Chapitre 28: A Trio of Conspirators (Un trio de conspirateurs)
Résumé:
Javert rend visite à la propriété des Gillenormand.
" Le progrès humain n'est ni automatique ni inévitable [...]. Chaque étape vers le but de la justice exige des sacrifices, des souffrances et des luttes ; les efforts inlassables et la préoccupation passionnée d'individus dévoués. "
-Martin Luther King, Jr
***
Cosette était assise sur un banc en pierre sculpté dans le jardin, la tête penchée, les mains serrées autour de son chapelet dans une prière fervente. Mais aucun mot ne franchissait ses lèvres, ni ne traversait son esprit, mis à part des supplications à moitié formulées à l'intention d'un dieu silencieux.
Le jardin était couvert de gris, le ciel menaçait de pleuvoir. L'air était chaud contre sa peau, mais elle ne se sentait pas du tout réchauffée par lui.
Tout à coup, une main lui toucha l'épaule et elle se redressa en sursautant.
C'était Nicolette, et la femme la regardait avec une certaine pitié dans les yeux. "Vous êtes demandée dans le salon, madame."
"Pour qu'elle raison ?"
"Un policier vous demande."
Son visage se crispa de rancune. "Dites-lui de s'en aller. Il peut parler à Marius s'il le souhaite. Je ne veux pas lui parler."
"Il dit que vous le connaissez."
Elle fronça les sourcils. "Le connaître ?" Puis son cœur fit un bond dans sa poitrine lorsqu'elle réalisa. "Monsieur Javert !" s'exclama-t-elle avant de ce précipiter vers la maison. "J'avais complètement oublié !"
***
"Monsieur !"
Javert sursauta lorsque Cosette entra en trombe, puis s'arrêta net à quelques pas de lui et le regarda fixement.
"C'est vraiment vous", dit-elle, les traits froncés par l'émotion, les plis de sa robe froissés dans ses poings. "Je ne savais pas si vous viendriez." Elle s'approcha de lui, se tordant les mains, un air de supplication sur le visage, et un ton affolé dans la voix. "Vous saviez pour mon père, n'est-ce pas ? Vous le saviez depuis le début. Et pourtant, vous n'avez rien dit à personne ! Vous et Marius, tous les deux, vous..."
"Taisez-vous", murmura-t-il en jetant un coup d'œil autour de lui. "Personne n'a besoin de savoir ça. Cela pourrait nous attirer beaucoup d'ennuis."
"Ah-c'est vrai, je n'ai pas..." Elle baissa docilement la voix, et jeta également un coup d'œil autour d'elle. "Vous êtes un officier de police, et donc..."
"Et donc il serait inapproprié pour moi d'ignorer un criminel recherché, oui", compléta-t-il entre ses dents. "Particulièrement inapproprié si quelqu'un m'avait vu fraterniser avec l'un d'eux, vous comprenez ?"
Elle fit quelques rapides hochements de tête. "Je comprends", chuchota-t-elle. "Mais... pourquoi n'avez-vous rien dit ?"
Les yeux de Javert continuaient de glisser nerveusement dans le salon. "Vous pouvez sûrement deviner."
Elle fronça les sourcils. " C'est un homme bon, je le sais, mais en tant qu'officier de la loi, qu'est-ce qui vous a fait... Oh, mais c'est vrai, " se rappela-t-elle en serrant les ficelles de son bonnet, " il vous a sauvé la vie aux barricades, n'est-ce pas. C'est pour ça ?"
"C'est en partie pour cela, oui - mais cela n'a plus d'importance maintenant, et ce n'est pas pour cela que je suis venu. Où est Pontmercy ? J'ai besoin de lui parler aussi. À tous les deux. En privé."
Elle leva les yeux vers lui, ses yeux bleus pétillant plaintivement. "Vous êtes venu pour nous aider, alors ?"
"Autant que je le peux, oui."
"Ah !" Elle prit ses mains dans les siennes, et il était difficile de ne pas remarquer la disparité de leurs tailles. "Je vous remercie. Merci à vous. Je ne savais pas quoi faire. Je..."
"Inspecteur !"
Ils se retournèrent pour trouver Marius descendant les escaliers, se penchant sur la rampe et tendant le cou pour les regarder.
