𝑪𝒉𝒂𝒑𝒊𝒕𝒓𝒆 1- 𝑝𝑎𝑟𝑡𝑖𝑒 𝐼𝐼
Dans la ville de Chicago, deux ans plus tard.
Une masse de cheveux dorés se balançait d'un côté à l'autre. Les vigoureux mouvements de la jeune femme, qui tenait dans ses mains un torchon, attirèrent plusieurs regards. Le petit Café Chic accueillait de nombreux passants de différentes tranches d'âge. Le restaurant était animé par des lumières chaleureuses de bougies disposées à l'orée de chaque table, puis suspendues dans les airs. L'odeur qui s'en dégageait s'apparentait à l'encens que l'on faisait brûler pour éloigner les mauvaises énergies. Des branches de feuille de vigne artificielle barriolaient les murs et des plantes s'ajoutaient au décor, passant des buffets aux panneaux de lumière de l'établissement. Jour comme nuit, le repère restait ouvert et la femme qui le tenait depuis déjà dix ans se tenait droite et fière, derrière le comptoir en bois pour saluer chaque client avec un grand sourire. Kirsten, la gérante, dans la quarantaine, avait des yeux fatigués où siégeaient des cernes de plusieurs jours.
Son regard en acier parcouru les lieux, prenant soin de les évaluer. Un sourire naquit ses lèvres en observant une de ses employés, les cheveux dorés relâchés et cascadant ses reins. La jeune adulte nettoyait les plateaux en bois anciens d'un brun caramélisé en sifflotant un air de musique inconnue. La patronne n'était pas la seule à l'observer, bien au contraire. La blondinette avait tendance à attirer les regards avec ses grands yeux roses –probablement des lentilles, et ses beaux traits fins. Par moment, ses lèvres se courbaient vers le haut dans une risette, mais Kirsten ne l'avait jamais vu esquisser un véritable sourire et encore moins un rire. Elle accordait de petites mimiques à sa camarade de travail, Daisy, petite rousse au visage potelé, mais sans plus. Son employée était un vrai mystère.
Les yeux gris de la gérante se plissèrent.
— Delfina, je pense que la table est assez brillante comme ça ! s'exclama-t-elle, amusée.
La concernée releva sa petite frimousse sous les rires des clients et ses joues prirent une jolie teinte rosée. Elle hocha vaguement la tête.
— Pardon, Kirsten, j'étais un peu dans la lune.
— La table devait être vraiment passionnante dans ce cas. Daisy va pouvoir prendre le relais. Occupe-toi des prochains clients, s'il-te-plaît.
Se forçant à sortir de ses pensées miroitantes de noirceur, elle acquiesça. Elle ne pouvait avouer à sa patronne que son identité entière était une supercherie, ni que lorsqu'elle s'égarait quelques secondes, des images surgissaient alliant sang et décapitation. Son vrai prénom était tout autre. Milanca Robinson. Il s'agissait d'une femme qui vivait une double vie, dans la fuite de monstres surnaturels sanglants et imaginaires pour la plupart des humains.
Vivre dans le monde des Sans Dons s'était avéré plus facile que ce que les cours dans sa petite enfance lui avaient inculquée. Ils n'étaient pas si différents. Colériques par moment lorsque les émotions prenaient forme, chaleureux dans les instants de vulnérabilité et menteurs à leurs heures perdues pour se voiler d'une réalité autre. Les humains leur ressemblaient en toute forme. La différence régissait dans la force des êtres paranormaux. Milanca comprenait maintenant l'inégalité de leur constitution.
Ses yeux couleur églantine, qu'elle avait l'habitude de cacher en temps normal, se mirent à détailler ses petites menottes. Ses longs ongles se mouvaient jusqu'à arborer l'illusion de serres coagulantes de sang frais. Ses iris prirent feu sous l'émotion. Puis, elle revint à la réalité. Elle tenait toujours ce satané torchon désormais sale et la quadragénaire attendait son approche imminente. Dans un frisson de dégoût, la jeune femme se détourna des tables en bois où étaient disposés de jolis plateaux argentés.
Milanca travaillait entre ces quatre murs depuis quatre mois. Elle se sentait comme dans une tanière familière et demeurait sereine lorsqu'elle posait les pieds dans cet endroit exigu. Trouver un travail s'était avéré plus facile que prévu. Et ce n'était pas le manque financier qui l'encourageait à se lever le matin pour accomplir ses tâches, mais plutôt pour se fondre dans la masse humaine. Son compte bancaire était plein avec l'héritage de ses descendants défunts. Elle ne voulait pas gaspiller le gain de sa famille. C'était tout ce qui lui restait d'eux, de simples billets entreposés.
Elle déglutit. Ses pas la menèrent jusqu'au comptoir du café. Milanca ne dépendait de personne et sa vie sociale était méconnaissable. Ça ne lui posait pas plus de problème. Entre la survie et la qualité de vie, elle préférait de loin le premier choix. Ce n'était pas son premier sacrifice et ce ne serait pas le dernier.
