Chapitre cinq

« La mémoire collective ? C'est quoi ça encore ? » déclaré-je, abasourdie.

Ce nom ne me dit rien qui vaille, et même si je ne sais pas du tout à quoi m'attendre, tout cela me parait extrêmement important. La pièce est étrange : il y règne une ambiance froide et lugubre. Pourtant, Clayra me paraît plus sûre d'elle que précédemment, comme si cet endroit lui procurait plus de pouvoir. Mais où ai-je donc mis les pieds ?

« C'est encore un prototype, et seuls quelques heureux élus y ont accès. En fait, ces privilégiés se résument en tout et pour tout au Maître et moi. Chaque nouvel arrivant se voit autoriser à y rentrer pour quelques instants seulement. A l'intérieur de la mémoire collective, impossible de mesurer le temps qui se déroule dans la vie réelle, et impossible également d'en sortir sans avoir accompli quelque chose de spécial, débite-t-elle. En gros, si tu n'es pas correctement accompagné, tu risques d'y laisser ta peau. »

Très encourageant comme explication. Dorénavant inquiète et désireuse de mieux comprendre la situation, je fais quelques pas afin d'éclaircir un peu tout ça.

« D'accord mais, pourquoi mémoire collective ? Est-ce un recueil de tous vos souvenirs, propres à chacun, ou plutôt une machine vous permettant de simuler la connaissance de n'importe qui ? questionné-je.

— Les deux à la fois, me répond Clayra. C'est comme si notre imaginaire collectif se retrouvait piégé ici et nous autorisait à venir s'y balader de temps en temps. Evidemment, cela demande une très grande quantité d'énergie, c'est pourquoi nous venons ici très rarement. Je dirais même seulement lorsqu'une nouvelle recrue nous rejoint... Donc environ une fois par décennie.

— En effet, ça fait très peu de visites, continué-je. Mais alors, que vas-tu me montrer ? »

A cette question, elle sourit malicieusement et se détourne, se rendant près des écrans que j'avais remarqué quelques temps plus tôt. Que compte-t-elle faire ? Elle règle quelques boutons, fait glisser son doigt sur certains écrans, et soudainement, l'atmosphère change entièrement. La lumière froide qui remplissait la pièce jusque là laisse place à des couleurs plus chaudes, légèrement dorés. Le cercle positionné au centre de la pièce se transforme en un disque noir, visqueux et brillant à sa surface. Qu'est-ce donc cette chose ? Je commence doucement à paniquer, ma respiration devenant rapide et agitée. Malgré la confiance que je confie à la Constitution, - grâce à tout ce qu'ils ont pu m'apporter en quelques jours - cette pièce et cet étrange disque au sol ne me facilitaient pas la tâche.

« Je sais que ça peut paraître effrayant au premier abord, et je m'en excuse Kate. Mais je ne peux pas t'expliquer ce phénomène mieux que je l'ai déjà fais précédemment. Tu as ta tenue, et tu es préparée, ne t'en fais pas. De plus, je serais à tes côtés tout du long, et tu ne risque rien, promis », déclare-t-elle.

J'hoche la tête, décontenancée. Comment veut-elle que je me détende, avec cette chose plantée devant mes yeux ? Et dans quoi me suis-je donc encore fourrée ? Malgré mes doutes, je m'avance vers mon amie, et décide d'enfin découvrir en quoi consiste réellement cette mémoire collective.

« Tu es prête ? interroge-t-elle.

— Oui, je te suis », répondé-je.

Elle rentre dans la partie circulaire sans ajouter un mot de plus, et je la suis, hésitante. Le grondement qui règne autour de nous me fait penser à un maelström dont j'avais fait la découverte lorsque j'étais plus jeune. Surtout que le disque qui remplace le sol est sombre et est agité à sa surface, comme si de l'eau était à l'œuvre. Quelques remous éclaboussent le véritable sol autour de nous, mais Clayra ne semble pas s'en préoccuper. Alors qu'une goutte échoue à côté de mon talon, je l'observe, intriguée. Ce n'est pas de l'eau comme je l'avais imaginé, mais une sorte de liquide bleuté sombre, style bleu-nuit. Certains reflets apparaissent à la surface de l'échantillon, qui me permettent enfin de mettre un nom sur cette substance. De l'encre. C'est de l'encre qui repose sur la surface du mystérieux disque, et une nouvelle fois, mon cœur fait un bond dans ma poitrine.

