Chapitre six
« Ce n'est pas normal, s'exclame Clayra, visiblement paniquée. Ce n'est pas censé se dérouler ainsi... Comment est-ce possible ? »
Je secoue la tête, désemparée. Mon amie ne semble pas vouloir amorcer un geste pour se cacher, alors je la saisis par le bras et l'entraîne derrière une seconde carriole, similaire à celle de nos collègues. Elle se dégage vivement et souffle :
« Qu'est ce que tu fais ? Nous n'avons pas besoin de ça ! » crie-t-elle.
Un silence de mort s'installe autour de nous, les passants, dorénavant attentifs à notre présence, nous dévisageant nous et le cercle de fugitifs. Ma camarade semble ébahie par cet état de fait, pourquoi réagit-elle ainsi ?
Plus loin devant nous, le cercle de combattants qui venait d'apparaître se met en mouvement et se resserre progressivement autour de l'inconnue. Le jeune Maître se relève alors doucement et se précipite dans leur direction, Firoh sur ses talons. Ils bousculent un homme large d'épaules au passage et celui-ci n'a pas le temps de réagir qu'une onde de pouvoir vient le faucher au sol : un éclair de lumière venait de lui traverser le cœur. Surprise par ce début de combat plus qu'inattendu, je n'ose toujours pas me lancer dans la bataille. Aux côtés de qui dois-je me battre ?
« Qu'est-ce que tu fais bon sang ? juré-je, sentant la colère monter en moi. Je suis ici pour m'entraîner non ? Alors pourquoi restes-tu plantée là à attendre que le temps passe ? »
Les habitants de la ville nous regardaient toujours les yeux écarquillés, comme si notre langue, nos habits et même notre simple présence transgressaient tout leur savoir-vivre. Clayra arrête alors de détailler les combats et tourne ses yeux remplis d'incertitude vers moi :
« Ils ne sont pas censés nous voir... dit-elle en penchant la tête vers les hommes et les femmes rassemblés autour de nous. Et... cette mission n'est pas censée se dérouler ainsi. Je n'ai jamais vu ces gens vêtus de sombre. Firoh et le jeune Maître allaient rattraper la fugitive à ce croisement et lui dérober l'objet de la mission, comme il en a toujours été. Mais là... Je ne sais plus quoi faire, je ne maîtrise plus rien ! Mes pouvoirs m'ont abandonnés, je ne peux plus arrêter cette simulation ! »
Je secoue la tête, paniquée à mon tour. Clayra est recroquevillée sur elle-même, abattue et désemparée face à la situation. Où est donc passée la fabuleuse métamorphe que j'avais appris à connaître jusque là ? Au loin, le combat fait toujours rage et en détaillant soudainement les adversaires, je me rends bien compte que Firoh, l'inconnue et le jeune Maître sont en infériorité numérique. Je ne peux décidément pas restée ici sans rien faire. Décidée à les aider du mieux que je peux, je me dirige rapidement vers eux. Cette fois, Clayra ne me retient pas, et je crois même entendre ses pas dans mon dos. Pourtant, je n'ai pas le temps de le vérifier.
Je me focalise plus rapidement que jamais et avise au même moment le bras d'un combattant ennemi viser le cou de Firoh. Je tends une main en avant et projette mon pouvoir à travers l'air que je sens voltiger autour de nous. Un fil de magie s'étend jusqu'à l'arme du guerrier et s'enroule autour, ralentissant inexorablement sa course et permettant à Firoh de se dégager du coup qui lui était destiné. Je croise son regard et il semble surpris de me voir là mais au bout de quelques secondes, il me fait un signe de la tête pour me remercier avant d'achever son adversaire. Le pauvre n'a même pas eu le temps de comprendre ce qui lui arrivait.