"On m'a dit qu'il y avait un policier ; je ne savais pas que c'était vous !" Il descendit précipitamment les marches restantes pour les rejoindre. "Vous avez su, alors."
"Je les ai vus l'emmener", murmura Javert en jetant un coup d'œil au sol. "Je n'ai pas... Je n'étais pas sûr de ce que je devais faire. De ce que je pouvais faire. Mais j'ai pris ma décision, et je ne le laisserai pas partir sans me battre. Même si c'est un combat que je ne gagnerai peut-être pas."
Le visage du garçon s'éclaira. "Vous voulez prendre sa défense, alors ! Publiquement ?"
"Je..." Il serra les dents. "Il n'y a pas d'autre choix que je puisse faire."
"C'est une excellente nouvelle !"
Javert voyait le garçon oser espérer qu'ils avaient une chance, maintenant, et il avait peur que tout cela ne serve à rien. Il doutait qu'il ait le genre d'autorité qu'ils pensaient.
"Ça va tellement aider", dit Marius, encadrant sa tête dans ces mains avec ce qui semblait être du soulagement. "Avoir un officier de notre côté, quelqu'un qui peut témoigner de sa bonté, quelqu'un de respecté..."
"Je crains que vous ne surestimiez mon influence", interrompit Javert. "Ma parole peut avoir un certain poids, mais face à des accusations comme celles-ci, à ses condamnations antérieures, à son histoire, je ne suis pas sûr de ce que je peux faire."
"Tout ce que vous êtes capable de faire est une bénédiction pour nous, monsieur", lui dit Marius "Vraiment."
Cosette hocha vigoureusement la tête en signe d'accord.
Javert les observa tous les deux.
Il y avait déjà eu entre eux quelque chose de conspirateur, cela étant dû à leur échange précédent et à leur intercession ultérieure en faveur de Valjean - mais cette fois, les circonstances étaient bien plus graves et l'atmosphère était celle du désespoir.
Javert vit la confiance dans leurs yeux et la repoussa intérieurement.
Pauvres, désespérés enfants.
Avaient-ils la moindre idée de la gravité de la situation ?
Avaient-ils la moindre idée de l'impuissance dans laquelle il se trouvait ?
À Dieu ne plaise, qu'il leur fasse défaut - qu'il lui fasse défaut, alors il...
Javert secoua la tête, chassant cette pensée. Laisser entrer ses doutes le paralyserait, il le savait. Et il avait besoin de toute la clarté qu'il pouvait conserver.
Il se racla la gorge et détourna le regard. "Oui. Bien. Je vais faire ce que je peux." Sa voix se raffermit. "Maintenant, écoutez-moi attentivement. Votre père gardait-il des objets de valeur sous clé ? Des billets de banque, de vieux documents juridiques ? Y avait-il des boites qu'il n'ouvrait jamais ? N'importe quoi, tout le n'importe quoi."
"Euh... non, je ne pense pas", dit Marius. "Il nous a confié toutes ses finances, ses billets de banque, ses papiers - enfin, ses faux papiers, mais..."
"Marius," dit Cosette, les yeux écarquillés en touchant son bras. "Sa valise. Tu te souviens ? Il n'a laissé personne d'autre la porter quand nous avons déménagé ici. Je n'ai jamais vu l'intérieur de la valise, je n'ai aucune idée de ce qu'elle contient."
"Oui, bien !" s'exclama Javert. "Où est-ce qu'elle est, alors ?"
Ils montèrent dans ce qui avait été la chambre de Valjean.
"Là", dit-elle en désignant une petite malle à côté de sa commode.
La valise n'était pas très riche, mais elle semblait être faite de bois très épais, et sa serrure était grande. Sans prétention, robuste et solide. Quelque chose dans lequel un bagnard cacherait ses objets de valeur, pensa Javert. Oui, ça devait être ce qu'il cherchait.
"Je ne sais pas où il garde la clé", confessa Cosette.
"Peu importe", marmonna Javert, en sortant sa trousse à crocheter de la poche de son manteau tout en s'agenouillant. Il commença à remettre les gorges en place, l'oreille collée à la serrure en laiton.
"Que pensez-vous trouver là-dedans ?" demanda Marius.
"Quelque chose d'utile."