Comment de l'encre a pu se retrouver là ? Et dans quel but ? Clayra se tourne alors enfin vers moi et me sourit, tentant certainement de me rassurer comme elle le peut.

« On va commencer à y aller, le procédé va s'arrêter automatiquement sinon, et on risque de ne plus pouvoir le rallumer avant plusieurs années, commence-t-elle. On va sauter ensemble, ce sera préférable, qu'est-ce que tu en dis ? Oh de toute façon, tu n'as pas vraiment le choix... conclut-elle en pouffant de rire. Je sais que tu n'es pas rassurée, surtout au vu de ton expression, mais encore une fois, je serais là. Et on va juste plonger à l'intérieur d'une simulation, tu ne cours aucun danger.

— Pourtant... Tu as dis tout à l'heure que si je suis mal accompagnée, je risque de ne jamais pouvoir en revenir, murmuré-je.

— Seulement parce que tu n'as pas encore développé toutes tes capacités, et que la mémoire collective, c'est un peu ma spécialité ici. Mais les missions sont bien plus dangereuses que cette pauvre simulation, tu vas devoir t'y faire c'est tout, affirma-t-elle.

— Attends mais, on se rend... en mission ? questionné-je.

— Oui. Je comptais te l'annoncer une fois à l'intérieur mais bon, comme tu l'as déduis toi-même... On se rend à l'intérieur de la première mission du Maître, plus précisément. Elle s'est déroulée il y a plus de quatre cent ans, et ce sont ses propres souvenirs que nous allons explorer, m'informe-t-elle.

— Quoi ? Mais... commencé-je.

— Chut. Il est temps d'y aller», m'interrompt-elle.

J'ai à peine le temps de pousser un cri d'exclamation que la brune me saisit l'avant-bras et me tire avec elle à l'intérieur de cet étrange tourbillon. La matière rentre alors en contact avec mes jambes, mon ventre, mes bras, et même ma tête. Malgré l'étanchéité de ma combinaison, une petite quantité de liquide me colle à la peau et me procure une sensation de froid. L'impression de tomber dans le vide me saisit et je ferme les yeux, paniquée. Je reste droite et crispée, puisque visiblement, Clayra ne semble pas s'inquiéter du fait que nous sommes littéralement en train de sombrer dans le néant. Pourtant, plus rien ne nous retient, même l'encre s'est évaporée. Je n'ose pas bouger d'un pouce, attendant juste que cet horrible saut prenne fin.

C'est alors que mon acolyte me lâche la main et ajoute :

« C'est fini Kate, nous sommes arrivées. »

Je rouvre les yeux, éberluée. Nous sommes bien vivantes, et un nouveau monde s'ouvre autour de moi. Nous nous trouvons dans une rue pavée, bordée de façades colorées sur lesquelles des fenêtres et des portes pointent ici ou là. Des cordes à linge s'étendent entre chaque mur, certaines supportant des vêtements dont la matière et la forme me rappellent ceux du Moyen-Âge. D'autres, vides, attendent sagement qu'on veuille bien leur accorder de l'importance. Des dizaines de personnes se baladent aux alentours, papotant et transportant des paniers, des légumes, des accessoires. La plupart se dirige vers une grande place que l'on aperçoit au loin, agrémentée d'une fontaine d'à peine quelques mètres de hauteur en son centre. L'architecture est faite de courbes, d'arches, de pierre et d'argile, mais ne ressemble en rien à tout ce que j'ai pu voir jusque là. C'est comme si... nous avions atterrit dans un pays différent, dans une époque différente.