Sans me laisser une seconde de répit, je réitère l'opération sur un second guerrier qui tente d'atteindre les jambes de Clayra. Malheureusement, je ne parviens pas à ralentir sa course. Son sang circule bien trop vite, son muscle contracté est bien trop fort pour mes pauvres filaments de pouvoir. Je comprends alors que ralentir un être vivant s'avère bien plus compliqué que ce que j'avais imaginé jusque là. Mon amie se retrouve alors au sol, mais avant que je ne puisse me précipiter vers elle, elle utilise ses propres pouvoirs et se volatilise sous l'œil surpris de son opposant. Elle réapparait dans son dos et avec une lame sortie de je ne sais où, lui tranche la gorge.
Du sang jaillit, éclaboussant les pavés et leurs tenues, mais elle ne semble pas s'en soucier plus longtemps et se jette à nouveau dans la bataille. Pétrifiée devant ce spectacle, je me rends compte que quatre corps jonchent le sol et que nos deux collègues sont également blessés et perdent énormément de sang. L'inconnue elle, s'est volatilisée. Où est-elle donc partie ? Il ne reste que deux adversaires qui semblent réfléchir à leurs chances de survie face à nous quatre. Je m'approche un peu plus et me place aux côtés de mes alliés. Je croise alors le regard de l'un de nos deux ennemis et celui-ci semble pétrifié à ma vue. Il est soudainement secoué par un frisson et se met à courir dans la direction opposée, ne prenant même pas la peine de voir où il pose ses pieds.
Une carriole arrive au même moment au galop et les cheveux se cabrent juste devant lui, certainement effrayés par l'odeur du sang et ses habits sombres. Le guerrier dévie légèrement de sa course avant de reprendre sa fuite, sans se retourner une seule fois.
« Laisse le Eryn, il est trop tard pour le poursuivre maintenant, déclare Firoh, nous devons nous occuper de l'artéfact. »
Le jeune Maître - qui a dorénavant un nom - hoche la tête, compréhensif. Je ne comprends pas ce que son aîné venait de lui ordonner mais mon regard et celui de Clayra est toujours rivé sur notre adversaire. Ne sachant pas quoi faire, j'attends juste que quelqu'un prenne la parole à son sujet. Mon amie semble à nouveau vide de toute émotion et ses pupilles fixent le guerrier sans vraiment le voir. Désemparée, j'hésite entre lui dérober son arme ou adresser la parole à nos étranges collègues. Heureusement, Firoh m'empêche de réfléchir plus longtemps :
« Comment t'appelles-tu ? lâche-t-il d'une voix implacable. Que nous voulez-vous, toi et tes petits camarades ? Et où a-t-elle filée cette satanée gardienne ?
— Je... Je n'en sais rien ! Pitié, ne me tuez pas ! Je ne suis qu'un nouveau, je ne vous ferais pas de mal ! » supplie-t-il, pitoyablement.
Il avance ses mains en signe de soumission et dépose son arme à terre tout en détaillant le décor autour de nous, à la recherche d'une issue. Firoh s'avance vers lui et se met à tourner autour de lui, obligeant le prisonnier à se tordre le cou afin de le suivre.
« D'où viens-tu ? questionne-t-il. Pourquoi ton aura ne me dit rien qui vaille ?
— Mon... aura ? murmure-t-il, les yeux écarquillés. Vous êtes des sorciers ?
— Réponds lui, cela vaudra mieux pour toi, ordonne Eryn.
— Ecoutez... Je ne sais pas qui vous êtes. Tout ce que je sais, c'est que mes camarades et moi étions censés récupérer l'objet que Xelyna emportait avec elle, au péril de nos vies s'il le fallait. Notre patron ne m'aurait jamais pardonné de revenir les mains vides. Jamais. »
Tout en prononçant ce dernier mot, il secoue sa tête de droite à gauche, ses cheveux s'agitant mollement dans le vide. Je ne sais que penser de cet homme. Même si sa voix diffuse sa peur à des mètres à la ronde, je n'arrive pas à ressentir de la pitié pour lui. La simulation avait été interrompue, et sans les pouvoirs de Clayra, je ne sais ce qui risque de nous arriver dans cet étrange monde. Sans compter que Firoh et Eryn risquent de très vite se retourner contre nous, lorsqu'ils se rendront compte de notre provenance.