En réalité, il ne savait pas. Une partie de lui espérait trouver le mot que Fantine avait sûrement donné à Valjean pour lui léguer la garde de Cosette - juste au cas où cette accusation d'enlèvement d'enfant, oubliée depuis longtemps, serait retenue. À part cela, des notes de remerciement de personnes à qui il avait fait la charité, des récits de ses vies antérieures - tout ce qui pourrait dépeindre Valjean sous un jour moral et favorable lorsqu'il serait présenté à un jury.
Avec un clic métallique, le loquet céda, et Javert souleva le couvercle. Il fut frappé par une odeur de camphre, et de divers autres aromates.
La première chose qu'il vit à l'intérieur, à son grand étonnement, était une masse de tissu noir.
Il cligna des yeux, pris au dépourvu par cette vision inattendue.
Des vêtements ?
Il fronça les sourcils, mit les vêtements de côté et commença à fouiller dans la pile de papiers qui se trouvait en dessous, en marmonnant frénétiquement pour lui-même.
Ses yeux parcouraient les lettres, cherchant désespérément il ne savait quoi, retournant le parchemin et les bouts de papier à la lumière.
***
Lorsque Cosette vit le paquet que Javert avait jeté sur le sol, elle devint très calme. Comme en transe, elle s'en approcha, examinant son contenu avec des yeux émerveillés.
Une petite robe noire, de la taille d'une très petite fille. De minuscules chaussures noires dans lesquelles ses pieds auraient pu encore entrer. Un jupon, un corsage, un tablier. Un fichu. Des bas de laine. Tous noirs.
Des vêtements de deuil. Les vêtements que son père avait achetés pour elle le jour où il l'avait libérée de l'auberge.
C'était comme si elle était tombée sur les vestiges d'un autre monde et qu'elle s'était soudainement souvenue de ses origines.
Un frisson la parcourut.
Cet endroit terrible ! Cette vie terrible ! Elle l'avait presque oublié. Le souvenir s'était estompé pour ne devenir qu'une ombre vague et menaçante au fond de son esprit. Mais maintenant, avec ces artefacts, elle s'en souvenait avec des détails soudains et submergeant.
Le coin dans lequel elle dormait, avec son balai à portée de main. Le petit couteau qui était à la fois son épée et sa poupée. Les chiffons en lambeaux qui étaient ses vêtements, trop fins pour la tenir au chaud. Ses pieds nus sales et les sabots en bois dur. La piqûre de l'aiguille à coudre sur ses doigts. La faim, les frissons et cette peur constante et lancinante.
Les railleries des clients, les menaces des Thénardiers, le dégoût de leurs filles. Elle avait été un peu plus qu'un chien pour eux. Non, même leur chat, et les chevaux des clients, avaient été mieux traités qu'elle, comme si elle n'était même pas digne d'être un animal. Tout n'avait été qu'insultes, cruauté et saleté.
Et pourtant, alors qu'elle se rappelait ces horreurs, elle se rappelait aussi leur fin abrupte et heureuse : le moment où Valjean était entré dans sa vie. Comment il était apparu à ses côtés dans l'obscurité de la forêt, et le fait que, alors qu'elle était terrifiée quelques instants auparavant, elle n'avait plus eu peur. Comment il avait pris le lourd seau de ses mains douloureuses et l'avait porté pour elle tout le long du chemin du retour. Les choses incroyables qu'il avait dites, faites, pour la défendre.
Comment il l'avait tout simplement adoptée, en l'espace d'une journée, et remplacé toute la cruauté, la solitude et le désespoir par la douceur, la gentillesse et la joie.
Elle fixait les vêtements à la lumière des bougies, figée, alors qu'une certaine compréhension, puis une vague de chagrin, l'envahissait.
Comme il l'aimait !
Garder ses vêtements après tout ce temps, les conservés ainsi !
D'autres hommes avaient des coffres d'or et d'argent, des voutes de bijoux, des tas d'objets de valeur, gardés avidement sous clé.
Son trésor secret n'était que le souvenir qu'il avait d'elle.
Marius l'appela par son nom, mais elle était à peine consciente de sa voix et ne répondit pas.
Son expression engourdie se transforma en angoisse et un faible gémissement s'échappa de sa gorge. Des larmes brûlantes jaillirent de ses yeux bleus et coulèrent sur ses joues tandis qu'elle froissait la robe entre ses mains.
