable d'admettre ce qu'il avait fait. Incapable d'articuler ce qui s'était passé exactement entre eux pendant ces courtes semaines.
C'était une chose trop intime pour lui, non seulement à cause de sa propre honte, mais aussi, d'une certaine façon, à cause de Valjean. Il ne savait pas ce que c'était, mais il y avait quelque chose d'étrange entre eux, quelque chose de fragile, de profond et d'inconcevablement fort qui avait grandi dans ces espaces de silence au clair de lune, et il le gardait farouchement.
Au lieu de cela, il parla de Montreuil-sur-Mer et du procès d'Arras. Plus il s'étendait sur l'abnégation de l'homme, plus il en saisissait lui-même l'ampleur. Et plus il ressentait l'injustice et son propre aveuglement.
Il avait toujours été un homme calme et posé, toute sa vie durant, et pourtant, il y avait là quelque chose qui titillait les bords de sa conscience et le poussait à la passion. Au fil de la conversation, il avait de plus en plus de mal à maîtriser ses émotions. Mais c'était un bon entraînement, insistait Marius, pour affronter les magistrats. Et il supposait que le garçon avait raison.
Quand tout ce qui pouvait être dit sur Jean Valjean fut dit, ils se tournèrent vers le système judiciaire. Avocat et policier, ils n'avaient à eux deux qu'une maigre connaissance des particularités du code pénal. Malgré tout, ils étaient parfaitement conscients du caractère quasi désespéré de leur situation et de la hauteur vertigineuse de la montagne qu'ils devaient gravir pour la résoudre.
Jean Valjean était condamné à mort. C'était clair. Et ils ne pouvaient pas argumenter qu'il était innocent de tous les crimes dont il était accusé par la loi. Donc leur argument devait être, purement, contre la loi elle-même. Contre l'ensemble du système judiciaire. Et tout ce qu'ils avaient à leur disposition était sa réforme, qui pouvait très bien ne rien représenter du tout aux yeux du monde. Un petit calibre de munitions en effet. C'était comme essayer de faire tomber les murs d'un château avec rien d'autre que de la mitraille.
À un moment donné, tard dans la nuit ou tôt le matin - Javert ne pouvait le dire - ils se trouvèrent trop épuisés pour continuer, et ils se retirèrent, Marius insistant pour que l'inspecteur utilise la chambre d'amis au lieu de rentrer chez lui à une telle heure. Javert était trop fatigué, et trop inquiet, pour envisager de discuter avec lui.
Il se déshabilla jusqu'à ses sous-vêtements et se glissa malheureux sous les draps de lin fin, l'esprit ailleurs, construisant toujours sa défense.
***
Javert se trouvait sur un chemin, une route de terre droite et bien balayée, menant à travers la forêt. Une brume fraîche et tourbillonnante enveloppait le bois. Cela lui donnait des frissons dans le dos, comme un souffle contre sa peau.
Il pensa que c'était peut-être le début du matin - la lumière du soleil filtrant à travers le brouillard devant lui depuis l'Est. Pourtant, cela ressemblait à un coucher de soleil. Et il ne savait pas pourquoi, mais il avait l'impression que quelque chose touchait à sa fin, et son cœur était lourd dans sa poitrine, empreint d'une sorte de crainte.
Quelqu'un marchait devant lui, silencieux comme un fantôme. Il pouvait voir des détails de la silhouette de temps en temps, dans la brume. Un soupçon de couleur : une redingote jaune. Un éclair de boucles grises ; une tête penchée. C'était une silhouette qu'il connaissait bien, mais qu'en même temps il connaissait à peine.
Avec une terreur soudaine, il réalisa où ils étaient, et où le chemin se dirigeait.
Il appela son nom. Et encore une fois, son cri ne produisit aucun son, comme si le cri avait été volé de sa gorge.
L'homme s'arrêta sur le chemin. Il tourna la tête, légèrement, comme s'il savait qui se trouvait là. Mais il ne le regardait pas. Et après un moment de contemplation triste, il se remit à avancer, abattu, et reprit son rythme régulier.
Et Javert dut regarder à nouveau Madeleine se diriger vers Arras.