« Lève-toi sac à puces, tu vas nous aider à retrouver cette gardienne, crache Firoh. Sinon, tu auras affaire à notre propre patron... »
Evidemment ! Puisque Eryn n'a pas encore terminé son initiation, un Maître différent doit s'occuper de la Constitution. Est-ce un bon signe ? J'en doute. Rien de tout ce qui se déroule devant mes yeux n'est de bon augure, et quoi qu'il puisse être en train de se passer, Clayra et moi sommes dans une mauvaise posture. Un bruit soudain me sort de mes pensées et je n'ai pas le temps de réagir lorsque notre prisonnier ramasse son épée et lui fait décrire un arc de cercle afin de venir se planter dans l'épaule de mon amie malgré la distance qui nous sépare de lui. Un horrible bruit se fait entendre, témoignant de la brutalité de l'impact et Clayra chancelle, ses jambes se dérobant sous elle. Elle s'effondre au sol et je pousse un cri d'horreur, balbutiant son prénom, face à son sang qui commence à se répandre sur le sol. Une mare rouge l'entoure très vite et je me précipite à son chevet, tentant malgré tout de contenir l'hémorragie.
Derrière moi, j'entends des bruits de lutte puis un silence lourd et coupable. Je jette rapidement un regard en arrière et me rend compte avec soulagement que notre ennemi est à terre, s'étouffant dans son propre sang. Je me détourne et me concentre à nouveau sur ma coéquipière. Je parviens tant bien que mal malgré mes doigts tremblant à arracher une partie de sa tunique pour l'enrouler autour de son épaule et contenir l'écoulement de sang, mais le tissu se teinte bien trop vite d'un inquiétant rouge. Je ne sais foutrement pas quoi faire de plus, si ce n'est lui murmurer des paroles rassurantes. Ses yeux sont vitreux et ne semblent pas fixer quelque chose de tangible, pourtant je ne peux m'empêcher de croire que ça va aller. Une blessure à l'épaule ne peut pas être si grave que ça. Si ?
Je sens alors une main se poser doucement sur mon épaule et je sursaute, effrayée. Reconnaissant l'aura de Firoh, je me détends légèrement mais reste sur mes gardes, au cas où.
« Je ne sais pas qui vous êtes, mais je vous remercie de votre soutien. Sans vous deux, nous n'en serions sûrement pas sortis vivants. Et je sens que vous faites également partie de la Constitution, malgré le fait que je ne vous ai jamais vues par ici, déclare-t-il chaleureusement. Je pense que ce n'est pas le moment de te poser des questions, mais je peux t'aider à emmener ton amie en lieu sûr. Es-tu d'accord ? »
Sa voix est douce et prévenante et j'ai tout de suite envie de lui faire confiance. Mais ma conscience me pousse à me méfier de ces deux là, et si c'était un piège ? Après tout, Clayra dans un état pareil, je suis la seule encore capable de me défendre, et encore. Mes pouvoirs étant ce qu'ils sont, je ne les maîtrise pas parfaitement, et je suis encore d'une certaine façon, très vulnérable. Surtout sans la protection de mon aînée.
Pourtant, cette dernière a besoin de soins. Et ce point là n'est pas négligeable. Elle ne semble même pas pouvoir répéter l'opération qu'elle avait effectuée pendant notre entraînement ce matin même, qui lui avait permis de refermer sa brûlure. Est-ce du au fait que cette plaie là semble bien trop coriace, ou aux conséquences qu'elle avait elle-même mentionnée ? Toutes ces questions et ces cachotteries commencent sérieusement à m'énerver. Comment veut-elle que je la protège, alors que je connais à peine le quart de leurs pouvoirs à tous ?