Elle se jeta sur le côté du lit de son père et pleura, enfouissant son visage dans le tissu noir délavé et sanglotant de façon incontrôlable.
***
Javert ne savait pas combien de temps il resta agenouillé là, à parcourir de vieux parchemins à la lueur des bougies, tandis que Marius tentait de consoler sa femme en deuil.
Des bouts de journaux, des notes griffonnées à la hâte, des dessins techniques, des lettres non envoyées ou des extraits de journaux (il ne pouvait dire lesquels) - il y avait certainement une foule de documents au fond de la valise, mais...
"Merde", souffla-t-il. Merde, merde, merde.
"Qu'y a-t-il ? " entendit-il demander Marius.
Javert secoua la tête. "Rien de tout cela n'est..." Il passa son pouce sur une pile de papiers qu'il tenait, sa main se crispant. "Rien de tout cela ne m'est utile."
Les pas du garçon s'approchèrent de lui. " Vous avez fouillé tout ce qu'il y avait à l'intérieur ? " demanda Marius en se penchant.
"Oui."
"Je vois. C'est malheureux. " Javert sentit une main sur son épaule. "Peut-être, alors, devrions-nous..."
Le contact fit se hérisser ses poils, ses sens s'aiguisèrent, et tout à coup Javert devint distinctement conscient des hoquets pitoyables et étouffés venant de l'autre bout de la pièce. Il détourna les yeux. "Oh." Avec précaution, il replaça les papiers dans la valise et referma son couvercle, puis se leva.
"Cosette", murmura Marius alors qu'ils quittaient la pièce, "Nous serons dans le salon si tu as besoin de nous."
***
Dès que le garçon referma la porte, Javert se tourna vers lui en fronçant les sourcils. "Je connais le regard d'un homme qui garde un secret, Pontmercy. Quel est-il ?"
Cela donna instantanément lieu à une explosion rouge sous les taches de rousseur de Marius. "Je, ah-écoutez," dit-il en se tordant les mains, "Cosette ne sait rien de ce que je vais vous dire, et je préférerais que cela reste ainsi."
"Très bien, alors. Allez-y."
"Cela n'aide en rien notre situation actuelle, mais c'est pertinent, et c'est quelque chose que je pense que vous devez savoir. Vous vous souvenez, peut-être, de cette famille dont je vous ai parlé, l'hiver dernier ? Celle de la maison Gorbeau ?"
Le nez de Javert se plissa. Il releva le menton, le regardant avec une colère anticipée. Il y avait un sentiment trouble et suspect qui couvait dans ses tripes. "Je n'ai pas oublié cet incident, non. Qu'en est-il ?"
"Eh bien, j'ai rencontré le père depuis."
Ses sourcils se levèrent. "Rencontré ?" répéta-t-il incrédule. Son visage devint terrible. "Jondrette ? Ce malheureux ! Il s'est échappé de prison, il est encore en liberté ! Vous le connaissiez ! Vous saviez que c'était un criminel ! Pourquoi n'avez-vous pas prévenu les autorités ? "
Marius pâlit. "Ah ! parce que...parce que... Il ne s'appelle pas Jondrette, avoua-t-il, ses mots trébuchant sur eux-mêmes, impuissants, il s'appelle Thénardier ! Et il a sauvé la vie de mon père à Waterloo ! Je ne l'ai compris que cette nuit-là. Je n'ai pas pu me résoudre à le faire arrêter, à le maudire ; ce serait cracher sur la tombe de mon père ! Je le déteste, vraiment, mais j'ai fait une promesse, un vœu sacré, vous comprenez, monsieur ! Je ne pouvais pas le faire, même si je le voulais. Je ne pouvais pas !"
" Maudit ... ! De toutes les choses stupides et sentimentales..." grogna Javert. "Savez-vous ce que vous avez fait ? Cet homme est une plaie pour l'humanité ! Il a été condamné à mort pour une raison ! Combien d'innocents avez-vous mis en danger en le laissant partir ?"
Marius tremblait sous son regard, ses yeux étaient humides. "Je suis désolé, inspecteur, vraiment ! Je le suis ! Je voudrais qu'il soit traduit en justice - à condition que ce ne soit pas moi qui l'y conduise. Oh, je le verrais volontiers pourrir en prison, oui ; il me dégoûte. C'est un homme terrible."