Il dut regarder ses cheveux perdre leur couleur, sa queue de pie se transformer en haillons rouges, et ces haillons tomber en lambeaux sur son dos, au milieu d'un million de cicatrices sanglantes. Et il marchait toujours du même pas, sans un seul mot.
Javert tendit la main vers lui, luttant pour l'atteindre, mais en vain ; l'homme continuait de s'effacer.
N'est-ce pas ce que tu voulais ? murmura une voix dans sa tête.
Non , souffla-t-il en frissonnant. Il n'avait jamais été aussi sûr de quelque chose dans sa vie. Non !
Il se débattit, il cria après lui, mais ses efforts étaient vains.
La brume l'avait englouti.
***
Javert se réveilla avec un cri, emmêlé dans les draps. Lentement, alors qu'il reprenait ses esprits, la prise qu'il avait sur le bord du matelas se relâcha. La lumière du soleil naissant baignait d'or la pièce inconnue. Même dans la chaleur de l'été, un frisson lui parcourut l'échine.
Il s'accrocha à l'oreiller, se mit en boule et resta allongé, écoutant le son de sa propre respiration, et attendant que les battements de son cœur s'apaisent.
Puis il se redressa pour s'asseoir sur le bord du lit, la tête pendante, le visage dans les mains. Et il se força, enfin, à se lever.
***
Cosette rejoignît Marius et lui au petit déjeuner, mais elle restait silencieuse, et touchait à peine à sa nourriture. Elle avait un air maigre, comme si, en même temps que son bonheur, sa couleur même avait commencé à se faner. C'était tout aussi bien ; Marius et Javert ne parlaient guère non plus, et avaient un manque d'appétit similaire. Les Gillenormands ne se montrèrent même pas ; ils étaient terrés dans leurs chambres à coucher respectives.
Par la suite, Javert et Marius reviennent au salon, las mais déterminés. Ils discutèrent des orientations à donner à leur cause et des arguments à faire valoir. Marius compila toutes les notes qu'il avait prises la veille, et traça une progression logique du discours. Il était, Javert devait l'admettre, plus versé que lui dans l'art de la coercition subtile. Et il souleva quelques points de droit que Javert n'aurait pas pris en compte. Cependant, ils n'avaient pas, s'inquiétait-il, un argument tout à fait valable.
Ils passèrent toute la journée ainsi, et durent se faire rappeler par l'une des servantes de manger quelque chose pour le déjeuner, car ils avaient complètement perdu la notion du temps. Des livres de droit et des bouts de papier jonchaient la table entre leurs chaises.
Finalement, l'atmosphère étaient devenue si tendue, et ils étaient si frustrés, qu'une pause s'avéra nécessaire. Sans savoir quoi faire d'autre, Marius alla se promener dans le jardin et, sur l'offre, Javert l'accompagna. Ils se promenèrent dans les allées en silence pendant un certain temps, chacun perdu sur ses propres sentiers de pensée.
"Vous êtes un brave type, Pontmercy", dit finalement Javert, sans prendre la peine de lever les yeux. "Je n'avais pas une très bonne opinion de vous, auparavant. Vous êtes en quelque sorte un lâche et un idiot. Mais vous êtes aussi intelligent à votre façon, et votre cœur est au bon endroit. Je ne peux pas vous le reprocher."
Marius le regarda, les sourcils levés. "Ah...merci."
"Je suppose que je ne regrette pas de lui avoir permis de vous ramener chez vous. Même si vous étiez un insurgé."
"C'est ... aimable de votre part."
"Mm." Il s'arrêta, regardant fixement une grappe d'héliotrope. "Pourquoi étiez-vous aux barricades ? Vous avez l'air d'être trop peureux pour une révolution sanglante."
Le garçon marqua une pause. Il laissa échapper une respiration difficile. "C'est une sympathique chose à dire."
"C'est impertinent, je sais. Mais quand même. Vous n'êtes pas tout à fait le type. Et vous avez l'air de bien vous porter sans le moindre soupçon d'anarchie depuis."