Sans attendre ma réponse, Eryn s'empare du corps de mon amie en faisant bien attention à ne pas aggraver sa blessure.
« Je vais la ramener à l'infirmerie, dit-il. Quelle est son empreinte magique ?
— Sa... quoi ? questionné-je.
— Laisse tomber, je me débrouillerai », soupire-t-il.
Vas-y, dis que je suis inutile pendant que t'y es. Je souffle de frustration et me redresse, sans un mot de plus. Arrogant et autoritaire hein ? Pas étonnant qu'il devienne Maître dans les années à venir. Pourtant, celui dont j'ai fais la connaissance quelques heures plus tôt me paraît sensiblement différent. La maturité peut-être ? Liée à l'expérience de quatre cent ans de pratique ? En tous les cas, je ne lui fais pas confiance. Pas encore.
Je les vois disparaitre derrière un mur, dans une ruelle inconnue.
« Où vont-ils Firoh ? ajouté-je, peu sûre de moi.
— Ils rentrent à la Constitution, évidemment, me répond-il.
— Mais, balbutié-je, ils... enfin, Clayra m'avait expliqué que pour rentrer vous deviez effectuer un certain... disons, protocole et...
— Nous n'avons pas le temps pour tes questions, je suis désolée, m'interrompt-il. Précise-moi juste ton nom s'il-te-plaît.
— Kate », finis-je par répondre, agacée.
Sans ajouter un seul mot, il se dirige directement vers une seconde artère principale, laissant derrière lui les corps inertes de nos ennemis. Dois-je le suivre ? Et les habitants alors, pourquoi ne remarquent-ils plus tout ce sang et ces morts ? Je n'ai pas le temps de poursuivre mes interrogations et suis obligée de suivre mon nouvel ami si je ne veux pas le perdre. Ce dernier venait de s'engager dans un bâtiment visiblement abandonné.
Je rentre donc à sa suite et détaille mon environnement. Des dizaines d'étagères recouvertes de livres poussiéreux nous entourent et des bougies éclairent piteusement les allées. Une bibliothèque donc. D'étranges symboles sont gravés dans le bois qui constitue le plafond, et attire mon attention : ce sont les mêmes que ceux présents sur la porte de la chambre de simulation. Y aurait-il un lien possible entre les deux ?
Un toussotement attire mon regard vers le fond de la pièce et je découvre une vieille dame plutôt frêle en train de nous observer à la dérobée. Firoh s'avance tranquillement au milieu d'une allée, à quelques mètres seulement de cette inconnue. Pourtant, quelque chose en elle me convint de ne pas avoir peur. C'est comme si ce qui la constitue m'est familier. Une sorte... d'aura. Oui ! C'est exactement ça ! Le fluide qui se dégage de cette grand-mère me paraît amical et accueillant. Est-ce cela dont voulait parler Firoh quelques minutes plus tôt durant sa confrontation avec notre prisonnier ? Suis-je parvenue à maîtriser cette autre facette apparemment commune à tous ceux possédant des capacités magiques ?
« Nous avons besoin de votre aide pour poursuivre notre quête. Nous accordez-vous votre temps ? »
La voix grave et respectueuse de mon camarade me sort une nouvelle fois de mes pensées et je m'interroge directement sur ses intentions. Pourquoi aurait-on besoin d'une telle dame pour poursuivre notre mission ? Ne devrions-nous pas être à la recherche de Xelyna ? Et pourquoi cette mystérieuse femme est en train de réaliser des arabesques dans l'air à l'aide de ses bras, réunissant un étrange tourbillon de pouvoir ? L'air crépite et est aussi lourd qu'avant un orage, juste avant que Firoh m'attrape les jambes et me fasse chuter face contre le sol.
Je commence par hurler de douleur mais au même moment, les étagères et les vitres éclatent autour de nous et projettent leurs débris un peu partout.
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