"Je suis heureux que nous nous entendions sur quelque chose. Mais c'est loin d'être la question. Pourquoi m'en parler maintenant ? A-t-il quelque chose à voir là-dedans ?" Javert se renfrogna. "Oh, mais il a quelque chose à voir là dedans, n'est-ce pas?"
"Oh, mon Dieu ! Je..." Marius secoua la tête comme pour essayer de dissiper ses émotions, le visage rouge. "Il est venu demander de l'argent, il a dit qu'il avait des informations à me vendre, ce qui me préoccupait un peu. Je n'avais aucune idée de ce qu'il voulait dire. Il m'a fait payer vingt francs avant de dire quoi que ce soit."
"Et qu'a-t-il dit ?"
"Rien que je ne sache déjà. Il a raconté le passé de Valjean, ses premiers crimes. Il a essayé de me convaincre que l'homme était un voleur, et un meurtrier en plus. Mais le jeune aristocrate qu'il avait perçu comme un cadavre sur le dos de Valjean dans les égouts, c'était moi ! Il a apporté un morceau du gilet que je portais cette nuit-là comme preuve, et je lui ai jeté le reste au visage."
"'L'homme n'est pas un meurtrier', ai-je dit, 'l'homme est un saint' ! Et voici la preuve ! Et c'est vous qui êtes un voleur, c'est vous qui êtes le menteur, le voleur ! Je sais qui tu es, pouilleux à deux visages. Vous ne vous appelez pas Thénard, mais Thénardier ! Vous ne vous souvenez même pas de moi. J'ai vécu à côté de vous pendant un temps. Dans la maison Gorbeau. Je suis au courant de vos agissements louches. En fait, c'est moi qui ai alerté la police sur votre petit système de rançon ! Et maintenant vous essayez de me vendre des informations que je connais déjà, toutes entortillées de doutes et de demi-vérités. Vous essayez de ruiner le nom d'un homme bon. De mon père ! De plus, cet homme est dans la maison en ce moment même, et vous devriez être heureux que je ne l'avertisse pas de votre présence ici.'"
"'Allez-vous en, scélérat ! Tu as de la chance que je ne convoque pas la police à ton sujet. Je le ferais aussi, et à juste titre, si mon père ne vous devait pas la vie. Je m'abstiens de te faire traîner en prison, d'où tu t'es échappé, et où tu devrais être actuellement, uniquement pour cela. Je vous accorderai la clémence, juste pour cette fois. Mais plus jamais ! Vous n'aurez plus rien de moi. Partez, brigand, vous-vous bandit ! Waterloo vous protège !"
Les épaules de Marius s'affaissèrent. "Je pensais que ce serait peut-être la fin de tout cela. Qu'il nous laisserait en paix. Mais j'avais tort. Environ une semaine plus tard, il m'a envoyé un billet de chantage, me menaçant de révéler Valjean à la police si je ne lui donnais pas quinze mille francs. Quinze mille ! C'était grotesque. Et comment osait-il, comment osait-il essayer d'utiliser Valjean contre nous ! Il n'était pas question que je cède à une demande aussi vile. De plus, je savais que si je lui donnais quoi que ce soit, il ne ferait que revenir à la charge, car sa menace serait toujours d'actualité, et il est justement ce genre d'homme."
"Alors je lui ai renvoyé une lettre disant que je savais des choses que je pouvais utiliser contre lui aussi. Que s'il faisait souffrir mon père, je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour qu'il souffre à son tour. Cela a semblé le dégriser. Il a été silencieux pendant plusieurs semaines. J'espérais qu'il était finalement parti en Amérique, comme il l'avait dit. Qu'il avait disparu pour de bon, de peur que je ne fasse tomber la loi sur lui. Mais alors...alors... !" Le garçon perdit son sang-froid.
"Mais alors quoi?"
La main tremblante, Marius fouilla dans la poche poitrine de sa veste et en retira une enveloppe froissée qu'il lui tendit. "Alors hier, j'ai reçu ceci par la poste."
Grimaçant, Javert l'ouvrit et déplia le morceau de papier chiffonné qu'elle contenait.
Au milieu, en grosses lettres griffues, étaient écrits les mots suivants ,
"REGARDE TON ANGE BRÛLER".