Un froncement se forma sur le visage de Marius, puis il disparut. Il se retourna pour regarder l'herbe à ses pieds. "J'étais là bas parce que ... ils étaient mes amis, monsieur. Leur cause était noble. Elle risquait de les faire tuer. Et peut-être qu'étant pauvre, et croyant mon amour abandonné, je n'avais plus de raison de vivre, à ce moment-là - et je pouvais aussi bien quitter ce monde en compagnie de frères. Au moins, j'aurais pu dire que je... m'était tenu aux côtés de mes compagnons et que j'étais serait mort pour une cause qui en valait la peine."
Javert se retourna pour étudier l'ombre qui était tombée sur les yeux du garçon. Il ne s'attendait pas à une telle réponse, et encore moins à une réponse dont les implications résonneraient en lui. "Je vois", fut tout ce qu'il pût dire en détournant à nouveau son regard.
Marius se remit à marcher, abattu. Javert suivait son rythme. Ils ne reparlèrent pas pendant plusieurs minutes.
Tout à coup, Marius s'arrêta. "Si nous perdons cette affaire, est-ce que vous..."
L'image des rapides défilèrent devant les yeux de l'homme, comme un maelström infernal.
"...resterez un ami pour nous ?"
Javert cligna des yeux. Fronça les sourcils. Il ouvrit la bouche pour parler, mais le garçon lui coupa la parole.
"Vous serez le seul lien avec lui qu'il nous restera."
À cette pensée, il fut pris de nausée et d'un tourni vertigineux, comme si quelqu'un l'avait poussé d'une hauteur. La tête lui tournait.
Jusqu'à présent, il n'avait pas tenté de s'imaginer dans un monde où Jean Valjean était mort, et bien qu'il ne puisse se l'avouer, il en connaissait la raison.
"Non, je suis désolé", soupira Marius. "C'est peut-être... trop demander de ma part. Mais vous êtes un homme bon, inspecteur, et je vous suis reconnaissant pour votre aide. Et je continuerai de vous en être reconnaissant, quelle que soit l'issue de cette affaire, et que vous choisissiez ou non de rester en contact avec nous."
Javert était encore trop déstabilisé par ses précédentes paroles pour formuler une réponse. Aussi, lorsque Marius reprit la marche, il ne fit que le suivre en silence, l'esprit tumultueux.
"Si nous perdons cette affaire..."
La rivière s'engouffrait dans ses jambes.
"Si nous perdons cette affaire..."
Il ferma les yeux, serra le poing et chassa la tempête de ses pensées, jusqu'à ce que tout ce qu'il puisse entendre, et tout ce qu'il sache, soit le craquement des pierres et du sable sous leurs pieds.
***
Ils reprirent leurs discussions sur l'affaire jusqu'à ce que le soleil commence à se coucher, affinant leur plaidoirie jusqu'à ce qu'elle prenne une forme finale, polie. Puis ils s'entraînèrent à la prononcer, au grand dam de Javert. Il s'exerça encore et encore, jusqu'à ce qu'il ait mémorisé la structure, jusqu'à ce qu'il se sente capable de réfuter un certain nombre de contre-arguments possibles.
Enfin, ils eurent préparé le dossier autant que possible, et il n'y avait plus rien à faire. Javert empocha les notes qu'ils avaient rédigées, et fit ses adieux.
Une partie de lui voulait dire un mot d'adieu à Cosette, mais il ne savait pas ce qu'il pouvait faire pour elle. Il décida qu'il était préférable de la laisser tranquille.
Marius lui avait reproposé de passer la nuit chez eux, mais Javert s'était contenté de hocher la tête et de refuser. Il avait besoin d'une nuit pour lui, pour s'éclaircir les idées. Pour renforcer sa volonté. Pour ... en finir avec les choses.
Et il il avait aussi besoin de se rendre présentable, c'est à dire d'un rasage et de vêtements de rechange.
Au moment où il s'apprêtait à partir, il fut interpellé par l'un des serviteurs - la nourrice de Cosette, si sa mémoire était bonne. Il fut surpris de la voir ici. Valjean n'avait-il pas dit qu'elle avait été renvoyée ? Eh bien, peu importait. Elle était ici maintenant, de toute façon. Et apparemment elle désirait quelque chose de lui.
"Monsieur," dit-elle, "puis-je vous parler en privé un moment ?"