La force des pas des passants agite les petites flaques qui traînent un peu de partout dans la rue, mais c'est surtout le soleil qui attire mon regard. Il est jaune, agréable à regarder, et il illumine et réchauffe le paysage autour de moi. Je n'avais jamais vu quelque chose de semblable auparavant. Aucun brouillard caractéristique de la pollution, aucun nuage à l'horizon, juste une étendue de ciel bleu et une agréable chaleur, à la limite de la canicule. Seuls les récits de l'Ancien Temps prétendaient encore avoir connu pareille atmosphère.

« Où sommes-nous ? interrogé-je.

— Quand sommes-nous serait également plus juste, sourit-elle. Pour te répondre, nous sommes à Venise, dans la fin du XVème siècle. Et si mes souvenirs sont bons, Firoh ne va pas tarder à arriver, avec le jeune Maître. »

Quelques instants plus tard, elle tend le bras en avant, visiblement ravie. Je tourne la tête dans cette direction et découvre un duo des plus étranges. Non par leurs habits qui, malgré leurs origines visibles, se fondent dans la masse, mais surtout par leurs auras magiques qui règnent autour d'eux. Je reconnais surtout le plus jeune par les dires de Clayra : c'est en effet le Maître, mais âgé d'à peine quatorze ans. C'est très étrange de l'apercevoir ainsi, puisque je sais que dans notre monde actuel, il a plus de quatre cent années. Ils se dirigent doucement en direction de la place que nous avions aperçu quelques instants plus tôt mais leurs attitudes démontrent bien leur vigilance constante.

Ma compagne se met soudainement en marche et suit à distance respectueuse les deux enquêteurs. Décidée à ne pas me laisser distancer, je me dépêche de m'engager également dans la circulation aux côtés de Clayra. J'ai hâte de me fondre dans la masse des passants puisque nos accoutrements sont bien trop repérables à mes yeux.

Le décor défile à une vitesse surprenante et nous nous retrouvons très vite en dessous de ladite fontaine. L'eau est limpide et glaciale, mais sa retombée est silencieuse et agréable à observer. Nos deux comparses se sont installés sur un banc non loin d'une ruelle, certainement une sorte de sortie de secours à leurs yeux. Je me demande ce qu'ils font là et pourquoi nous ne leur adressons pas la parole. Je n'ose pas poser trop de questions à Clayra, elle semble plongée dans l'admiration d'une autre rue principale, positionnée pile en face de celle que nous avions empruntée.

Soudain, une silhouette apparaît au milieu de la foule. D'abord floue, puis au fil des secondes, de plus en plus nette, je perçois une cape sombre, des cheveux longs au vent et un corps féminin, avant que l'inconnue ne prenne la fuite. Sans autre forme de procès, les deux élèves du souvenir se dépêchent de la suivre à travers le dédale des rues de la ville. Ne parvenant pas à comprendre ne serait-ce qu'un détail de ce qui est en train de se dérouler devant moi, je me contente de suivre mon amie, apparemment décidée à faire de même que ses deux collègues. Nos pas foulent les dalles dans un claquement sonore, mais aucun passant ne semble nous entendre, et encore moins nous voir. Serait-ce dû au fait que nous sommes dans une simulation ? Ou la population locale est juste... désintéressée du monde extérieur ?

Je ne leur accorde pas plus d'importance et continue d'activer mes muscles afin de ne pas perdre du terrain. Comme d'habitude, mon souffle s'accélère rapidement et je peine à maintenant le rythme de course que nous inflige les trois personnes qui nous précédent. Mes poumons me brûlent et mes mollets me crient leur colère. Je peine à avaler ma salive et toute mes forces m'abandonnent d'un coup, me forçant à m'arrêter. Aussi soudainement que notre course avait commencé, elle prend fin, Clayra se stoppant également pour se tourner vers moi et d'un air attristé, me rattraper juste avant que je touche le sol, me retrouvant pour la énième fois dans les limbes de l'inconscience.


* * *

A mon réveil, mon souffle est lent et à nouveau stable. Pourtant, l'impression que le monde tourne toujours terriblement autour de moi me donne la nausée. J'aperçois alors le visage inquiet de Clayra penché au dessus de moi, et je reconnais le décor des bâtiments aux alentours : nous n'avons pas changé de lieu, pourtant, j'ai le sentiment que cela fait un moment que je suis partie.

