Chapitre 9 (J-23)
La porte du commissariat s'ouvrit et Agathe vit Taj en sortir, son sac à dos sur l'épaule. Il avait l'air hagard de quelqu'un qui avait passé une soirée trop arrosée. Agathe songea qu'elle devait être exactement dans le même état. Elle était contente qu'il soit sorti, mais elle aurait préféré voir son amie Gwen.
Taj les aperçut et rejoignit le petit cercle qu'ils avaient formé à l'ombre d'un des rares arbres. Il n'était même pas dix heures du matin, mais la chaleur était déjà étouffante. Personne, même Théodore, ne fit la moindre remarque sur la sortie du jeune homme. Tous étaient bien trop chamboulés par l'interrogatoire qu'ils avaient dû subir. En réalité, Agathe n'était pas vraiment à plaindre. Elle avait un peu parlé de son ressenti auparavant à Gwen, et la veille, à Sakina. Toutefois, elle ne s'était pas livrée complètement et Lloyd avait tenté de la pousser dans ses retranchements. Mais elle savait que ce n'était pas pour elle que l'épreuve avait été la plus difficile. La plupart de ses camarades avaient les yeux rougis et le regard perdu dans le vide. Même Théodore, qui d'ordinaire ne manquait pas une occasion de faire un commentaire mesquin, semblait se murer dans son silence. Elle observa discrètement Sakina, qui gardait un visage impassible, comme toujours. Mais Agathe n'était pas dupe, elle savait que ce n'était qu'un masque.
Dézippant la fermeture de son sac à dos, qui était posé par terre à côté d'elle, elle attrapa une bouteille d'eau et avala une longue gorgée pour se désaltérer. Elle reporta son attention sur l'entrée du commissariat, espérant voir apparaître Gwen. Pour couronner le tout, c'était de sa faute s'ils étaient dans cette situation. Refermant le bouchon, elle s'adossa contre le tronc de l'arbre et ferma les yeux. Ce fut Alizée qui brisa le silence en premier.
— Visiblement Gwen n'est pas aussi foutue que nous. Si la situation n'était pas ce qu'elle est, je dirais qu'elle a de la chance.
Agathe ouvrit les yeux, un peu étonnée par les termes employés par Alizée. Ainsi, elle était « foutue ». A vrai dire, elle avait été un peu étonnée de passer le test, elle avait toujours considéré que sa tristesse n'était pas légitime. Probablement parce que c'était de sa faute. Elle y avait participé en se renfermant sur elle-même. Mais en réalité, légitime ou pas, sa tristesse n'en était pas moins réelle. Elle trouvait cela un peu étrange de se l'entendre certifier.
— Comment peux-tu dire qu'elle a de la chance ? intervint Taj, sortant de sa torpeur. Tu es sortie, pas elle.
— Allez, Taj, réagit Théodore. On sait tous que si tu pouvais te débarrasser de ta culpabilité, tu le ferais.
— De quoi tu parles ?
— Oh, arrête de faire ton grand seigneur. On sait tous que tu te sens coupable de quelque chose, c'est pour ça que tu essaies d'être si parfait. Mais au moins, tu pourrais arrêter de faire la morale à tout le monde.
— Très bien, je me sens peut-être coupable, et toi, c'est quoi ton grand problème ? Tes parents ne te donnent pas assez d'argent de poche ?
Théodore blêmit et ne répondit pas. Alizée se plaça au centre de leur cercle, comme pour attirer l'attention.
— Arrêtez un peu. On est une équipe, après tout. Pourquoi est-ce qu'on ne se raconterait pas notre histoire plutôt que se crier dessus ? Je veux dire, personne n'est obligé. Seulement ceux qui les souhaitent.
Théodore sauta sur l'occasion pour détourner l'attention de lui.
— Très bien, dans ce cas, à toi l'honneur.
Alizée quitta le centre du cercle et se rassit à sa place. Agathe la vit inspirer une bouffée d'air et se frotter les mains nerveusement.
— Pour moi, tout allait franchement bien. Vous avez dû remarquer que je suis une personne plutôt positive et enthousiaste.
Elle pencha la tête en arrière et regarda le ciel au-dessus d'elle, comme pour s'empêcher de pleurer.