Trop fatigué et vaincu pour être contrarié, Javert la suivit à contrecœur dans une des pièces vides, et elle ferma la porte derrière eux.
"Que voulez-vous ?" lui demanda-t-il.
Elle croisa les bras derrière son dos et détourna le regard un instant. "Vous vous souvenez de moi, peut-être ?"
"Votre nom est Toussaint."
"Oui. Eh bien." Elle s'humidifia les lèvres. "Je sais que vous avez travaillé diligemment avec M. Ponmercy pour préparer une défense pour M. Fauchelevent. Et je ne pouvais pas m'empêcher de me demander pourquoi vous voulez prendre sa défense. Ne vous méprenez pas, je crois que c'est un homme bon. Je ne sais pas ce qu'il a fait dans le passé, et je m'en fiche. J'ai vécu avec lui pendant plus de quatre ans, et c'est bien plus qu'il n'en faut pour que je voie en lui un saint, en dépit de son passé."
"Mais vous, monsieur... pour ce que j'en sais, vous n'avez eu l'occasion d'être en sa compagnie que pendant un peu plus de quinze jours. Je ne comprenais donc pas pourquoi vous aviez des sentiments si forts pour lui. Mais je me suis souvenue de notre rencontre, et je..." Son ton baissa de façon significative. Elle inclina la tête. "Vous avez sauté dans la rivière, n'est-ce pas ?"
Le sang disparût de son visage.
"Ce n'est pas grave si vous ne répondez pas."
Javert lutta pour trouver une réponse, mais n'en trouva pas. Au contraire, il ne comprenait pas comment cette femme pouvait savoir une telle chose, à moins que...
"A-t-il... ?"
"Non, monsieur. Il ne m'a rien dit. Mais je ne suis pas totalement aveugle. Il y avait... des signes."
Une ombre s'abattit sur lui, et il retint sa langue.
"J'ai travailler à l'hôpital pendant longtemps, vous voyez", expliqua-t-elle. "J'ai vu les gens aller et venir. Je connais le regard de quelqu'un qui a essayé de mettre fin à ses jours. Cet engourdissement, ce regard vitreux. Une apathie totale envers son environnement. Silencieux, muet. Parfois, ils s'en sortent. D'autres, on devait les envoyer à Bicêtre, ou à Chaillot."
"M. Fauchelevent m'a dit que je ne devais pas vous laisser sortir de l'appartement sans lui. Il n'a pas donné beaucoup d'explications, sauf pour dire que vous n'aviez pas toute votre tête. Mais j'ai vu vos vêtements détrempés, et quand j'ai demandé l'eau du bain, il a dit que vous aviez besoin de vous laver de la vase. Où auriez-vous pu être aller à part dans la rivière ? Je vous ai vu assis là, devant le feu, avec ce regard sur votre visage, et j'ai su."
"C'est pourquoi vous venez à sa défense maintenant, n'est-ce pas ? Vous avez sauté dans la rivière, et il vous a suivi. Je ne suis pas surprise, c'est bien son genre. Et ces semaines qu'il a passées avec vous, il essayait de guérir votre esprit, non ? Je n'en ai parlé à personne - et je n'ai pas l'intention de le faire - et je n'en aurais pas parlé, mais c'est devenu pertinent maintenant. Je dois vous demander, monsieur - allez-vous l'utiliser dans votre témoignage ?"
Il resta silencieux pendant un certain nombre de respirations. "J'aimerais bien", dit-il finalement, la voix étouffée, la tête baissée de honte, "mais ils me prendraient pour un fou, et alors rien de ce que je dirais n'aurait d'importance pour eux."
La vieille femme réfléchit à cela avant de faire un léger signe de tête. "Oui, je comprends." Elle poussa un soupir. "En tout cas, je tiens à vous remercier de le défendre, quelles que soient vos raisons. Vous ne comprenez pas ce que cela signifie pour moi, ou pour Cosette."
"Je pense que si."
Elle leva les yeux vers lui, scrutant son expression. "Peut-être, oui. Peut-être que vous comprenez". Puis, "S'il y a quoi que ce soit que je puisse faire pour aider à cette entreprise, je le ferai avec plaisir. Je témoignerai au tribunal, si vous pensez que cela peut aider. Je suis sûre que Cosette le voudrait aussi, mais la pauvre fille ne mérite pas d'affronter un tel jury, et je ne suis pas sûre qu'elle en ait la force en ce moment."
