Chapitre 20 : Mutation
Au moment-même où je me hisse hors de l'immeuble, une musique, que je reconnais comme étant l'hymne de la patrie, retentit sur le toit de l'édifice.
Depuis cent ans, ce n'est plus la marseillaise qui est chanté à pleine voix, mais une symphonie sans chant, à la fois métallique, funèbre et excentrique, créée par un savant anonyme.
Maru apparaît devant nous, les bras levés, son traditionnel sourire goguenard au coin des lèvres.
Il me menace.
La descente dans l'ascenseur de verre se fait dans le silence complet. Je devine que nous pensons tous à Carmen, à une seule exception : Maru, qui, à l'heure qu'il est, célèbre psychologiquement sa victoire sur Carmen. Celle-ci n'a malheureusement pas eu la chance de ressortir vivante du deuxième cycle.
Mais peut-on vraiment appeler cela une chance ?
À notre arrivée, je me sens déjà étrangère au monde. Il me suffit d'un seul jour d'isolement pour ramener mon esprit au-delà des épreuves, des dangers, de l'enjeu.
Après une courte réunion générale au sujet du deuxième cycle, Jim est envoyé à l'infirmerie dans un état physique critique, aggravé par la montée dans le conduit d'évacuation. William, Karl et moi nous rendons à contre-coeur à l'opposé de la zone médical, dans la salle des juges, où nous sommes convoqués.
Maru, ainsi que les autres juges, sont confortablement assis autour d'une énorme table circulaire. Au centre de la table, j'aperçois l'hologramme du premier ministre qui leur ordonne d'écrire quelques consignes inaudibles, d'un voix autoritaire et anxieuse. Son costume-cravate provient d'une autre époque, et son menton proéminent semble dépasser le champ électrique de l'hologramme. L'un des juges semble sceptique sur la nature des ordres, et nous toise du regard d'un l'air désolé.
Que se passe-t-il ?
Je n'arrive plus à réfléchir. Je suis en effet exténuée. Il doit être aux alentours de minuit et je n'arrive pas à admettre que je déjeunais avec Carmen ce matin même.
Maru se lève de la table dès qu'il nous aperçoit, et intime le ministre à se taire, sûrement par peur que nous entendions leur conversation. L'hologramme du ministre disparaît immédiatement. J'ai seulement le temps d'apercevoir le regard rageur du ministre dans notre direction.
Qu'est-ce que cela signifie ?
Maru s'éclaircit la voix, et débite son discours sans sentiments :
- Je félicite et m'incline devant les quatre survivants du deuxième cycle ! Cependant, il me faut signaler la stupide mort d'un des participants, la difficulté du cycle étant fatale pour lui, ou plutôt pour elle. Je veux bien sûr parler de Carmen Waspery.
Fier, il annonce :
- La sagesse et la ruse de cette jeune fille demeuraient moindres : Carmen n'avait pas sa place au sein de notre société. Elle ne pouvait pas vivre, exister et travailler pour la patrie en gardant de telles lacunes.
Je me cramponne à l'épaule de William, cachant ma fureur. Comment Maru ose-t-il juger de la vie ou de la mort d'une jeune adolescente ?
Des larmes de colères manquent de dépasser le seuil de mes yeux lorsque Maru déclare d'un ton faussement solennel :
- Pour le troisième cycle, c'est-à-dire l'avant-dernier, votre courage sera nécessairement valorisé. Cette nouvelle épreuve, après rectification des juges, durera une semaine entière.
J'échange un regard étonné avec les garçons. Depuis la toute première exécution des quatre cycles, jamais une épreuve n'a duré plus de trois jours. C'était une règle de base.
Maru continue, ignorant les murmures s'élevant timidement de la table :
- Vous aurez donc sept jours, et pas une minute de plus, pour atteindre un bunker dissimulé à trente-cinq kilomètres de marche depuis le point de départ. Il s'agit d'une ville abandonnée depuis peu, et dépopularisée. Le ministre lui-même a pris la décision de rendre la tâche plus difficile qu'à l'ordinaire. L'idée révolutionnaire consiste à mettre en liberté des mutants technologiques dans l'espace dédié au bon déroulement du cycle.
William pousse un cri d'indignation en sentant mes ongles se resserrer sur la peau de son épaule.
- Les mutants on été mis en quarantaine jusqu'à aujourd'hui. Évidemment, ils leur seront donnés l'ordre de vous tuer au cours de la tâche. L'épreuve commencera demain à dix-neuf heures, par conséquent je vous conseille de ne pas arriver en retard.
William me supplie avec impatience de le lâcher, tandis que les juges se lèvent à l'unisson de la table et quittent la pièce par deux ou trois.
Je n'ai qu'une seule chose à dire : le monde des années 2200 est devenu complètement dingue.
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