— Jusqu'à ce que je monte dans une voiture avec mes parents et mon petit ami et qu'on se prenne un camion. Je sais, c'est cliché, mais bon, ça reste une des principales causes de mortalité en France.
Chacun avait sa façon de se protéger ; Alizée avait choisi l'humour noir.
— Bref, évidemment, tout le monde est mort sauf moi.
Elle lâcha un petit rire nerveux.
— Bon, au suivant.
C'est alors qu'un événement imprévisible se produisit ; Sakina posa une main sur l'épaule d'Alizée. Cette dernière ne put cette fois ci contenir ses larmes et enfouit sa tête dans le creux de l'épaule de leur jeune leader. Agathe, bien que profondément triste pour Alizée, n'osa rien faire et songea que d'elles deux, ce n'était pas à Sakina qu'il fallait reprocher d'être insensible.
Quelques minutes plus tard, Alizée s'essuya les yeux du revers de la main et émit à nouveau un petit rire.
— Bon Sakina, à ton tour ?
Agathe observa Sakina avec attention, persuadée qu'elle allait refuser. Mais la jeune femme semblait embêtée, comme si elle était tiraillée entre ses réticences et son désir d'aider Alizée.
— OK, finit-elle par dire, je peux vous dire pourquoi je suis partie de chez moi. Mais la raison pour laquelle je suis ici, ça ne regarde que moi.
Ils hochèrent tous la tête en silence. Agathe était aux aguets, même si elle aurait aimé égoïstement qu'elle lui fasse cette confession la veille. Qu'avait-il bien pu arriver à une fille aussi parfaite que Sakina ? Elle la regarda triturer une mèche de cheveux noirs, signe qu'elle ne contrôlait pas parfaitement la situation.
— Bon, poursuivit-elle, je suppose que vous vous en doutez et de toute façon, il n'y a pas trente mille raisons de se faire virer de chez soi dans un milieu religieux. Ma famille a découvert que j'avais une préférence pour les filles.
Agathe était tellement surprise qu'elle en lâcha sa bouteille d'eau. Elle ne s'attendait vraiment pas à ça.
— Tu préfères les filles ? répéta-t-elle bêtement.
Sakina la foudroya du regard.
— En plus de nous avoir foutus dans la merde hier soir, tu es homophobe ? asséna-t-elle.
— Mais non, je...
— Qu'est-ce qui se passe ici ?
Agathe se leva et se jeta dans les bras de Gwen. Elle était sortie, c'était le principal. Elle s'écarta, et ce fut au tour de Taj d'étreindre la jeune rousse sans retenue. Agathe les observa, un peu amusée. Ces deux-là avaient l'air de vraiment bien s'entendre.
— Parfait, les interrompit Sakina. Maintenant qu'on est au complet, on peut y aller.
***
Taj s'éloigna de Gwen, subitement un peu gêné.
— Où va-t-on ? demanda-t-il.
— Je n'en sais rien, répliqua sèchement Sakina, on va, c'est tout.
Il ne discuta pas et se mit en marche, toujours aux côtés de Gwen. Ils laissèrent les autres aller au devant pour être tranquilles.
— Je suis vraiment content qu'ils t'aient libéré ! s'exclama-t-il.
Il hésita à lui demander comment les choses s'étaient passées avant de songer qu'il n'aimerait pas raconter sa propre expérience.
— Moi aussi. Bon, tu vas me dire ce qui se passait quand je suis arrivée ?
— Alizée a décidé qu'on devrait se raconter... Nos histoires. Elle a commencé par la sienne.
Il marqua une pause, cherchant ses mots.
— Elle a perdu trois de ses proches dans un accident de voiture, c'est horrible.
Il se sentit brusquement profondément triste pour Alizée. Tout à l'heure, il était surtout choqué par ce qu'il venait d'apprendre et incapable de la consoler. Une fille aussi bienveillante et généreuse qu'elle ne méritait pas de vivre ça.
— Oh, lâcha Gwen. Mon Dieu, elle doit être dévastée.
— Je pense qu'elle l'est. Et ensuite, elle a demandé à Sakina de parler.
— Laisse-moi deviner, elle a refusé et Alizée a essayé de la forcer, donc Sakina a piqué une colère ?
Taj se détendit un peu alors qu'ils abordaient ce sujet plus léger.