"C'est gentil de votre part, madame", réussit-il à répondre . "Mais je pense que ce ne serait pas nécessaire. Il y a de nombreuses raisons pour lesquelles un jury pourrait trouver les témoignages d'un de ses employés indignes de confiance. Je suis la seule personne qui puisse entrer dans cette salle d'audience sans être immédiatement mise en doute pour des raisons de partialité personnelle. Et pour être juste, je le connais depuis plus longtemps que quiconque. Nous partageons une histoire... mouvementée. Bien que ce ne soit pas une histoire particulièrement agréable."
Elle pencha la tête vers lui. "C'est ainsi ? J'espère que ce sera suffisant."
"Moi aussi."
Elle s'arrêta une seconde, l'esprit apparemment ailleurs. "Monsieur, avant de partir, pouvez-vous me dire quelque chose ?"
"Qu'est-ce que c'est ?"
"Les pensées qui vous ont conduit à la rivière cette nuit-là... Les aviez-vous dépassées ?"
Il sentit un brouillard d'incertitude envahir son âme. "Je les avait dépassées."
"Et maintenant ?"
Javert ne pouvait pas répondre à son regard ; il sentait son visage devenir chaud. "Bonne nuit, madame", dit-il, et il partit sans un mot de plus.
***
Javert se tenait sur le parapet.
Le ciel était noir. Jean Valjean était mort.
L'eau coulait sous lui dans l'obscurité, s'engouffrant, s'engouffrant, s'engouffrant dans ses oreilles.
Tu as échoué , chuchota un chœur de voix.
Tu as échoué.
Tu as échoué.
Tu as échoué.
Un éclair de métal, une plume ensanglantée, un cri inaudible.
Il n'y avait pas d'étoiles. Les lampadaires rougeoyaient. Le monde, et sa poitrine, étaient creux.
Il regarda fixement dans le vide devant lui.
Il tomba.
***
Le son de son propre souffle le réveilla, et il se redressa comme un homme qui se noie et qui réussit à aspirer de l'air. C'était le milieu de la nuit. Javert était couvert de sueur. Des larmes coulaient sur ses joues et ses vêtements de nuit collaient inconfortablement à sa peau.
Il tendit la main dans l'obscurité et laissa échapper un faible gémissement, puis s'agrippa aux draps sous lui, tordant ses doigts dans le linge blanc grossier. Ses soupirs se transformèrent en halètements, et il frissonna, se mettant en boule, les bras autour de ses jambes et le menton enfoui dans ses genoux. Il ne pouvait pas penser. Il ne voulait pas penser. Il ne voulait pas considérer quoi que ce soit. Lui-même. Le monde. Jean Valjean.
Il se contenta d'écouter le son des grillons à l'extérieur de sa fenêtre et espéra les laisser remplacer le bruit de la Seine, et ses propres nerfs qui hurlaient.
Avec une respiration tremblante, il se recoucha, enroula les couvertures autour de lui, et essaya d'effacer tout sauf lui-même et son lit, et ces petits grésillements sous sa fenêtre ouverte. Il ne pouvait pas dormir. Il devait dormir. Il ne pouvait pas se permettre de rester éveillé.
Se tortillant sous les draps, il balançait sa tête de-ci de-là sur l'oreiller, jusqu'à ce que finalement son visage soit pressé contre ce dernier, avec juste assez d'espace pour respirer, ses doigts serrés autour de l'oreiller. Cela contribua à le calmer un peu, d'une manière incertaine.
La pensée lui traversa l'esprit que si Valjean était là, à son chevet, comme il l'avait été autrefois, Javert n'hésiterait pas à lui prendre la main. Il ne s'éloignerait pas de lui en faisant face au mur, comme il l'avait fait. Il ne rejèterait pas sa présence ou son contact. En vérité, il regrettait ces moments d'insensibilité et d'ingratitude, et souhaitait pouvoir les reprendre. Il souhaitait pouvoir le lui dire.