Sa collègue, Daisy, qui soupirait à réveiller un troupeau de paresseux, lui fit arquer les sourcils. Cette fille était bien la seule à lui parler sans lui poser d'inlassables questions. En fait, leurs conversations se révélaient assez vagues et Daisy était bien l'unique à en tenir d'aussi longues avec Milanca.
Le doux tintement de clochettes du Café Chic retentit. Une petite dame à la chevelure grisonnante entra et adressa un adorable sourire à la blonde. Milanca le lui rendit avec douceur.
— Delfina ! s'extasia-t-elle de sa petite voix lorsqu'elle fut assise au fond du restaurant. J'ai plein de choses à te raconter.
Martha Parkins était une cliente régulière qui adorait se faire servir par la blonde. Milanca aimait bien sa présence apaisante.
— Vraiment ? Comment se passe votre week-end, Madame ?
— Oh, je t'en prie, cesse de m'appeler ainsi ! Mon petit-fils, Jonas, est rentré à la maison pour quelques jours et j'aimerais beaucoup que tu le rencontres. Il est un peu froid et distant sur les bords, mais je t'assure qu'il devient adorable et ...
Milanca tourna avec discrétion ses yeux vers sa camarade, essayant de lui faire comprendre son appel à l'aide. Daisy se contenta de pouffer dans sa main, lui arrachant un soupir. L'entraide chez les humains n'étaient pas toujours choses courantes, grommela-t-elle intérieurement.
— Je vous remercie pour la proposition, Martha. Seulement, je suis souvent occupée.
Une moue contrite prit part de ses lèvres pour bien jouer le rôle de la fille désolée –ce qu'elle n'était pas. Prenant commande, elle l'écouta encore un peu et s'apprêta à rejoindre son acolyte. Martha la coupa dans son élan en lui empoignant avec légèreté son poignet. La peau de Milanca d'origine bronzée se fondit en paillettes argentées et des veines noires remontèrent jusqu'à son coude, s'agrippant à sa personne comme les griffes luisantes d'un démon. Elle hoqueta de surprise et se dégagea avec vélocité de son contact. Sa chair restait intacte et abasourdie, elle planta ses prunelles rosaces dans les iris charbonneux de sa cliente. Son regard voilé exprimait inquiétude et tristesse caverneuse.
— Tu te caches en espérant que l'échiquier disparaîtra du voile de ton esprit, mais ce n'est pas le temps qui régira l'avenir, car il est déjà tracé. Tu ne peux éviter l'inévitable, ni combattre la noirceur qui se profile à l'horizon. Embrasse les ténèbres avant que le sablier ne s'agrège en morceaux irremplaçables.
— Quoi ?
Milanca étouffait. Elle recula de plusieurs pas, la gorge en feu. Martha ferma ses yeux une fois, puis en les rouvrant, elle lui renvoya ce même sourire innocent. Ses yeux décrivaient une pétillante énergie pure. Elle comprit. Sa cliente n'avait aucun souvenir des dernières paroles qu'elles avaient échangées. Et elle n'était définitivement pas humaine. Un sourire crispé étira les coins de sa bouche et elle fit demi-tour, dans un torrent de mouvements précipités. S'il s'agissait d'une prophétie ou d'un mauvais présage, Milanca n'en démontra rien.
Daisy l'observait avec un éclat amusé dans le fond de ses iris verts. Elle ne voyait pas la fissure du masque de sa camarade. Tant mieux. Elle joua le jeu, contrôlant sa respiration avec ténacité.
— Le visage que tu avais, ria sa camarade à son approche du comptoir du café. Un peu plus et j'étais sûre que tu allais mettre du scotch sur la bouche de cette pauvre dame. Te présenter son neveu ? (Elle fit semblant de vomir et Milanca n'eut même pas à forcer le sourire qui se logea sur ses lèvres.)
— Et j'imagine que tu te serais contentée de la prendre en photo ? répliqua-t-elle en haussant les sourcils.
Daisy éclata dans un grand rire, ses épaules tressautant.
— Mais non, voyons ! J'aurai pris une vidéo.
Le petit clin d'œil qu'elle lui lança lui fit lever les yeux au ciel, néanmoins amusée.
— Allez, travaille un peu, sinon mamie blondie te mettra la fessée.
Daisy ricana de nouveau et prit un chiffon pour imiter les paroles de Milanca et lui fouetta les fesses. La rousse crut voir l'éclat des dents de sa camarade, mais n'entrevit que le plissement des yeux de celle-ci, qui reprit avec lenteur le linge de ses mains. Levant ses menottes en l'air, en signe de trêve, elle s'enfuit plus loin pour s'occuper des nouveaux arrivants.
— Dis-moi, Delfina, quand tu dis « mamie blondie », ce n'est pas de moi dont vous parlez j'espère ?
La voix de sa patronne se fit sérieuse, mais ses yeux étaient pétillants. Mystérieuse, Milanca répliqua:
— C'est un secret.
Et elle s'éloigna, un torchon bleu sur l'épaule droite, une chanson inconnue sur le bout des lèvres.
Kirsten secoua la tête.
— Quelle fille étrange, se murmura-t-elle.
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