« Où sommes nous ? questionné-je faiblement, le son de ma voix tout juste perceptible.

— Nous sommes au même endroit que lorsque tu es tombée Kate. Comme c'est un souvenir, je peux choisir de le faire patienter avant de reprendre son récit, alors c'est ce que j'ai fais. Ça m'a demandé beaucoup d'énergie, mais je ne pense pas que tu aurais aimé te réveiller au milieu d'une bataille, déclare-t-elle en souriant.

— Que... Quoi ?

— Ne cherche pas à comprendre. Est-ce que tu penses que tu peux te relever ? » continue-t-elle.

J'hoche la tête doucement et retire ma tête de sa main. Je me mets en position assise et dépose mes propres mains au sol, tentant de pousser mon corps vers le haut. Mon amie me saisit sur les côtés du torse et me soulève afin de faciliter ma tâche. C'est là que je comprends ce qu'elle a voulu dire par patience : les gens sont figés autour de nous, pas un seul n'esquisse un mouvement, et aucun bruit ne se fait entendre. Le soufflement du vent s'est interrompu, les babillages des oiseaux également. Certaines personnes sont en pleine action, d'autres donnent l'impression d'avoir été sculpté ainsi. C'est tout simplement incroyable. Tout me semble si distant, comme en suspens dans un autre monde.

Une fois mes appuis bien stables et mon malaise disparu, je me rends compte que même nos trois protagonistes se retrouvent figés et plantés au milieu de la rue. Eberluée par une telle possibilité, je m'approche tranquillement du Maître jeune, décidée à tenter d'en savoir le plus possible. Mais Clayra m'arrête dès mon premier pas :

« Hmm... Non. Reviens ici. Cette technologie me prend énormément d'énergie, et nous n'avons pas le temps de s'amuser. Tu penses pouvoir reprendre ? De toute façon, la course est bientôt terminée, dès le prochain croisement », déclame-t-elle.

En me tournant vers elle, je me rends alors compte qu'elle semble en effet éreintée : ses cheveux sont ébouriffés et son visage a pris une jolie couleur rougeaude. Mortifiée d'user de ses pouvoirs ainsi, je baisse la tête, honteuse, et me concentre à nouveau sur la simulation.

« Au fait, continue-t-elle sans remarquer mon abattement, lors d'une vraie mission, tu n'auras pas cette chance de choisir si tu continues ou non. Dans le feu de l'action, tes compagnons n'ont ni le temps ni l'envie de s'occuper d'un poids mort. Tu te dois de donner toujours le meilleur de toi-même et de te surpasser constamment.

— Oui Clayra, je comprends », murmuré-je.

Elle me fait un signe de tête, satisfaite, et agite ensuite ses doigts dans un mouvement circulaire, droit devant elle. D'un coup, la fatigue disparaît de son visage et de mon corps, et le monde reprend ses droits. Les passant, visiblement ni surpris ni au courant de ce qu'ils venaient de vivre, continuent leur marche. Le soleil et les nuages se remettent à filer vers l'ouest, continuant leur propre interminable course.

Nous nous remettons à courir en direction de l'extrémité de la rue, la cape noire de la fuyarde nous servant de point de repaire dans cette foule. Le maître et son compagnon étant trop vifs pour moi, je n'arrive pas à suivre leurs pas et me contente essentiellement de surveiller mon souffle et de garder un œil sur la brunette et l'inconnue.

Soudainement, alors que nous parvenons à un nouveau carrefour, la fugitive s'arrête et semble tendue, comme si elle avait flairé un quelconque danger. Au même moment, une petite dizaine de personnes encapuchonnées - toujours vêtues de noir - l'encerclent, tandis que le dénommé Firoh et le jeune Maître se précipitent derrière une carriole, visiblement pour se dissimuler. Qui sont ces personnes ? Et pourquoi Clayra semble atterrée et surprise de les voir apparaître ? Tout ça n'était pas censée n'être qu'une simulation, quelque chose qui s'était déjà déroulé, un souvenir qu'elle connaissait par cœur ? Le regard qu'elle me lance, remplit d'effroi, m'informe du contraire.

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