La fureur et le dégoût s'élevèrent comme un coup de vent à l'intérieur de lui. Ses lèvres se retroussèrent pour révéler ses dents serrées, le papier tremblant dans ses mains.
Espèce de salaud.
Espèce de salaud !
Toi, toi, toi ; tu es celui qui as fait ça !
Un grognement sourd s'échappa de la gorge de Javert. " Ainsi, accusa-t-il Marius, en essayant d'apaiser le fantôme d'un père, vous avez condamné l'autre. "
Le garçon leva les yeux vers lui, effrayé par cette remarque. Ses yeux papillonnèrent, sa bouche s'ouvrît. Il s'agrippa à son cuir chevelu, des touffes de cheveux noirs se dressant entre ses doigts. "Oh, Christ ", gémit-il, "vous avez raison. Tout cela est de ma faute. Si j'avais juste... si j'avais eu le courage de le dénoncer à la police, rien de tout cela ne serait arrivé. Je n'aurais pas dû..." Des larmes coulèrent de ses yeux, et il s'effondra dans un fauteuil proche. "Si mon père avait su quel genre d'homme son sauveur était devenu - s'il avait su que j'avais aidé cet homme en son nom, sachant qu'il ne ferait que causer des problèmes..." Il secoua la tête. "Je pensais bien faire pour lui, mais... que me dirait-il, maintenant ? J'ai causé cela. C'est de ma faute. Je les ai laissé tomber tous les deux !"
Javert le scruta. La flamme de sa colère se calma un peu.
Contrarier ce garçon n'apporterait rien de bon à personne, il l'était déjà assez comme ça.
Fronçant les sourcils, Javert saisit le col de la veste de Marius, le tirant sur ses pieds. "Vous vous trompez", lui dit-il. "Vous croyez que cet homme se tairait derrière les barreaux ? Non, il n'a rien à perdre en révélant l'identité de votre père. En fait, il aurait tout à y gagner. Une vengeance, pour commencer, contre vous, pour l'avoir offensé. Et puis, il aurait trouvé un moyen d'alléger sa peine en donnant le nom de l'homme aux autorités. Prétendre que Valjean était son complice dans quelque chose, faire un échange pour l'information, et voilà. Tout à coup, la peine de mort devient une simple peine de prison à vie. Dont il essaiera sans aucun doute de s'échapper à nouveau."
"Ah ! C'est vrai. Il le ferait, n'est-ce pas?"
"S'il y a une chose que cet homme sait, c'est comment faire du profit. Il avait des secrets, il aurait trouvé quelqu'un à qui les vendre. Le rat. Bien sûr, vous auriez dû le dénoncer. Je dis juste que ça n'aurait pas eu d'importance que vous le fassiez ou non ; il aurait utilisé le passé de Valjean à son avantage à un moment ou à un autre. Alors n'y pensez plus ", dit-il en lui rendant la lettre. "Revenons à nos moutons. Nous devons nous concentrer sur le procès maintenant, pas sur votre abominable bêtise, ni sur votre culpabilité."
"Oui", dit Marius en fermant les yeux et en prenant une profonde inspiration, "je dois préparer mon dossier".
Javert cligna des yeux. " Votre dossier ?"
Marius leva les yeux vers lui avec surprise et indignation. "Quoi ? ", ria-t-il nerveusement, "vous croyez que je ne ferais rien ? Je suis son fils ! De plus, et c'est là le plus important, je suis avocat, monsieur."
Javert le fixa un moment avec de grands yeux, un coin de la bouche en arrière. "Non", dit-il finalement. "Vous ne vous approcherez pas de cette salle d'audience."
"Quoi ? Mais pourquoi ?"
"Tout d'abord, dit-il en levant une main en signe de frustration, personne d'autre ne doit savoir que vous avez participé à la rébellion ; cela vous discréditera immédiatement et vous causera peut-être de gros problèmes juridiques. Même si ce n'est pas le cas, vous ne voulez pas que vos clients au cabinet d'avocats sachent que vos opinions politiques sont si radicales. C'est une mauvaise affaire."
"Alors je n'en parlerai pas ; je garderai ma langue et mon sang-froid."
"Je ne vous fais pas confiance de ce côté là ."
"Vous devriez ! Comment pensez-vous que j'ai géré ma carrière si je n'ai pas su être professionnel au tribunal ?"