Mais Jean Valjean n'était pas là, et s'il ne réussissait pas à convaincre le tribunal demain, la compagnie de cet homme était un privilège qu'il ne connaîtrait plus jamais.
***
Au petit matin, il se leva et prit un bain, puis s'assit et se blottit dans la baignoire, ses longs cheveux noirs tombant sur ses yeux, laissant la fraîcheur s'infiltrer dans son âme.
Il n'était plus l'homme qu'il était un an plus tôt: L'inspecteur Javert, première classe, glacial, distant et parfaitement sûr de lui.
Mais s'il avait la moindre chance de convaincre un tribunal de quoi que ce soit, il devait redevenir cet homme, juste pour un petit moment.
C'était vrai. Jean Valjean était juste un autre accusé. Et lui, Javert était un officier de la loi. Son devoir était, d'abord et avant tout, la justice. C'est ce qu'il recherchait, et c'est ce que, comme toutes les autres fois, il allait défendre. Il pouvait se détacher de tout cela. Ce n'était pas impossible. Ce n'était qu'un autre aspect de son travail. C'est ce qu'il devait montrer. Qu'il était de la même étoffe qu'eux, qu'il défendait ce qu'ils défendaient. Que ce qu'il croyait dans cette affaire, ils devaient le croire aussi.
Lentement, il sentit la tension quitter ses muscles, et sa clarté revenir.
Il s'essuya avec une indifférence stoïque, et se rasa. Il s'habilla de ses plus beaux vêtements, huila et brossa ses cheveux, et les attacha en une queue base. Avec un air étrangement vide, il sortit de son appartement, ne sachant pas ce qui pourrait arriver.
Il laissa les notes de l'affaire sur son lit.
***
Jean Valjean était devenu pâle et un peu décharné ; il n'avait pas mangé depuis plusieurs jours. Une grossière barbe blanche entourait sa bouche. Il portait toujours les mêmes vêtements que ceux qu'il avait portés lors de son arrestation, car il n'avait guère d'autre choix, et la conséquence de cela - combinée à son tourment intérieur et à la chaleur de l'été - n'était pas agréable.
Son esprit était engourdi par le chagrin et le manque de nourriture, et ses yeux étaient teintés d'un regard vitreux. Comme un moine, il avait jeûné et était tombé dans une sorte de transe, non pas pour le bien de la vertu, mais à cause de son propre sentiment de honte paralysante.
Il ne se débattit pas et ne protesta pas lorsqu'on vint le chercher le jour du procès, lui liant une fois de plus les poignets avec des chaînes et le conduisant en une procession sinistre à travers la Conciergerie vers le Palais. Deux gendarmes l'encadraient tandis qu'un autre le conduisait par ses menottes dans la salle d'audience.
Il avait l'impression d'être conduit dans la gueule de l'enfer. La résignation et l'apathie engourdissaient son cerveau. Et pourtant, il était saisi de terreur. Il ne pouvait rien faire pour lui-même ; toute tentative d'auto-préservation ne ferait qu'aggraver son humiliation. Il n'y avait qu'une chose qu'il pouvait préserver, c'était sa dignité, en gardant le silence. C'était tout ce qu'il pouvait faire.
Les gendarmes le firent asseoir sur un lourd banc de bois devant la tribune, fixant la chaîne qui passait entre ses fers à un anneaux dans le sol, installée expressément à cet effet. Puis ils s'assirent de façon à l'encadrer. Il ne les regardait pas. Il ne regardait personne, pas directement, et ne l'avait pas fait depuis la visite de sa fille. Mais la clarté temporaire qu'elle lui avait apportée - qui n'avait fait qu'accentuer l'agonie de son âme - s'était envolée, et il était redevenu une enveloppe de lui-même.
C'était une vieille habitude qu'il avait acquise à Toulon : l'enfermement de ses sens. C'était la seule défense qu'il avait contre le courant invincible des événements qui conspiraient contre lui. Car quand on se prive du luxe de ressentir, on devient impénétrable à la douleur.
En transe, dans une sorte de stupeur spirituelle, il était assis là, entre les deux gendarmes, alors que le jury commençait à entrer, puis le public. Il sentait leurs regards s'enfoncer dans l'arrière de sa tête. Il frissonna et s'immobilisa à nouveau, une ombre tombant sur son visage.