— Tu n'y es pas du tout. Elle a accepté et elle a dit qu'elle était lesbienne.
Gwen roula des yeux de merlan frit.
— Non, vraiment ? Sakina aime les filles ?
Il éclata de rire. Il se sentait vraiment mieux au contact de la jeune femme.
— Agathe a eu à peu près la même réaction que toi, et Sakina l'a accusée d'être homophobe.
— Waouh, commenta Gwen. Mince alors. En même temps je n'aurais vraiment jamais deviné. Tu t'en doutais toi ?
Taj sourit.
— Je ne passe pas mon temps à essayer de deviner l'orientation sexuelle des gens, mais ça ne m'étonne pas outre-mesure. Elle a beau essayer d'être froide, j'ai vu la façon qu'elle avait de regarder Agathe.
Gwen écarquilla les yeux.
— Hein ? Agathe ? Tu es en train de dire que Sakina et Agathe...
— Hé, la coupa Taj, je ne dis rien du tout, je dis juste que j'ai l'impression que Sakina aime vraiment bien Agathe. Ca expliquerait pas mal de choses.
Ce fut au tour de Gwen d'éclater de rire. Taj se rendit compte qu'il appréciait beaucoup la sonorité de son rire. Ce n'était peut-être pas un rire gracieux ou cristallin, mais c'était celui de Gwen, et il était unique.
— Non mais Sakina, d'accord, mais Agathe est hétéro, elle a déjà eu des copains.
— Qui sait ? Le plus important au fond, c'est la personne, non ?
Gwen se tourna vers lui et il plongea son regard dans le sien. Ses yeux étaient d'un magnifique vert, tirant sur le gris. La jeune femme rougit légèrement et détourna le regard, avant de faire glisser son sac à dos sur son bras.
— Je sais qu'on ferait mieux d'économiser l'eau, mais je meurs de soif.
— Moi je meurs de faim, renchérit Taj. On n'a rien mangé depuis hier à midi.
— Oui, si tu pouvais dire ça à Sakina... On sait jamais avec elle, on risque de zapper la pause déjeuner.
Ils continuèrent à discuter sur un ton léger pendant quelques minutes, avant que Gwen n'aborde le sujet qui leur tenait vraiment à cœur : leur mission.
— Donc, ça veut dire quoi tu penses ? Un parc où les gens sont tristes ?
Taj haussa les épaules.
— Peut-être que ça ne veut rien dire. Peut-être qu'elle allait souvent dans un parc pour pleurer.
Soudain, Gwen pointa son index vers l'avant.
— Regarde ! C'est moi où on dirait la mer ?
Taj plissa les yeux pour mieux voir. En effet, il voyait quelque chose de bleu, mais il ne distinguait pas assez bien pour dire s'il s'agissait de la mer.
***
Environ deux heures plus tard, la montre de Taj émit un léger bip signalant qu'il ne restait plus que vingt-deux jours avant la date fatidique. Il jeta un œil à Gwen, qui paraissait fatiguée. Ils avaient tous faim, mais Sakina continuait à marcher à vive allure, comme si rien ne l'atteignait. Taj devinait que sa dispute avec Agathe y était pour quelque chose. Il se rapprocha de la jeune femme.
— Ecoute, Sakina, on a tous faim, je crois qu'on ferait mieux de faire une pause, suggéra-t-il.
Sakina secoua la tête, comme si elle ne l'écoutait pas.
— Il y a une ville juste devant nous.
— Oui, répliqua Taj avec une note de sarcasme, ca fait une heure qu'on la voit.
— Et on est tout près. Attendons au moins d'y être pour voir si on peut déceler un quelconque indice.
Taj poussa un soupir, mais ne discuta pas. Sakina avait raison : dix minutes, et ils pénétraient dans une ville. Ils entrèrent dans une large avenue bordée d'immeubles modernes. Sans savoir pourquoi, il trouvait que cette ville avait l'air française. Ils passèrent devant des fenêtres bordées de barreaux bleus.
— Hé ! s'exclama Corentin.
Aussitôt, ils s'arrêtèrent tous les regards convergèrent vers lui.
— Quoi ? demanda Sakina, peu encline à patienter.