Javert se renfrogna. "Je maintiens que vous êtes un imbécile trop émotif et que vous avez gaché votre vie pour moins que ça. Je ne crois pas un instant que vous serez capable d'aborder la question du jugement de votre père sous un angle professionnel. Cela requiert un niveau de déconnexion personnelle que je ne pense pas que vous possédiez. En tout cas, certainement pas en ce qui concerne cette affaire. Si vous le possédiez, vous auriez dénoncé cette canaille de Jondrette. Non, je ne vous laisserai pas approcher de cette salle d'audience."
Un souffle furieux sortit des narines du garçon. "Vous m'empêcheriez de témoigner pour défendre mon propre père ?"
"Absolument."
"Et que proposez-vous, alors ?" demanda-t-il. "Qui va témoigner en sa faveur ? Vous ?"
"Oui."
Le garçon le regarda bêtement.
"Écoutez, dit Javert, vous êtes tout juste avocat, je suis un policier. Vous n'avez que vingt ans, et moi je suis sur cette terre depuis plus de cinq décennies. Vous êtes un nouveau venu dans le monde de la loi, j'en ai fait partie toute ma vie. Lequel d'entre nous est le plus légitime ? Lequel de nos témoignages aura le plus de poids ? Qui pensez-vous qu'ils vont écouter, hein ? Vous ou moi ?"
La gorge de Marius se noua.
"Vous êtes son gendre. Vous ne pouvez pas témoigner en sa faveur, vous avez des raisons évidentes d'être partial dans cette affaire. Personne ne pourra croire votre parole sans avoir au moins une bonne part de doute quant à sa véracité. De plus, vous êtes un avocat ; c'est votre travail d'inventer des excuses aux criminels."
"Pardonnez-moi, monsieur, mais je ne pense pas que vous sachiez de quoi vous..."
"Epargnez-moi vos sermons, mon garçon. Il importe peu que vous soyez ou non un homme honorable. Le jury et les magistrats verront en vous quelqu'un qui fournit des mensonges pour vivre. Moi, ils me feront confiance. D'autant plus qu'ils ne verront aucune raison pour moi de préférer un condamné à la loi. J'ai été l'antagoniste de cet homme pendant trente ans, et que je me présente maintenant pour le défendre aura beaucoup plus de poids que n'importe qui d'autre, surtout vous."
"Vous ne comprenez pas !" insista Marius, en secouant violemment la tête. Il semblait désespéré à présent. "Je lui ai dit un jour que je lui procurerais sa grâce. Mon grand-père a des amis, lui ai-je dit. Il m'a dit que c'était inutile, qu'on le croyait mort, et cela suffisait. Mais maintenant, il a besoin de l'intervention de quelqu'un ! C'est moi qui dois faire cette chose, j'en ai le pouvoir, n'est-ce pas ? N'est-ce pas ?"
"Non", dit Javert. " Vous ne l'avez pas. Vous êtes un enfant, vous êtes de sa famille, même s'il n'est pas de votre famille ou de celle de votre femme. Par adoption et par fiançailles, il est votre beau-père. Vous aurez un parti pris pour lui. De plus, j'ai entendu des rumeurs : il vous a donné une grande somme d'argent. L'ensemble de sa fortune. Vous pouvez appeler cela une dot si vous voulez, mais aux yeux de n'importe qui d'autre, si vous le défendez, cela ressemblera à de la corruption."
Marius pâlit à ces mots. " Bon Dieu ", souffla-t-il, "c'est bien cela, l'argent. Je n'y avais pas pensé..."
"Ils rejetteront votre plaidoyer hors du tribunal", l'avertit Javert. "Non seulement cela, mais ils vous accuseront de complicité."
Ses yeux s'agrandirent. "Complicité..."
"Complicité, c'est ça. Vous vous présentez devant eux en racontant tout son passé, en plaidant pour sa bienveillance, et vous savez ce qu'ils vous diront ? Comme c'est pratique, vous savez l'histoire de sa vie. Et depuis combien de temps le savez-vous ? Pourquoi n'avez-vous rien fait quand vous avez découvert qu'il était un détenu recherché ? Peut-être cela a-t-il quelque chose à voir avec les milliers et milliers de francs qu'il vous a donnés ? Hein ? Ou le fait que vous êtes marié à sa fille ; peut-être cela vous a-t-il influencé." Son ton devint tranchant, un grognement. "Je vous le dis, Pontmercy: si vous allez là-bas pour le défendre comme ça, il ne sera pas le seul à être condamné."