Le président arriva, suivi du procureur et de ses invités spéciaux. Ils prirent place derrière le banc, gardés par un autre groupe de gendarmes et assistés par des greffiers. Derrière eux, sur le mur, se dressait un relief en bois massif représentant les armoiries de la France, et, au-dessus, un crucifix en fer.
Valjean écouta les débats comme un homme dans un rêve, la tête basse, l'expression vide.
Le monde entier était surréaliste, et il ne se sentait plus en faire partie. On raconta les accusations portées contre lui à Arras, et celles dont il était accusé depuis, et il les supporta avec un stoïcisme inébranlable et abattu.
Violation de liberté conditionnelle.
Vol.
Vol de grand chemin.
Deux accusations d'évasion de prison.
Valjean ne pouvait nier aucun de ces faits. D'ailleurs, plaider en sa faveur ne lui apporterait rien d'autre que de prolonger sa misère. Et, de toute façon, l'idée de se défendre ne lui venait même pas à l'esprit. Il était déjà trop perdu ; toutes les larmes et les protestations avaient depuis longtemps séché, n'ayant jamais portées aucun fruit.
Ses yeux dérivèrent vers le pistolet à silex en argent qui est rangé dans la ceinture d'un gendarme près du banc. Il fixa un instant le pistolet avec la vague nostalgie d'un homme assoiffé qui contemple le mirage d'une oasis lointaine. Son regard retomba sur les planches du plancher.
Une demi-heure s'écoula.
Comme il n'avait personne pour le défendre et qu'il gardait le silence, le procès se déroulait rapidement.
"Ne souhaitez-vous pas demander un avocat ?" lui avait demandé quelqu'un à la prison.[1]
Il avait pensé, alors, à Marius, à la simple mention du mot, mais en avait aussitôt chassé l'idée. Il ne voulait pas - ne pouvait pas - mêler ses enfants à cette affaire honteuse plus qu'il ne l'avait déjà fait. Surtout pour une cause qu'il savait être sans espoir.
"Non", avait-il dit.
"Alors plaidez-vous coupable des accusations portées contre vous ?"
Valjean n'avait pas donné de réponse.
À Arras, il y avait eu une sorte d'honneur, une sorte de gloire à admettre sa propre culpabilité. Parce que c'était un acte d'héroïsme, et que même si c'était sa ruine et sa damnation, c'était aussi le salut d'un autre, et il pouvait être fier d'avoir donné sa vie. Parce que c'était la bonne chose à faire. La chose courageuse. La chose juste.
Mais maintenant, admettre sa culpabilité ne sauvait personne. Un argument pourrait être avancé pour son âme immortelle, peut-être, mais étant donné que son silence était plus un assentiment qu'un rejet, ce n'était pas vraiment un problème.
Il laissa le courant l'emporter là où il le pouvait ; il savait que toute lutte était vaine. Pourtant, il était rempli de peur, même encore, alors qu'il était emporté par le courant, conscient de l'endroit où il l'emmenait. Il savait qu'au bout de cette rivière se trouvait un abîme, et qu'il y serait jeté et oublié. Une âme entraînée par le Styx dans les profondeurs du Tartare.
Si seulement il pouvait fermer les yeux maintenant, et ne plus jamais se réveiller ! Ce serait mieux, pensait-il. Tellement mieux. Mais il devait endurer cela, sa dernière épreuve, sa dernière humiliation, avant d'avoir droit au sursis miséricordieux de la mort. Et même là, ce sursis, le terrifiait au-delà de l'entendement. Il débordait d'horreur muette, incrédule, incapable de comprendre comment tout cela avait pu lui arriver, ou ce qui se passait exactement maintenant.
Le procureur prononça son réquisitoire, en rangeant le dossier qu'il avait apporté avec lui et en réajustant ses lunettes. Sa voix était froide et confiante. "Cela résume bien la situation, je crois", soupira-t-il.
"Si vous avez fini de présenter vos arguments, dit le président, et s'il n'y a pas d'autres commentaires à faire, le jury disposera d'un bref laps de temps pour décider de son verdict et cette cour se réunira à nouveau lorsqu'un consensus aura été atteint."