— Ca me dit quelque chose. On dirait Marseille. L'avenue Leclerc, plus précisément. Pas loin de Saint-Charles.
— Je me demande bien ce que vient faire Marseille en plein milieu du Texas, grommela Théodore.
Sakina le fusilla du regard et il se tut.
— Certains m'ont fait comprendre qu'ils aimeraient manger, mais personnellement, j'aimerais d'abord explorer un peu les alentours. Et on ne peut pas dire qu'il y ait une excellente ambiance dans ce groupe, alors je propose qu'on se sépare en plusieurs groupes pour augmenter nos chances de trouver quelque chose.
— Sur ce point, approuva Théodore, je suis d'accord.
— Bon, on fait trois groupes ? suggéra la leader.
Taj se tourna vers Gwen et constata qu'elle avait eu le même réflexe. La jeune femme regarda ensuite Agathe d'un air embêté, mais cette dernière s'approcha Sakina.
— Je crois qu'on n'a pas d'autre choix que de se mettre ensemble, déclara-t-elle, un sourire un peu diabolique aux lèvres.
Sakina regarda autour d'elle comme si elle cherchait une issue, mais elle dut se rendre à l'évidence ; les groupes s'étaient formés sans que personne n'ait eu besoin de parler. Elle poussa un soupir résigné, et Taj ne put retenir un sourire amusé.
— Le hasard fait bien les choses, souffla-t-il à l'oreille de sa partenaire.
Gwen lui enfonça son coude dans les côtes pour lui signaler que Sakina les regardait bizarrement, et il eut toutes les peines du monde à contenir le rire qui menaçait d'exploser.
— Rendez-vous ici dans deux heures, ça vous va ? proposa Sakina sur un ton qui ne donnait pas vraiment envie de protester.
***
Dès qu'ils se séparèrent, Sakina se mit à marcher, le visage plus fermé que jamais. Agathe était consciente qu'elle avait ruiné tous les progrès qu'elles avaient accompli. C'était d'ailleurs un peu la même chose depuis le début. Un pas en avant, trois pas en arrière. Au moment où elle commençait à entrevoir une possible amitié, il avait fallu qu'elle gâche tout pour une histoire d'eau.
— Ecoute, commença-t-elle, je...
Sakina se retourna et croisa les bras. Ses yeux lançaient des éclairs.
— On est là pour chercher, tu te rappelles ? Pas pour discuter.
— Mais...
— Non, la coupa Sakina. Je n'ai pas envie de faire ami-ami avec toi, je prends cette mission au sérieux, moi.
Agathe allait répliquer, mais elle se rendit compte que c'était peine perdue. Et de toute façon, que cherchait-elle ? Elle n'était pas ici pour se faire des amis. Et puis, elle avait déjà Gwen. Pourtant, elle ne pouvait s'empêcher d'espérer que la jeune femme se radoucisse.
Elle se contenta de la suivre en silence, maintenant une distance raisonnable entre elles d'eux. Elle regarda autour d'elle et s'étonna de ne pas voir d'habitants. Elle aperçut une boutique de sandwiches, mais le rideau de fer était baissé.
— Bizarre, ça doit être un jour de congé dans ce monde, dit-elle tout haut.
Elle s'arrêta un instant pour observer l'enseigne. Après tout, comment savoir où la clé de l'énigme résidait ? Peut-être était-ce dans cette boutique à la façade peinte d'un rose un peu défraîchi.
— Lâche-moi !
Agathe fit volte-face en entendant le cri de Sakina. Elle constata avec horreur qu'un homme vêtu d'un uniforme de la police française avait plaqué la jeune femme contre le mur, l'immobilisant par la même occasion. La pointe de sa matraque effleurait le cou de Sakina.
L'homme eut un sourire machiavélique. Agathe constata qu'il ne l'avait pas vue.
— Ca ne sert à rien de crier, ma belle. Il n'y a personne.
**************
Hey! Je sais qu'il y a eu quelques chapitres un peu mous mais si ça peut vous rassurer les 2 prochains sont plus mouvementés ;)
Juste par curiosité, est-ce que vous avez un personnage préféré? :) Je sais que certains sont un peu désavantagés en temps de parole (une pensée pour Corentin qui dit une phrase tous les 2 chapitres) mais bon rien n'empêche d'avoir un chouchou :p
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