Marius tremblait. Il ouvrit la bouche pour parler, mais rien ne sortit.
"Enfin, dit Javert, votre famille a peut-être des amis haut placés, mais vous croyez vraiment qu'ils vont se soucier d'un galérien dont ils n'ont jamais vu ni entendu parler jusqu'à ce jour ?".
"Mais il m'a sauvé la vie", protesta Marius.
"Oui, et de la prison. Vous étiez un rebelle, un républicain. Votre grand-père et ses amis sont tous royalistes, et des têtes brûlées. N'importe qui à Paris pourrait vous le dire. Comment pensez-vous qu'ils recevront la nouvelle que cet homme a dû vous sauver de la fusillade parce que vous avez essayé de renverser le gouvernement ?"
"Alors, on ne leur dit pas tout cela! Ils doivent seulement savoir que nous lui sommes redevables d'avoir préservé ma vie, et non pas quels événements ont conduit à cette situation. Mon grand-père se portera garant pour lui. Il le fera ! Il l'aime beaucoup. Même maintenant, alors il sait ce qu'il est, après que je lui ai tout dit. Il convaincra ses amis de..."
"De quoi ? De demander le pardon pour cet homme qu'ils n'ont jamais rencontré ? De corrompre les magistrats ? Mettez-vous à leur place. On leur demande de donner leur parole que cet homme ne commettra plus de crime, ne fera plus de mal à une autre âme, alors qu'ils n'en ont aucune preuve. S'ils se portent garants de lui, et qu'il leur prouve ensuite qu'ils ont tort, cela entachera leur réputation et ils passeront pour des imbéciles."
"Mais il ne ferait jamais une telle chose !"
"Ils ne le savent pas !" siffla-t-il. "Ce sera une possibilité dans leur esprit. Une possibilité dont les répercussions sont bien trop graves pour qu'ils envisagent de vous faire cette faveur."
"Vous pensez vraiment qu'ils auraient le courage de me refuser, de refuser mon grand-père ? De nous fermer les portes au nez et d'ignorer nos appels sincères ? Il y en a qui sont des amis de la famille depuis plus de 60 ans. Soixante ans, monsieur !"
"Ecoutez", dit-il en poussant un soupir exaspéré, "vous pouvez aller les voir si vous voulez. Vous pouvez vous mettre à genoux et ramper sur le pas de leur porte et vous faire passer pour un misérable pathétique si vous voulez, mais je ne mettrais pas tous vos œufs dans leurs paniers. Et ce serait mauvais, très mauvais pour vous tous, si des affaires ou même des rumeurs de corruption venaient à être découvertes."
"En outre, même si vous parveniez à les convaincre de se rallier à votre cause, même s'ils essayaient d'influencer l'opinion du système judiciaire sans corruption, vous ne pouvez pas vous attendre à ce que le tribunal se jette à vos pieds parce que votre famille est amie avec quelques-uns de ses fonctionnaires. Ce n'est pas comme ça que la loi fonctionne. Ou du moins, ce n'est pas comme ça qu'elle est censée fonctionner. C'est immoral, c'est illégal. Les magistrats devraient le savoir. S'ils sont honnêtes, ils n'apprécieront pas qu'on leur demande de modérer leur jugement. En fait, ils pourraient reculer devant l'idée et être persuadés de faire exactement le contraire, juste pour prouver qu'ils ont raison. Non, je resterais loin de tout ça, si j'étais vous."
Le regard de Marius se posa sur le sol, découragé. "Mais monsieur..."
"Pas de mais", interrompit sèchement Javert.
Marius le regarda avec des yeux durs et un froncement de sourcils. "Inspecteur, si vous voulez faire ça, permettez-moi au moins de vous proposer une stratégie".
Javert plissa les yeux. "Je vous écoute."
"D'abord ", dit Marius, "vous devez me dire tout ce que vous savez de cet homme. Et vous pouvez vous installer, car nous allons passer la nuit ici."
***
Notes:
Vous voulez dire qu'il manque encore l'écoute suggérée dans ce chapitre ?
Oui.
Notes de la traductrice:
Je ne sais pas vous, mais j'adore le titre du chapitre XD
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