La vision de Valjean commença à s'obscurcir. Il avait l'impression que les mâchoires de Cerbère se refermaient sur lui.
Et puis, de cette obscurité, des murmures de la foule qui se levait, s'éleva une voix, calme et ferme: "Juste un moment, alors."
Toujours noyé dans une peur froide et engourdissante, Valjean entendit des pas venant du fond de la salle d'audience. Alors qu'ils se rapprochaient de lui, une lueur de reconnaissance jaillit dans son regard, leur son lui étant d'une familiarité saisissante.
Il leva lentement la tête alors qu'ils s'approchaient du puits.
Devant lui se tenait un homme grand, les cheveux gris fer, vêtu d'un grand manteau usé par le temps, faisant face aux magistrats la tête haute.
Les yeux de Jean Valjean s'écarquillèrent.
"Je souhaite intercéder en faveur de cet homme", déclara Javert.
***
[1] At this point in time, there was no law mandating a council for the defense. You had the right to a lawyer if you wanted one, but if you didn't wish to be represented, then it was possible to go through a trial without anyone speaking on your behalf. If you didn't speak up for yourself, it would essentially be ensuring a guilty sentence without actually pleading guilty. This is what happened to Valjean the first time he was sentenced for theft and for breaking and entering
[1] A cette époque, il n'y avait pas de loi imposant un conseil pour la défense. Vous aviez le droit à un avocat si vous le vouliez, mais si vous ne souhaitiez pas être représenté, il était possible de passer par un procès sans que personne ne parle en votre nom. Si vous ne vous défendez pas, vous vous assurez une condamnation sans avoir à plaider coupable. C'est ce qui est arrivé à Valjean la première fois qu'il a été condamné pour vol et pour effraction.
Notes:
Fun fact: originally, when I first starting writing these particular court scenes more than half a year ago, Javert did not go to the Gillenormands' at all. The argument he presents was entirely his own, and, actually, something he pretty much made up on the spot. So, he deserves a lot of credit for that. But it felt impossible not to involve Marius in this, and so he kind of helps him better structure his argument (it was a tad disjointed before, being improvised). The reality remains, however, that what Javert is about to say is from his heart, not from some script. Which is why I made the point of him leaving the case notes at home. Because in the end it has to be his words.
Hilarious tidbit I found on Wikipedia: "It is extremely disrespectful to the court for persons who are not court employees to directly 'traverse the well' without permission—that is, to walk directly towards the bench across the well—and some courts have rules expressly forbidding this. (...) [They] are normally expected to approach the court clerk or bailiff, who acts as an intermediary." lmao, I guess Javert is just in that kind of "You know what; screw the status quo" mood.
Fait amusant : à l'origine, lorsque j'ai commencé à écrire ces scènes de tribunal particulières il y a plus de six mois, Javert n'est pas du tout allé chez les Gillenormand. L'argument qu'il présente est entièrement le sien, et, en fait, quelque chose qu'il a pratiquement inventé sur place. Donc, il mérite beaucoup de crédit pour ça. Mais il était impossible de ne pas impliquer Marius dans cette affaire, et il l'aide donc en quelque sorte à mieux structurer son argument (il était un peu décousu auparavant, étant improvisé). Il n'en reste pas moins que ce que Javert s'apprête à dire vient de son cœur, et non d'un script. C'est pourquoi j'ai insisté pour qu'il laisse les notes chez lui. Parce qu'au bout du compte, il faut que ce soit ses mots.
Une anecdote hilarante que j'ai trouvée sur Wikipedia : "Il est extrêmement irrespectueux pour le tribunal que des personnes, qui ne sont pas des employés du tribunal, "traversent le puits" sans permission - c'est-à-dire, de marcher directement vers le banc à travers le puits - et certains tribunaux ont des règles interdisant expressément cela. (...) [Ils] doivent normalement s'approcher du greffier ou de l'huissier, qui agit en tant qu'intermédiaire" lmao, je suppose que Javert est juste dans ce genre d'humeur "Vous savez quoi ; au diable le statu quo".
Notes de la traductrice:
Aller Javert, on croit en toi.
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